samedi 17 juin 2017

More Ohr Less 2017 : un cadeau partagé


Pour la deuxième année consécutive, Hans-Joachim Roedelius avait invité tous ses amis chez lui, à Baden près de Vienne, pour prendre part à la 14e édition de son festival More Ohr Less, une manifestation multimédia où se croisent musiciens, peintres, photographes, performeurs et artistes de tous horizons. Outre les habitués, Christopher Chaplin, Tim Story ou Hotel Palindrone, le public a pu découvrir tour à tour de la musique traditionnelle d'Europe de l'Est, la première mondiale d'une oeuvre électronique d'avant-garde dirigée par l'artiste suédois Carl Michael von Hausswolff, un récital de musique folklorique irlandaise, une improvisation au piano de Harald Blüchel et bien d'autres oeuvres, disséminée dans toute la ville. Soit cinq jours d'ivresse sonore et visuelle dont seul Achim Roedelius a le secret, le tout réuni sous le slogan Geschenk des Augenblicks (« Cadeau du moment »).

 

More Ohr Less 2017 par Christian Ludwig Attersee / photo S. Mazars
More Ohr Less 2017 : la bannière du festival signée Christian Ludwig Attersee


Baden (Autriche), du 7 au 11 juin 2017

Expositions Sebastian Böcking et Barbara Filips / photo S. Mazars
Expositions
S. Böcking et B. Filips
Comme en 2014, une exposition précédait cette année l'ouverture du festival. Deux artistes présentaient leurs créations dans la salle principale de la Haus der Kunst de Baden. Barbara Filips, une photographe viennoise, exposait ses dernières oeuvres de street art, tandis que Sebastian Böcking, graphiste de Hamburg auquel on doit la réalisation de l'autobiographie de Roedelius, affichait ses spectaculaires paysages scandinaves. Contraste total : avec ses corps emmêlés, ses décors urbains et ses murs de brique, Barbara Filips a fait de l'humain son matériau principal. Chez Sebastian Böcking, c'est la nature déchaînée qui domine, et la présence de l'homme se fait plus subtile, à travers la lumière d'un phare ou celle d'un bateau perdu au large. Comme rien ne se fait sans musique à More Ohr Less, le vernissage était accompagné d'une très brève intervention au piano de Franz Wagner, qui interprétait deux pièces, l'une de Mozart, l'autre de Duke Ellington. Un mélange des genres constant qui résume parfaitement l'ambiance du festival.

Franz Wagner, Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Franz Wagner, pensif, écoute Hans-Joachim Roedelius

Roedelius & Chandra Shukla @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Chandra Shukla
L'après-midi même, Roedelius invitait tous les participants à le retrouver devant le kiosque du Kurpark de Baden, où lui-même improvisait au piano, accompagné au sitar par son ami l'Américain Chandra Shukla, musicien électronique connu sous le nom de Xambuca, producteur de disques mais aussi tourneur improvisé, depuis qu'il a pris en charge l'organisation de la tournée nord-américaine de Roedelius cette année. Le dialogue entre les deux hommes commence dans une ambiance minimaliste très réussie, tout en atmosphères. Mais quand Roedelius commence à jouer ses morceaux connus, plus mélodiques, on comprend que les gammes respectives du piano et celles du sitar ne reposent pas sur les mêmes règles harmoniques. Chandra tente de suivre mais il lui est difficile de ne pas trahir son instrument. Dans ces conditions, l'improvisation n'est pas un exercice simple : Achim et Chandra gagneraient peut-être à composer, et non plus à improviser, une véritable œuvre pour piano et sitar.

Mischa Kuball @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Mischa Kuball
Comme l'année dernière, après une brève allocution du maire, il revient à Mischa Kuball, professeur à la Kunsthochschule de Cologne, d'ouvrir officiellement le festival avec la première conférence-performance de ces cinq jours. Pour ce faire, le festival investit un espace qu'il n'avait pas eu l'occasion d'utiliser l'année précédente : le musée Arnulf Rainer de Baden. Encore un endroit tout à fait étonnant puisque le musée, qui doit son nom à un artiste local né en 1929, a pris place dans un bâtiment autrefois dédié aux thermes pour dames. Le travail de Mischa Kuball n'est pas étranger au thème de cette année, Geschenk des Augenblicks. Ses installations dans les espaces publics, qui font souvent intervenir le spectateur lui-même, sont autant d'instantanés de vie. Sa projection de diapos en témoigne. Dans ses photos, Mischa revisite l'architecture urbaine contemporaine en y introduisant toujours un élément de son cru. Souvent : des jeux de lumière. Le conférencier, qui est aussi musicien, ne jouera pourtant rien aujourd'hui.

