lundi 4 juillet 2016

Alerick Project : électronique, rock et baroque


Déjà présent lors de l'édition 2014 du festival Electronic Circus, le duo romain Alerick Project, composé d'Alessandro Ghera et Riccardo Fortuna, était à nouveau l'hôte de Frank Gerber et Hans-Hermann Hess cette année, cette fois à l'occasion de la traditionnelle Gartenparty organisée à Hamm. Hasard du calendrier, ce second concert des Italiens chez les Allemands était programmé le jour du quart de finale de l'Euro de football entre les deux pays. Le concert débutait même au coup d'envoi. Les deux hommes, qui en profitaient pour présenter leur second opus, Hypnoize, étaient accompagnés sur scène par une figure familière, leur ami Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence, bien connu pour ses albums ambient publiés chez SynGate. Le lendemain, entre les croissants et le café au lait, le groupe se laissait aller à quelques confidences.

 

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

Hamm, le 3 juillet 2016

Comment est né Alerick Project ?

Riccardo Fortuna – Nous sommes des amis de longue date. Nous nous connaissons depuis l'école primaire. Mais ce n'est qu'il y a un peu plus de trois ans que nous avons décidé de faire de la musique ensemble. J'ai étudié la musique dès l'âge de six ans. J'ai appris le piano, puis je me suis mis à la basse, à la batterie, et enfin à la guitare rythmique. Je suis un inconditionnel de la pop des années 80. En parallèle, je joue d'ailleurs aussi dans un groupe rock qui s'appelle Ladri di Mescal. Alessandro, lui, est plutôt fan de la scène allemande traditionnelle.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016
Alessandro Ghera – J'ai acheté mon premier synthé à 16 ou 17 ans, et j'ai très vite commencé à inventer des morceaux d'après le genre que j'appréciais alors : la musique électronique allemande. Mes influences sont Kraftwerk, Tangerine Dream – spécialement Tangerine Dream –, mais aussi Vangelis. Je suis aussi familiarisé avec la musique de Cluster, mais ce n'est qu'au début des années 90 que j'ai eu la chance de découvrir la production solo ultérieure de Hans-Joachim Roedelius. J'avais acheté son disque Momenti Felici, sur lequel il joue du piano. Une merveille... totalement différent de ce que j'avais l'habitude d'écouter. De fil en aiguille, j'ai accumulé l'équipement, j'ai aussi appris à jouer de quelques instruments conventionnels. Progressivement, je me suis constitué un vrai petit studio à deux pas de chez moi. De quoi enregistrer dans de bonnes conditions, surtout après y avoir ajouté l'informatique, les logiciels et les plug-ins. Avec les années, je me suis constitué un stock d'esquisses et de morceaux inachevés. Jamais je n'ai eu le temps de m'y consacrer à fond. Ce sont les retrouvailles avec Riccardo qui ont tout changé. C'est lui qui m'a poussé à exploiter ce répertoire. Avec mon équipement et ses compétences, c'était enfin possible.

Tu es donc musicien professionnel, Riccardo ? Et toi, Alessandro ?

RF – Non, mais je l'espère. Je gagne ma vie comme graphiste freelance, et je travaille aussi un peu dans la musique, comme ingénieur du son. J'ai étudié le métier, et notamment l'utilisation des logiciels comme Nuendo.

Alerick Project - One Way (2014) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – One Way (2014)
AG – Mon métier n'a rien à voir avec la musique. Je suis conseiller fiscal.

Revenons à vos débuts.

AG – Pour notre premier album, One Way, nous avons donc commencé à puiser dans mes archives.
RF – Des archives gigantesques !
AG – Tu exagères. Mais assez importantes, c'est vrai, pour explorer différents styles de musique électronique en même temps, de ne pas nous cantonner à un genre. Nous mélangeons ambient, lounge et musique électronique traditionnelle. Entre Riccardo et moi, c'était une sorte de pari, nous qui avons des backgrounds si différents…
RF – Et ça fonctionne !
AG –  Je ne sais pas si ça fonctionne. En tout cas, nous y prenons beaucoup de plaisir. Nous avons mis un an à peaufiner le disque.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alerick Project live @ Electronic Circus 2014
Le disque est sorti juste à temps pour accompagner votre concert au festival Electronic Circus en 2014. Comment vous êtes-vous retrouvés sur cette scène ?

AG – J'écume les festivals européens depuis des années. Néanmoins, ma première expérience ne fut pas l'Electronic Circus, mais le E-Live, à l'époque où il se déroulait encore à Eindhoven. C'était en 2004. Je garde un vif souvenir du concert de Redshift. En 2013, nous sommes allés ensemble à l'Electronic Circus. C'est là que nous sommes tombés sur Hans-Hermann Hess. De manière très informelle, nous avons parlé de notre musique et il nous a dit : « La prochaine fois que vous venez, ce sera sur scène ». C'est exactement ce qui s'est produit l'année suivante.

Cette première participation à l'Electronic Circus, c'était votre premier concert hors d'Italie ?

RF – C'était notre premier concert tout court ! Et hier soir le second. C'est notre rêve de jouer un jour chez nous, en Italie.

