lundi 3 octobre 2016

Electronic Circus 2016 : le passé a de l’avenir


L’année dernière, l’Electronic Circus Festival quittait la Weberei de Gütersloh pour prendre ses quartiers au Sommertheater de Detmold, une salle moins cozy, mais plus spacieuse. Mais le Circus est resté le même. Cette année, les organisateurs Hans-Hermann Hess et Frank Gerber ont une nouvelle fois concocté ce savant mélange de générations et de styles qui en fait tout l’intérêt. Entre Fryderyk Jona, le jeune épigone de Klaus Schulze, et la légende Hans-Joachim Roedelius, on pouvait tour à tour entendre la synthpop fashion des Allemands de BAR, l’électro robotique des Belges de Metroland, sans oublier l’inclassable et très demandé Ulrich Schnauss qui, entre ses activités avec Tangerine Dream et ses concerts londoniens, a eu là l’occasion de donner à ses fans allemands un aperçu de son vaste répertoire.


Hans-Joachim Roedelius & Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius & Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016

Detmold, le 1er octobre 2016

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona et son père
Si, comme d’autres, Fryderyk Jona s’est fait connaître sur Internet, en particulier sur la plateforme Bandcamp, beaucoup l’ont découvert à l’occasion de la dernière cérémonie des Schallwelle Awards, où il était nommé dans la catégorie Meilleur Espoir. Même s’il habite du côté de Mayence, Fryderyk vient de Pologne, un pays où les premières apparitions de Klaus Schulze ont fait si forte impression qu’elles semblent avoir transcendé les générations. Trop jeune pour y avoir lui-même assisté, Fryderyk en a entendu parler par son père, lui-même musicien. L’influence de Klaus Schulze sur sa musique est évidente. Les séquences et les solos de Moog font partie des ingrédients communs à tous les admirateurs du maître. On pense bien sûr à Ian Mantripp, et pourtant, même si Schulze est présent chez tous deux, leurs univers demeurent paradoxalement très différents, comme si l’un et l’autre avaient extrait de Klaus une autre essence, mélancolique chez Ian, romantique chez Fryderyk. Mais en aucun cas il ne faut s’attendre aux longues plages monotones et interminables dont Schulze a usé et abusé tout au long de sa carrière. Fryderyk Jona propose une musique plus dense, plus panachée, plus progressive, et nettement moins sinistre. Formé à la musique classique, il utilise une large variété d’instruments – son set est sans doute le plus imposant du festival, si on exclut le piano à queue de Roedelius. Temps fort de sa prestation : l’intervention de son père au micro, pour un mélange de musique électronique et de chanson traditionnelle polonaise.

Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Fryderyk Jona live @ Electronic Circus 2016


Hans-Hermann Hess, Frank Gerber, Ecki Stieg @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
H.H. Hess, F. Gerber, E. Stieg
En programmant BAR (Band am Rhein) immédiatement après, Hans-Hermann Hess et Frank Gerber cultivent astucieusement leur sens du contraste. Composé de Lucas Croon et Christina Irrgang, ce duo originaire de Düsseldorf produit un mélange de synthpop et de new wave plutôt agréable, mais dont rien ne surnage. On peine à distinguer BAR des milliers d’autres hipsters qui tentent de percer sur ce marché ultrasaturé. Lucas Croon fait beaucoup d’efforts pour se faire remarquer à grand renfort de déhanchés de pantin désarticulé. Quant à Christina Irrgang, elle introduit avec sa flûte une touche organique bienvenue. BAR a donc bien su se forger une identité propre, une image de marque.
BAR (Band am Rhein) live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
BAR (Band am Rhein)
Mais on peut se demander si ces choix sont authentiquement artistiques ou s’ils ne répondent à pas plutôt à des exigences marketing. « Marché ultrasaturé », « image de marque » : ces expressions qui viennent spontanément à l’esprit, jettent le soupçon. Choisir tel look un peu différent, tel instrument un peu inhabituel dans tel type de musique, n’est-ce pas une démarche très analogue à celle du snack du coin qui introduit un nouveau sandwich aux ingrédients autres, différents, jamais vus, dans le seul but de se démarquer des dizaines de concurrents qui se partagent la même rue ? Beaucoup d’artistes, singulièrement ceux qui se bousculent sur ce segment stylistique, visent la nouveauté et finissent par se ressembler les uns les autres précisément parce qu’ils courent tous après la même chose. On voit partout les mêmes dandys, on entend partout les mêmes boîtes à rythmes, et ce n’est pas spécialement beau. La recherche du nouveau est une exigence du marché, non de l’art. Les classiques recherchaient la beauté nue. Même les romantiques, qui la rejetaient, recherchaient quand même le plaisir des sens. Si le critère de l’excellence dans l’art n’est ni le beau ni l’esthétique, mais le nouveau, alors il ne faut pas s’étonner que la production qui en résulte ne soit pas obligatoirement belle ni esthétique, même si elle peut l’être à l’occasion, mais ressemble au flux continu de sons déversé dans les lieux publics, aussi bien dans les boutiques de luxe que dans les ascenseurs. C’est l’impression laissée par le couple.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016