Harald Blüchel @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel
La suite du programme musicale revient en effet à Harald Blüchel, la première grande sensation de cette édition. Harald Blüchel s'est fait connaître dans l'univers de la musique électronique sous le nom de Cosmic Baby. Mais aujourd'hui, pas une note ne sortira d'un amplificateur. Seul devant le clavier d'un piano Bösendorfer, Harald se lance dans une improvisation intense, faite d'une suite d'arpèges en constante évolution, comme autant de déferlantes sur un récif. Sa musique ferait une bande son idéale pour les photos de Sebastian Böcking. On pense à Philip Glass, on pense à Steve Reich, le cœur en plus. Rien de la froideur robotique d'un Glass chez Harald Blüchel. Harald n'est qu'amour et chaleur, et ses pièces pour piano jouissent d'une puissance et d'une expressivité rares. Roedelius n'hésite pas à le comparer à son héros, Beethoven, et c'est vrai qu'il y a un peu de ça chez cet artiste, jusque dans les traits de son visage.

Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017

Georg Winkler & Hubert Kellerer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Winkler & Kellerer
Le soir, la Haus der Kunst reçoit le duo Winkler-Kellerer. Georg Winkler à la clarinette et Hubert Kellerer à l'accordéon se sont fait une spécialité de la musique d'Europe de l'Est, particulièrement des Balkans, et plus spécifiquement encore de la tradition des juifs ashkénazes, le Klezmer. Ma connaissance de la tradition musicale de cette région se bornait jusqu'alors aux chants religieux de Mokranjac, plutôt nostalgiques et majestueux. Le Klezmer, au contraire, est une musique rapide, entêtante et festive, dont je n'avais aucune idée sinon, de très loin, à travers la célèbre scène de danse dans Rabbi Jacob ! Georg Winkler avoue qu'il aurait préféré jouer devant un public debout, tant il est vrai que le récital de Winkler et Kellerer pousse à la danse.

Alfred Goubran & Lukas Lauermann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Goubran & Lauermann
La joie communicative des deux musiciens contraste avec la mauvaise humeur de celui qui leur succède sur scène, le musicien et auteur autrichien Alfred Goubran. A la fois chanteur et romancier, Goubran illustre parfaitement cette multiplicité des talents à laquelle Roedelius est si sensible. Mais « quand ça ne veut pas, ça ne veut pas », s'excuse Goubran après quelques ratés, probablement provoqués par son irritation, après que des spectateurs ont quitté leur siège sans attendre la fin du spectacle. Mon impression mitigée n'est pas seulement liée à l'humeur de l'artiste. Alfred Goubran interprète des chansons en allemand entre blues et variété qui ne me séduisent pas particulièrement. Mais le chanteur n’est pas seul en scène. Le remarquable violoncelliste Lukas Lauermann, un familier du festival, lui offre un contrepoint subtil et sensible.

Carl Michael von Hausswolff & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hausswolff & Roedelius
Le lendemain 8 juin, le public est invité à se rendre dès le matin dans la salle d'exposition de la Haus der Kunst pour une répétition générale de la performance du « More Ohr Less Brainstorming Orchestra » qui sera créée officiellement le lendemain. Qui se cache derrière ce mystérieux orchestre ? L'idée a germé l'année dernière, après la présentation, dans les égoûts de Vienne, de la dernière version de freq_out, une installation musicale conduite par l'artiste multimédia suédois Carl Michael von Hausswolff. A l'époque, une douzaine d'artistes s'étaient réunis dans les égouts de la ville, sur les lieux mêmes où fut tournée la scène finale du film Le Troisième Homme de Carol Reed en 1949. Hausswolff avait affecté à chacun une plage de fréquences déterminée. Roedelius avait alors hérité de l'une des plages les plus basses. Cette fois Hausswolff a eu l'idée d'une partition d'une demi-heure, attribuant à chaque artiste une ou plusieurs plages horaires, mais leur laissant une totale liberté à l'intérieur de ces limites. Plusieurs musiciens impliqués dans freq_out se retrouvent au sein du MOL Orchestra : Franz Pomassl et Anna Ceeh, Franz Graf, et bien sûr Roedelius. D'autres s'y ajoutent : Christopher Chaplin et Tim Story, le musicien électronique Markus Taxacher, la violoncelliste Clementine Gasser, le batteur Janko Novoselic, et Chandra Shukla. Mais nous en saurons plus le lendemain.

