lundi 21 mars 2016

Cosmic Nights 2016 : une identité forte


Après le planétarium de Bruxelles et l'église de Lierde-Saint-Martin quelque part dans la campagne de Flandre-Orientale, la quatrième édition du festival itinérant Cosmic Nights prenait ses quartiers dans une chapelle du cœur médiéval de Gand. Au programme : les atmosphères vangelisienne de Defile Andante, les envolées schulzienne de Ian Mantripp, les volutes naturalistes de Serge Devadder, d'inhabituelles séquences froesienne chez Rhea, les nappes profondes du revenant Premonition Factory et… un récital de guitares et poésie frisonne avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra.

 

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
L'imagerie chrétienne et les bons vieux synthés : un choc des mondes harmonieux @ Cosmic Nights 2016

Gand, le 19 mars 2016

Au commencement, il n'y avait rien. La Belgique était un désert électronique. Puis brusquement, en 2013, surgirent coup sur coup deux festivals, les Cosmic Nights et le B-Wave. En trois ans, les deux manifestations partenaires sont devenues des événements incontournables pour qui aime la Berlin School, la musique ambient et la musique électronique en général. Il pourrait même être raisonnable d'affirmer qu'elles ont su dépasser en qualité certaines manifestations similaires aux Pays-Bas ou en Allemagne.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Le speaker sur la chaire
C'est que les Belges n'ont pas de complexes. On a parfois le sentiment que leurs homologues néerlandais ou allemands n'assument pas complètement leur goût pour la musique électronique traditionnelle. La peur de ne pas vendre assez de tickets, mais surtout celle, probablement inconsciente, de paraître ringard les poussent parfois à rechercher à tout prix le surprenant, l'original, le jeune. Conformisme de l'anticonformisme. Si chacun veut se démarquer du voisin, tout le monde finit par faire la même chose. Et c'est ainsi que Vile Electrodes, par ailleurs remarquable duo de synth pop britannique, s'est retrouvé tour à tour au programme de l'Electronic Circus et du E-Live. S'ouvrir sur d'autres genres pour attirer un autre public, tel était l'objectif. Mais les fans de synth pop ne sont pas venus. C'est la synth pop qui y a gagné de nouveaux fans. De même, Les fans d'électro, de dubstep, de transe, ne sont pas venus. Pour élargir le public, il faudrait au contraire que ces autres genres acceptent de s'ouvrir. Un pas sera franchi lorsque Sonar osera programmer sans honte Cosmic Hoffmann ou BK&S !

Rhea live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Mark de Wit, maître d'oeuvre des Cosmic Nights
En attendant, beaucoup d'artistes eux-mêmes ne veulent pas assumer leur héritage – « Non, non, je n'ai pas de modèle, je fais mon propre truc, 100% original » –, et finissent fréquemment par noyer les glorieux séquenceurs dans une soupe d'accords et de rythmes synthétiques. Parce qu'il « faut que ça bouge ». Le résultat chaque année : des centaines d'albums paradoxalement interchangeables, qui rappellent bizarrement les morceaux de démonstration des claviers grand public de la fin des années 80 ou les jingles criards des stations de radio. Il n'y a pas de raison que cette musique attire un public plus large vers la Berlin School ou l'ambient puisqu'il ne s'agit ni de l'une ni de l'autre. Se voulant anticonformisme, elle multiplie au contraire les concessions à l'air du temps, et y perd son identité. Et pourtant, c'est toujours cette direction qui a la faveur des têtes pensantes du mouvement du côté de Bochum ou Eindhoven.

Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Cosmic Nights 2016 @ Gand
Je comprends le raisonnement : la division par trois du nombre de spectateurs du E-Live depuis 1998 a légitimement fait surgir la question : que faire ? Or la réponse s'est présentée sous la forme de l'alternative darwinienne classique : s'adapter ou disparaître. N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait de renoncer à diffuser un genre musical dans l'espoir de le sauver ? Tel ou tel festival y préservera peut-être son existence, mais il aura contribué, cette fois activement, à rayer de la carte le style qu'il voulait promouvoir.