Quelques interviews mais aussi un dîner animé m’ont empêché d’assister à la prestation d’Andy De Decker et Sven Lauwers, alias Metroland, duo belge semble-t-il très influencé par Kraftwerk : même musique électronique robotisée et vocodorisée, même univers d’industrie et de béton. Le public semble bien plus dense lorsque vient le tour de l’une des têtes d’affiches de la soirée. Ulrich Schnauss n’a pas 40 ans, mais déjà plus de 20 ans de carrière et une vaste culture électronique derrière lui. Alors que certains de ses morceaux ont été utilisés un peu partout sous licence – à la télévision, dans la pub ou les jeux vidéo –, il bouclait la boucle en 2014 en intégrant Tangerine Dream, l’une de ses premières influences, quelques mois avant la mort d’Edgar Froese. Après les premières dates de Tangerine Dream sans le maestro, alors que Thorsten Quaeschning était lui-même occupé le jour-même à Berlin avec sa formation Picture Palace music, Ulrich Schnauss en solo faisait partie des artistes très attendus de cette édition de l’Electronic Circus.

Ulrich Schnauss live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Ulrich Schnauss
Accompagné par des visuels de Nat Urazmetova (l’artiste n’est malheureusement pas elle-même sur scène pour les contrôler), Schnauss joue un set d’un seul tenant mais aux ambiances changeantes : rythmes nerveux, basses profondes – chacun de ses morceaux n’en reste pas moins hautement atmosphérique, comme dans la drum’n’bass de ses débuts. On comprend pourquoi il cite plus volontiers Tangerine Dream que Kraftwerk parmi ses influences. On est loin de la froideur industrielle de la techno. Comme Edgar Froese et quelques autres avant lui, Ulrich Schnauss fait partie de cette poignée d’artistes capables de produire une musique hautement expressive et évocatrice avec des sons 100% électroniques. C’était, semble-t-il, la dernière occasion de le voir jouer live sur le continent cette année. Prochain concert le 7 novembre prochain au Shepherd's Bush Empire de Londres.

Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius live @ Electronic Circus 2016

Après ce déluge de sons, Hans-Joachim Roedelius annonce la couleur en montant sur scène : son concert sera beaucoup plus calme ! Et en effet, comme lors de la cérémonie des Schallwelle Awards, Achim commence bien tranquillement, avec son iPad et une lecture de ses poèmes. Quelques nappes éthérées, quelques bips & clics, son épouse Christine Martha en récitante et, bien sûr, son cher piano suffisent à créer l’ambiance minimaliste qui a fait sa réputation. Puis c’est au tour d’Ulrich Schnauss de le rejoindre sur scène pour un duo envoûtant, malheureusement trop court. Schnauss connaît bien Hans-Joachim Roedelius : parmi les nombreux remixes qu’il a publiés tout au long de sa carrière, il y a Lunz, le célèbre album d’Achim issu de sa collaboration avec Tim Story. C’est aussi Ulrich Schnauss qui a prononcé son éloge lors des Schallwelle Awards

Hans-Joachim & Martha Roedelius live @ Electronic Circus 2016 / photo S. Mazars
Achim & Martha
Après ce moment intense, Martha revient sur scène pour une interprétation inattendue de By This River, l’un des plus célèbres morceaux de Brian Eno, le premier en collaboration avec Roedelius et Moebius. On se souvient qu’à Baden, Achim et Martha avaient interprété en duo une version pleine de charme de Tonight, de David Bowie. Et voilà qu’ils remettent ça ! Comme si une nouvelle carrière s’ouvrait aujourd’hui devant Roedelius, qui célèbrera à la fin du mois son 82e anniversaire.