More Ohr Less Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Le More Ohr Less Brainstorming Orchestra en répétition

Innenraüme, Christine-Martha Roedelius, Harald Blüchel, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Christopher Chaplin @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Innenraüme
Dans l'après-midi, c'est au tour de Christine-Martha Roedelius, l'épouse du maestro, de présenter l'une de ses créations au musée Arnulf Rainer. La performance, intitulée Innenraüme (les « espaces intérieurs ») consiste, pour Martha et deux autres personnes, à se mouvoir lentement sous un drap blanc, laissant parfois deviner les silhouettes humaines qui lui donnent vie. Le tout en musique, bien sûr, avec une très belle partition minimaliste interprétée au piano à quatre mains par Achim et le prodige Harald Blüchel, mais aussi par Christopher Chaplin et Tim Story, chacun ajoutant son propre univers : sonorités avant-gardistes et bruitistes pour le premier, nappes tranquilles pour le second.

Innenraüme, Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Innenraüme @ More Ohr Less 2017

Noel Hill @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Noel Hill
Noel Hill, musicien originaire du comté de Clare, dans l’ouest de l'Irlande, est le premier à se produire le soir même sur la grande scène de l’Orangerie du Doblhoffpark. Noel vient d’une famille de musiciens joueurs de concertina, ces petits instruments à vent de la famille des accordéons, très réputés dans la musique folklorique de l'île. Cet artiste n’est pas seulement irlandais, il est aussi l’un de ces locuteurs du gaélique pour lesquels l’anglais est une langue étrangère. Très connu en Amérique du Nord et en Australie, il n’était jamais venu en Autriche. L’ambiance oscille entre airs tristes et entraînants, censés représenter l’état d’esprit changeant des Irlandais. L’un des morceaux est l’occasion pour Achim et Martha d’entamer quelques pas de danse. Le concert est très agréable, mais il aurait été formidable dans un pub, ou dans un restaurant comme celui de Pierre Paionni, à Lunz. Ce genre de musique prend toute sa dimension dans de tels endroits, pleins à craquer de convives attablés devant leurs cervoises, et non sur cette immense scène de 8 mètres sur 6.

Jurij Novoselic, Janko Novoselic, Sergej Novoselic, Hans-Joachim Roedelius, Tim Story, Heidelinde Gratzl @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Novoselic & friends
La soirée se poursuit en famille au Doblhoffpark avec les Novoselic frère, père et fils. Le multi-instrumentiste, mais surtout saxophoniste Jurij Novoselic est un habitué du festival. Son frère Sergej, violoniste, et son fils Janko, batteur, ont également été invités cette année par Hans-Joachim Roedelius. Ce dernier les accompagne d’ailleurs pendant le show, tout comme Tim Story, décidément très sollicité ce jour-là, et la pétillante accordéoniste Heidelinde Gratzl. Les Novoselic se lancent alors dans une session progressive tout à fait extraordinaire, entre avant-garde et jazz. A un moment, on peut apercevoir Martha Roedelius affairée derrière la scène. Va-t-elle intervenir ? Que se passe-t-il ? Le fin mot de l'histoire me sera révélé un peu plus tard par l'un des musiciens. Martha était simplement venue les sermonner, estimant qu'ils s'endormaient sur scène ! Curieusement, quelques minutes après son intervention, les Novoselic abandonnent brutalement leurs atmosphères ambient pour une cadence plus rythmée. Mais, jurent-ils, cette progression était prévue et « n'a rien à voir avec Martha » !