Toute cette digression pour constater qu'au rebours de cette évolution, les deux festivals belges n'hésitent pas, et de manière toujours plus accentuée chaque année, à jouer la carte de la radicalité. Un sommet a été atteint le 14 novembre dernier au B-Wave avec le concert de l'un des maîtres de l'ambient, l'Américain Robert Rich. Coup gagnant pour Johan Geens, l'organisateur de l'événement, malgré l'ambiance plutôt pesante qui, d'après les témoignages, régnait dans la salle au lendemain des attentats parisiens. Mais ce ne sont pas seulement les têtes d'affiche qui font l'intérêt des deux festivals belges. Mark de Wit, maître d'œuvre des Cosmic Nights, n'hésite pas à donner leur chance à des artistes complètement inconnus. L'année dernière, le Britannique Ian Mantripp faisait ainsi des débuts scéniques très remarqués sous le dôme du planétarium de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Une vue panoramique de la scène avec Ian Mantripp

Defile Andante live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Defile Andante
Je n'avais jamais entendu parler du duo Defile Andante jusqu'à cette édition des Cosmic Nights. Carl Deseyn (claviers) et Johan Van den Abeele (saxophones) avaient pourtant participé en 2015 à un événement très prometteur, Music under the Stars, dans les ruines détoiturées d'une église bombardée pendant la guerre. En général, le saxophone ne rebute pas les fans de Tangerine Dream version Linda Spa. Mais rien de tel ici. Tandis que Carl Deseyn enrobe le public d'accords qui évoquent irrésistiblement les plus sinistres scènes de Blade Runner, Johan Van den Abeele laisse très vite tomber le saxophone alto au profit d'un saxo électrique. Utilisé comme un contrôleur midi, l'instrument lui permet de générer toutes sortes de sonorités étranges. En elle-même, la prestation manque un peu de relief. Elle gagnerait peut-être à accompagner un film. C'est notamment le cas de la belle conclusion au piano de Carl Deseyn.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
Après les accents à la Vangelis, c'est au tour des sonorités de Klaus Schulze de se faire entendre sous les doigts experts de Ian Mantripp. Déjà présent l'année dernière, le Britannique ne joue aujourd'hui que 30 minutes, le temps pour un Klaus Schulze d'entamer à peine son introduction. On l'aura compris, les textures et les séquences de Mantripp évoquent sans conteste le maître berlinois. Ce qui les rapproche, c'est cette capacité, extrêmement rare dans la musique électronique, à fabriquer des sons incroyablement expressifs. On se surprend à penser que c'est exactement à cela qu'aurait pu ressembler la musique médiévale en présence de courant électrique. Ces sonorités entrent ainsi en parfaite harmonie avec le décor de l'église. A l'inverse, ce qui distingue Mantripp de Schulze, c'est l'usage du temps. Les compositions de Mantripp sont plus ramassées, plus denses et, en un sens, plus efficaces, comme s'il n'avait retenu que la quintessence schulzienne : des séquences épaisses, puissantes, suivies de solos dramatiques, souvent dans une texture human vox, le tout avec un équipement réduit à quelques modules et à un clavier Roland.

Serge Devadder live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Serge Devadder
Déjà invité lors de la deuxième édition du festival, Serge Devadder est un peu plus connu sur la scène belge. Pourtant, seul son nom m'était familier. Il faut dire que Serge ne nourrit pas d'ambitions démesurées. La musique n'est chez lui qu'un plaisir, et s'il donne des concerts, c'est simplement pour faire plaisir à son ami Mark de Wit ! Avec lui, nous entrons véritablement dans l'univers de la musique ambient proprement dite. Plusieurs noms viennent à l'esprit : Alio Die pour les sonorités organiques, Steve Roach pour les nappes atonales. Le tout construit selon une structure progressive qui permet de maintenir le public en haleine.