AG – Nous sommes actuellement en contact avec une association à Rome, dont je n'ai découvert l'existence qu'il y a quelques mois. Ils organisent un événement, nous avons donc fait une demande pour y jouer l'année prochaine. On verra bien. L'Italie a une expérience bien différente de la musique électronique que les pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas ou la Belgique. Si tu demandes à un jeune Italien ce que c'est pour lui la musique électronique, il te répondra probablement : DJ set. A la limite, les jeunes ont peut-être entendu parler de Kraftwerk, mais jamais de la vie de Tangerine Dream. Il n'y a pas cette tradition en Italie. Les promoteurs veulent programmer des DJ, il n'y a donc pas beaucoup de place pour des gens comme nous.

Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna) / photo S. Mazars
Alerick Project (Alessandro Ghera, Riccardo Fortuna)

RF – Et pourtant, nous produisons une musique qui n'est pas si différente, par certains aspects. Elle est assez rythmée. Il nous arrive de nous laisser contaminer par le beat.

Contaminer ? Le mot est intéressant. Est-ce une concession que vous faites à l'air du temps ? Parce qu'il faut bien avoir du rythme ?

AG – Pas du tout, ce n'est pas un gros mot. Je le conçois positivement. Nous avons des morceaux très ambient. D'autres plus énergiques. Et parfois, nous avons besoin d'introduire du beat. C'est presque vital pour nous… pour nos oreilles ! Le son de la techno, de la trance, ça peut être extraordinaire.

Alerick Project (Alessandro Ghera) live @ Electronic Circus 2014 / photo S. Mazars
Alessandro Ghera @ Electronic Circus 2014
Steve Baltes vient de ce milieu. Mais hier, à ma grande surprise, j'ai aussi entendu ici et là quelques petites touches de musique classique, voire médiévale.

AG – Je suis un grand amateur de musique baroque italienne, en particulier des compositeurs vénitiens, Vivaldi, Albinoni, Benedetto Marcello, Arcangelo Corelli. Un jour, au studio, pour m'amuser j'ai commencé à jouer un petit air qu'Ennio Morricone avait utilisé pour le film Mission. Le morceau n'a jamais figuré sur la BO. Nous avons décidé d'en créer notre propre version.

RF – C'est une sorte d'hommage.

Ce mélange de classique et d'électronique, voilà quelque chose que vous avez en commun avec Roedelius.

AG – En effet, un album comme Roedeliusweg a un côté très symphonique. J'ai apprécié d'avoir eu l'opportunité d'introduire ce petit échantillon d'héritage classique dans notre musique. Ainsi, on n'est pas dans le tout électronique.

Et hier soir, vous aviez aussi un invité sur scène : Gabriele Quirici, alias Perceptual Defence.

AG – Nous connaissons Gabriele depuis peu...

Alerick Project & Gabriele Quirici live @ Winnies Schwingungen Gartenparty 2016 / photo S. Mazars
Alerick Project et Gabriele Quirici @ Schwingungen Gartenparty 2016
Gabriele Quirici – En réalité, nous nous sommes croisés sans le savoir au concert de Klaus Schulze en 1994, auquel j'étais venu assister en compagnie de mon cousin Gianluigi Gasparetti (Oöphoi). Je me souviens très bien du visage d'Alssandro. Mais nous ne nous sommes rencontrés vraiment qu'au retour d'Alerick Project de l'Electronic Circus. Quand j'ai lu que le duo était italien, et même romain, j'ai aussitôt pris contact. Nous nous sommes trouvé beaucoup de points communs.

Quel était le rôle de Gabriele pendant le show ?

AG – Il s'est occupé de tous les passages ambient, et en particulier des transitions entre chaque morceau. Je n'aime pas quand il y a des pauses entre les titres pendant les concerts. C'est pourquoi je lui ai demandé s'il voulait bien créer quelque chose pour Alerick Project.

Alerick Project - Hypnoize (2016) / source : alerickproject.bandcamp.com
Alerick Project – Hypnoize (2016)
GQ – Le moment le plus complexe, c'était justement le passage baroque que tu évoquais à l'instant. Ce n'est pas si évident de mélanger les mélodies classiques et les textures électroniques.

Est-ce si différent ? J'y réfléchissais l'autre jour. Ecoutons Bach. Que fait-il, sinon des arpèges ? Et que fait un séquenceur ? Exactement la même chose. Il suffit d'écouter Ricochet, de Tangerine Dream.

AG – Il y a un meilleur exemple : savais-tu que la fin du morceau Force majeure, de TD, est en fait une reprise de La Follia d'Arcangelo Corelli ? C'est même ainsi que j'ai découvert la musique baroque : après avoir écouté Tangerine Dream. Je me suis plongé dedans comme un fou, j'ai même fouillé chez tous les disquaires pour glaner tout ce que je pouvais trouver de Corelli.

Quels sont vos plans ?

RF – En mai dernier, nous avons publié notre second album, Hypnoize, aussi avons-nous décidé de nous reposer pour le moment. Mais après l'été, nous retournerons probablement en studio.

>> Alerick Project sur Bandcamp