Klaus Becker @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Klaus Becker
La Kunstverein, petite galerie d'art où Tim Story avait présenté ses Roedelius Cells l'année passée, accueille, pour finir la soirée, la plus étonnante performance du festival, signée Klaus Becker. Cet Allemand de la région de Francfort, spécialiste des techniques électroacoustiques, fan de longue date de Cluster et doué d'une riche culture musicale, s'est occupé de la numérisation d'une partie des archives sur bande de Hans-Joachim Roedelius. Mais Klaus Becker n'est pas seulement un technicien. Comme la plupart des gens qui gravitent autour d'Achim, c'est aussi un artiste original, musicien et poète à la fois. Plus d'une fois, Klaus Becker va faire hurler de rire son auditoire grâce à ses indéniables talents de conteur, que ce soit à la Kunstverein ou autour d'une table au restaurant grec local, le seul qui accepte de recevoir toute la troupe après minuit. A la Kunstverein, Klaus Becker déclame de la poésie suédoise (une langue qu'il maîtrise), lit des haïkus de son cru sur le thème des petites misères de la vie conjugale, tout en s'accompagnant d'un minuscule orgue de barbarie de son invention.

Klaus Becker @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Klaus Becker @ More Ohr Less 2017

Voici la traduction de l'une de ses maximes :

«La manière dont nous ressentons
Le temps passer
Dépend du côté
De la porte des WC
Où nous nous trouvons».

Les plus grands philosophes ont noirci des milliers de pages pour tenter d'expliquer le temps, et voilà que Klaus Becker, en une phrase, dévoile enfin la vérité.

Robin Wiersbin, Peter Natterer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Wiersbin & Natterer
L'après-midi du 9 juin débute au musée avec Robin Wiersbin, compositeur originaire de Hannovre, bassiste et surtout pianiste, qui vient de publier son premier album solo, Piano Works. Pour l'occasion, il est accompagné par le saxophoniste Peter Natterer, que nous connaissons déjà comme membre de la formation Hotel Palindrone. Lui-même publie un disque au titre similaire, Works. Robin et Peter sont deux artistes subtiles, à la sensibilité certaine. Si quelques morceaux me paraissent un peu mielleux, le show prend une dimension nettement supérieure dès que les deux hommes se mettent à l'improvisation. Peut-être une piste à explorer ?


MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra
Le MOL Brainstorming Orchestra se retrouve ensuite au Doblhoffpark pour la première de l'œuvre conceptuelle de Carl Michael von Hausswolff. La veille, en répétition, le spectateur pouvait clairement distinguer qui faisait quoi. Ce n'est plus possible sur une scène aussi éloignée du public. Il en résulte un mur de sons absolument dément, sinistre à souhait. Lorsque je partage mes impressions avec Martha Roedelius, je lui explique avoir apprécié l'œuvre précisément pour son côté effrayant. Elle partage mon enthousiasme, mais sans rien trouver de bien inquiétant dans la partition du MOL Orchestra. Pour se faire une idée de la direction très avant-gardiste dans laquelle Hausswolff, muni d'une authentique baguette de chef d'orchestre, a poussé ses musiciens, on peut écouter l'album Nordlicht, qu'il vient de publier en collaboration avec Roedelius. Le véritable tour de force reste cette capacité à prendre un chemin résolument bruitiste, tout en restant curieusement très calme. La présence de deux musiciens non munis de machines, Janko Novoselic à la batterie, et Clementine Gasser au violoncelle, apporte à l'ensemble un relief bienvenu. Le concert a été enregistré. Hausswolff promet de le publier si le résultat le satisfait.

MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017

Clementine Gasser @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Clementine Gasser
Découpé en six séquences de cinq minutes, il ne s'achève pourtant pas au bout d'une demi-heure, car la violoniste garde sa place seule en scène pour une demi-heure d'improvisations supplémentaire. Après l'avalanche sonore du MOL Orchestra, Clementine Gasser revient aux silences et aux soupirs, pondérant son intervention de fascinants pizzicatos, dont l'étrange résonance emplit les jardins du Doblhoffpark en cet après-midi déclinant.

Hotel Palindrone @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hotel Palindrone
Vus à More Ohr Less lors de la dernière édition du festival à Lunz en 2015, les quatre comparses multifonction d'Hotel Palindrone, Albin Paulus (cornemuse, clarinette, flûte, guimbarde, yodel), Stefan Steiner (violon, nyckelharpa, accordéon), John Morrissey (bouzouki, mandoline) et Peter Natterer (saxophone, guitare basse, claviers, beatbox) reviennent cette année pour une heure de mélodies bondissantes, improbable synthèse entre rock, yodels alpins et musique médiévale. Une fois encore, le groupe interprète l'un de mes morceaux préférés, la Manfredina, un hymne à la fois dansant et nostalgique issu du XVe siècle italien. Et une fois encore dans une version différente.