Rhea & Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Rhea feat. Ruud Rondou live @ Cosmic Nights 2016

Ann Van Canegem live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Ann Van Canegem
La nuit tombe sur Gand et c'est au tour de Mark de Wit, alias Rhea, de monter lui-même sur scène, accompagné de son vieux complice Ruud Rondou et d'une chanteuse paraît-il active sur la scène jazz, Ann Van Canegem. Les parties instrumentales de Rhea et Ruud offrent une première surprise : à côté des traditionnelles textures aériennes qui caractérisent leur travail, c'est à un déluge de séquenceur qu'ils soumettent aujourd'hui leur public. Les psalmodies d'Ann Van Canegem (sans certitude, je crois reconnaître du russe, mais aussi l'énumération de repères topographiques de la planète Mars), ainsi que son bâton de pluie, renforcent la mystique de l'atmosphère. Si l'on ajoute le décor religieux et les flammes vacillantes des bougies généreusement disséminées sur toute la scène, y compris sur le système modulaire de Mark, on peut se faire une idée du spectacle.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Premonition Factory
 Cette édition des Cosmic Nights est l'occasion de retrouver Sjaak Overgaauw, musicien ambient connu sous le nom de Premonition Factory, que de multiples déménagements avaient réduit au silence ces derniers mois. Sjaak nous rassure tout de suite : calme, hypnotique, minimaliste, il persiste dans cette veine deep ambient ultra-immersive qui m'avait fort impressionné il y a deux ans lors de son festival à Anvers. L'introduction d'une pulsation dans les basses fréquences vers le milieu du morceau, puis un très long fondu à la fin du set – sa marque de fabrique –, où les nappes imbriquées meurent une à une, ne laissant subsister, à très faible volume, que les plus éthérées, ponctuent un show de très haut niveau. L'intensité de son intervention fait évidemment regretter l'arrêt brutal de l'Antwerp Ambient Festival. Souhaite-t-il organiser un nouveau festival du côté de Rotterdam, où il habite désormais ? Sjaak reste évasif. Tout comme sa musique.

Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory live @ Cosmic Nights 2016

La soirée se termine avec le trio Kleefstra/Bakker/Kleefstra, composé du poète frison Jan Kleefstra, de son frère le guitariste Romke Kleefstra, et d'un second guitariste, Anne Chris Bakker. Ampli à fond, les musiciens utilisent ici les guitares comme générateurs de textures, à la manière de Vidna Obmana ou Aidan Baker. Si l'utilisation de l'archer n'est pas toujours une bonne idée (la crispation sonore qui en résulte brise souvent la concentration et/ou la plénitude de l'auditeur), la poésie frisonne (à laquelle personne ne comprend rien, même pas les quelque spectateurs originaires du nord des Pays-Bas) fait beaucoup pour la réussite du concert, qui autrement serait aussi déprimant qu'un festival post-rock avec Mogwai et Sigur Rós en tête d'affiche !

Kleefstra/Bakker/Kleefstra live @ Cosmic Nights 2016 / photo S. Mazars
Kleefstra/Bakker/Kleefstra
Malgré ces quelques bémols, l'édition 2016 des Cosmic Nights montre sans doute la voie à suivre. Si la musique ambient, si la tradition de la musique électronique des seventies doit survivre, ce n'est pas en évoluant : ce mot n'a aucun sens. C'est au contraire en restant fidèle à elle-même, et en s'affichant telle qu'elle est. Il serait illusoire de croire qu'elle pourrait un jour devenir mainstream. Il s'agira probablement toujours d'une niche, et ce n'est pas grave. En revanche, c'est dans sa radicalité même qu'elle saura intriguer toujours de nouveaux curieux, qui à leur tour reprendront le flambeau.