Rosa Roedelius, Clemens Hofer @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius, Clemens Hofer
La soirée s'achève avec l'une de ces performances dont Rosa Roedelius a le secret. Les sculptures de bois disposées de part et d'autre de la scène du Doblhoffpark et qui intriguaient le public depuis le début du festival, prennent à présent leur sens. Accompagnée au trombone par Clemens Hofer mais aussi par son fils, le jeune Constantin, âgé de 9 ans et très à l'aise en public, Rosa développe d'année en année un style inimitable, fait de décors de bric et de broc, de jeux de lumières, de musique minimaliste et de dialogues ésotériques. Je n'ai jamais vraiment compris ce qui se passe réellement sur scène lors des performances de Rosa, mais ce n'est pas vraiment ce qui compte. Il est parfaitement possible d'apprécier son travail comme une chorégraphie abstraite. En résumé, je m'aperçois que je suis toujours un peu plus fan de son travail.

Rosa Roedelius & Constantin Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Rosa Roedelius & Constantin Hemetsberger @ More Ohr Less 2017

Hans-Joachim Roedelius & Claudia Schumann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Claudia Schumann
Claudia Schumann et Hans-Joachim Roedelius investissent le lendemain la scène du musée Arnulf Rainer pour une brève improvisation mi-acoustique, mi-électrique. Achim ne quitte pas son piano, tandis que Claudia chuchote des textes tout en manipulant un intrument extraordinaire, que j'avais découvert à la foire de Francfort en 2014, le ROLI Seaboard, dont je crois reconnaître ici la déclinaison Grand Studio. Commercialisé depuis décembre 2013, l'engin appartient à l'univers des pianos. Mais c'est un synthétiseur, et même un synthétiseur plutôt classique. Pourtant, derrière son allure épurée se cache bien autre chose qu'un simple artifice cosmétique. S'il n'y a plus aucun bouton, c'est parce que tous les effets sont directement affectés aux touches du clavier, équipées de capteurs tri-dimensionnels. D'où cette façon très particulière de jouer, très différente de celle d'un clavier ordinaire. Claudia Schumann écrase les touches plus qu'elle ne les pianote.

Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Ecki Stieg
Ecki Stieg, l'animateur de l'émission Grenzwellen, sur Radio Hannovre, officiait pour la seconde fois consécutive comme présentateur du festival. Parfait dans ce rôle, comme l'année dernière, il s'est même fait le propagandiste zélé de la manifestation auprès de gens qui n'étaent pas du tout venus pour ça. Baden est une ville thermale, également dotée d'un imposant casino où touristes russes et moyen-orientaux viennent dépenser leur argent. L'hôtel At the Park, où étaient logés une partie de l'équipe et des artistes, fut pour Ecki un terrain de chasse privilégié. Dialogue entre Ecki et un parfait inconnu, client de l'hôtel, à qui il vient d'expliquer le concept du festival :
Ecki : « Vous devriez vous joindre à nous ».
L'inconnu : « Ça a l'air très intéressant, mais je marie mon neveu aujourd'hui même. »
Ecki : « Vous feriez quand même mieux d'assister au festival. Au moins, avec nous, vous serez sûr que ça finira bien ».

El Habib Diarra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Trommelworkshop avec El Habib Diarra
More Ohr Less a toujours cultivé l'extrême variété des interventions. Mais cette année est un peu particulière, puisque vingt-huit concerts ou performances étaient programmées sur cinq jours. D'où cette sensation de course entre deux shows, souvent disséminés dans toute la ville. C'est ainsi qu'El Habib Diarra a déjà entamé son workshop de tam tam africain lorsque j'arrive essouflé au Doblhoffpark, où se déroule le cours, au pied du fameux Lauscher, ce trône musical imaginé par Martha Roedelius en 2014. N'importe qui peut participer, pas seulement les visiteurs de More Ohr Less : des enfants qui passaient par là, des touristes en promenade dans le parc, des mamies curieuses tentent ainsi de suivre le rythme d'El Habib. La séance est malheureusement plusieurs fois perturbée par le soundcheck des artistes qui doivent jouer le soir-même sur la scène toute proche.


Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Leo Hemetsberger
Ces artistes, ce sont Wolfgang Schlögl & Madita, déjà présents l'année dernière avec leur électro-pop nerveuse et dansante. Mais avant Madita, Leo Hemetsberger, le philosophe-musicien (quel mélange génial ! tout philosophe devrait être musicien) propose une petite discussion autour de quelques morceaux de Hang et de Gubal. Encore une découverte du More Ohr Less : ces deux instruments autophones aux sonorités exotiques, un peu comparables aux steel drums, n'ont rien de traditionnel. En fait, ils ne sont pas plus vieux que le début de notre millénaire, fruits du long travail de développement de deux fabricants suisses. Aujourd'hui, le Hang et le Gubal connaissent un succès phénoménal, peut être en raison de leur aspect en forme de soucoupe volante, mais surtout pour leur timbre agréable et mélodique. C'est une conférence de philosophie de Leo Hemetsberger qui fut ma première expérience du festival More Ohr Less à Lunz en 2014. Aussi ne suis-je pas étonné de le voir entrecouper chacun des morceaux de considérations pertinentes sur le Kairos, Parménide, Saint Augustin ou Max Stirner. Et c'est encore Constantin, le fils de Rosa et le sien, qui le rejoint sur scène pour quelques minutes d'un duo très touchant entre père et fils.

Constantin Hemetsberger & Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Constantin & Leo Hemetsberger @ More Ohr Less 2017

Wolfgang Schlögl & Madita @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Wolfgang Schlögl & Madita
Après ce moment de paix, c'est à une tornade électronique que Madita convie les spectateurs du Doblhoffpark. Une tornade si puissante que la police locale, sans doute appelée par quelque voisin mécontent, pointe le bout de son nez au bout de dix minutes de concert. Heureusement, Martha est là, comme toujours, pour calmer les représentants de l’ordre. Madita, de son vrai nom Edita Malovčić, chanteuse autrichienne d’origine bosniaque, jouit déjà d’une grande notoriété en Autriche, non seulement comme musicienne mais aussi comme actrice. Ses morceaux, parfois funky, parfois curieusement plus proches d’une sorte de jazz électro, ont indéniablement quelque chose d’accrocheur. Simplement, ils correspondent moins à mes goûts personnels que ceux des autres artistes invités cette année.

Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz
Retour au calme après cette furie. Les duos de Roedelius et Michou Friesz font partie des moments que j’attends le plus à More Ohr Less. Hans-Joachim, avec quelques lignes de piano minimalistes, parfois quelques sonorités électroniques générées sur son iPad, se contente d’accompagner l’élégante comédienne viennoise qui, de son côté, prête son aimable voix aux poèmes écrits par Achim. Mon préféré, lu chaque année, est dédié à Kurt Tucholsky : « Da bist du nun und wieder ging ein Tag vorbei...»

Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Roedelius & Michou Friesz @ More Ohr Less 2017

DJ Michael Rosen @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
DJ Michael Rosen
Il était dit que ce samedi serait dominé par l’électronique. La nuit s’achève à la Haus der Kunst avec une performance du DJ Michael Rosen. Ayant passé toute ma journée à courir dans tous les sens, je n’ai pas pu assister à l’intégralité du set. Néanmoins, mes impressions sont les suivantes : Rosen est un DJ original, qui ne fait pas tout reposer en dernière instance sur un beat binaire. D’une manière tout à fait surprenante, ce DJ aime les ambiances plus lounge (c’était aussi une demande de Roedelius, il s’agissait de ne pas affoler tout le quartier à 2 heures du matin), mais aussi les changements de tempo. Ces derniers confèrent du coup à son set une structure progressive tout à fait attrayante, du moins à mes oreilles.

Martin Kainz, Norbert Wiersbin @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Martin Kainz, Norbert Wiersbin
Le dimanche matin est consacré au symposium autour du thème de l’année, Geschenk des Augenblicks, que Hans-Joachim Roedelius a emprunté au titre de son album de 1984. Ce thème, traduit en français par l’insatisfaisant « Cadeau du moment », réunissait au musée Arnulf Rainer, outre l’animateur Ecki Stieg, Helmut David, Martin Kainz, Norbert Wiersbin et votre serviteur. Inutile d’aller beaucoup plus loin ici : je partagerai dans les articles suivants ma contribution aux discussions, qui furent à la fois philosophiques, politiques, religieuses et scientifiques. Le thème de l'année prochaine est déjà connu : il s'agira probablement de Wunder : le miracle, une autre idée chère au coeur de Hans-Joachim Roedelius.

Sylvain Mazars, Helmut David, Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Sylvain Mazars, Helmut David, Ecki Stieg @ More Ohr Less 2017

Susanna Spaemann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Susanna Spaemann
Immédiatement après, la musique reprend ses droits avec Susanna Spaemann, pianiste classique et enseignante au conservatoire de Vienne. Susanna consacre son récital à Erik Satie, un compositeur dont elle tient à louer la double nature, dramatique et parodique. Rien de mieux pour illustrer son propos que des pièces comme Embryon desséché, Ogives ou Le Piège de Méduse, mais aussi une interprétation d’une œuvre originale de Chopin et de sa parodie par Satie : il s’agit tout simplement de la Marche funèbre. Une superbe composition de Ravel, L’Oiseau triste, que je ne connaissais pas, figure également au programme.

Markus Schneider & Bernhard Fleischmann @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Markus Schneider & Bernhard Fleischmann
Le piano va encore jouer un rôle au cours de cette dernière journée de festival, mais avant, un concert électronique va se glisser dans le kiosque du Kurpark écrasé de soleil. Une fois encore, je n’avais jamais entendu parler des artistes à l’affiche : Bernhard Fleischmann, un musicien viennois de musique électronique, accompagné par Markus Schneider, un guitariste visiblement adepte du shoegazing. La performance est assez calme, avec quelques moments agressifs, mais peine à capter l’attention. D’abord parce qu’il s’agit d’une musique extrêmement répandue de nos jours, ensuite parce que la scène du kiosque n’est pas très belle, encombrée de chaises retournées comme après la fermeture du bar. Les deux hommes auraient mérité un cadre plus esthétique, comme la place Bellevue, dans le même Kurpark.

Matthias Kleinart @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Les deux dernières présentations du festival se déroulent à la Haus der Kunst. Matthias Kleinart, humoriste et artiste de cabaret viennois, présente son spectacle VIP-TV, où il interprète une galerie de personnages connus ou issus de son imagination. N’hésitant pas à user du dialecte, il séduit instantanément le public germanophone. J’avoue de mon côté n’avoir pas compris grand-chose à ses allusions sans doute ultra-référencées à la culture populaire de son pays, et je le regrette.

Julie Loveson @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Julie Loveson
C’est à nouveau au piano, et en chansons, que se clôture cette 14e édition du festival, grâce au doigté et à la voix suave de Julie Loveson, pianiste et chanteuse de jazz d’origine austro-norvégienne. Julie interprète plusieurs standards – des titres de Chick Correa, des chansons d’Ella Fitzgerald (April in Paris, Love for Sale), mais aussi quelques morceaux de son cru. La musicienne, qui évolue parallèlement au sein de son propre septet, semble alors concentrer sur son clavier tous les instruments traditionnels d’un orchestre de jazz. Ainsi, lorsqu’on croit reconnaître des lignes de contrebasse typiques, il faut se rendre à l’évidence : c’est bien au piano, de la main gauche, que Julie les interprète.

Der Lauscher @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Der Lauscher
Jazz, musique classique, musiques traditionnelles d’Europe, d’Afrique ou d’Inde, électro-pop, musique ambient ou électronique d’avant-garde, More Ohr Less couvrait une fois encore un très large spectre de genres et d’univers. Seul le rock manquait peut-être au panorama cette année. Par ailleurs, Christopher Chaplin et Tim Story étaient plus discrets : toujours présents, mais toujours en arrière-plan. J’espère un jour avoir la chance d'assister à un concert solo de l’un et de l’autre. Cette double exigence de diversité et de qualité – peu de concerts ne m’ont pas emballé – fait partie de l’identité du festival. Plus important, le festival ne s’est pas seulement déroulé sur scène, et c’est ce qui le rend unique. Il est fait de partages, de rencontres entre artistes. Celles-ci se sont poursuivies en coulisses, les discussions ont continué très tard dans les cafés, au restaurant, jusque dans le jardin de Hans-Joachim et Martha Roedelius, où fraises des bois, tartes au pomme ou goulash amoureusement préparé par une gentille voisine, attendaient chaque visiteur qui se donnait la peine de pousser la porte. Comme Ecki Stieg, je conclurai avec un peu de propagande :quels que soient vos projets, renoncez-y et venez partager, au moins pour quelques jours, l’expérience du More Ohr Less Festival.

Hans-Joachim Roedelius & Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim & Christine-Martha Roedelius @ More Ohr Less 2017