mardi 15 mars 2016

Volker Kuinke : un flûtiste dans le vent


Voici un musicien étonnant. Originaire de Moers près de Duisburg, désormais résident de Düsseldorf, Volker Kuinke s’est fait connaître comme le spécialiste régional de la flûte à bec. Si on le voit souvent dans des formations classiques ou baroques, notamment dans la petite église de Repelen où se produit chaque année BK&S, cet inconditionnel d’Eloy a aussi joué en 1998 sur l’un des albums de ses idoles, et collabore régulièrement avec une autre figure de la musique électronique, Klaus Hoffmann-Hoock. Aujourd’hui, avec son nouveau groupe Syrinx Call, il publie enfin un album centré sur la flûte, Wind in the Woods. Classique, électronique, un peu médiéval mais surtout rock, l’album, auquel a participé la chanteuse Isgaard, mélange les genres.

 

Syrinx Call, Volker Kuinke / source : syrinxcall.com
Syrinx Call, le nouveau groupe de Volker Kuinke, centré sur la flûte (source : syrinxcall.com)

Düsseldorf, le 12 mars 2016

Avant même de parler de Syrinx Call et de l’album, une première question : pourquoi la flûte ?

Volker Kuinke – C’est simple. A l’âge de 8 ans, j’ai trouvé une flûte sous le sapin de Noël. Mes parents s’étaient mis en tête qu’il était temps de m’en offrir une. C’est classique en Allemagne, beaucoup d’enfants reçoivent une flûte à bec à Noël. A l’époque, on trouvait une bonne flûte pour 20 DM, moins cher qu’un clavier ou un violon. Et c’est souvent l’instrument du débutant. Ma réaction n’a pas été très enthousiaste. Une flûte ! Qu’allais-je faire d’une flûte ? Je rêvais plutôt de guitare électrique ou de batterie.
Volker Kuinke / source : syrinxcall.com
Volker Kuinke (source : syrinxcall.com)
Pour moi, la flûte n’était utile que pour son bois, de quoi entretenir le feu dans la cheminée ! Mais nous n’avions pas de cheminée, et mes parents m’avaient déjà inscrit à l’école de musique à Moers. Je me trouvais devant le fait accompli, et que veux-tu, il m’a bien fallu accepter mon sort. Le premier cours fut terrible. J’étais entouré de trois autres élèves, des filles qui, contrairement à moi, avaient déjà quelques notions. Ça m’a tellement énervé que j’ai commencé à m’entraîner comme un fou, dans l’espoir de les surpasser. Quelques mois plus tard, j’y suis parvenu. Les cours m’ont toujours profondément ennuyé, mais je commençais à découvrir la formidable expressivité de l’instrument. Quand j’ai compris cela, j’ai décidé de m’intéresser aux autres instruments de cette famille. Il y a tout un univers au-delà de la banale petite flûte à bec soprano en do (on dit « en do » quand do est la note la plus basse que peut jouer l’instrument) : d’autres tessitures, alto, ténor, basse, que j’ai depuis lors toutes expérimentées. J’ai trouvé ça génial. C’est fou tout ce qu’on peut faire avec un instrument si simple !

Et c’est comme ça que tu as commencé ta collection.

VK – Mes premières flûtes n’étaient pas exceptionnelles. J’ai encore ma toute première quelque part. Les flûtes à bec qu’on utilise à l’école sont assez limitées, même si elles sont en bois – encore qu’on commence à trouver de bonnes flûtes en plastique. Mais il existe encore des facteurs de flûtes qui les fabriquent à la main. Celles-ci offrent une superbe dynamique, et on en tire des subtilités dont sont incapables les instruments fabriqués à la chaîne par des machines. Le facteur fabrique sur mesure, il est capable d’adapter la dynamique à l’interprète, d’adapter l’instrument à son souffle. Or, comme je dis souvent, la flûte est une image en miroir de ton âme, c’est à travers elle que tu exprimes tes sentiments. Toutes mes flûtes que tu vois là sont faites main.

Volker Kuinke / photo : Fabritz, Moers
Volker Kuinke (photo : Fabritz, Moers)

C’est intéressant, tu me parles de l’âme mais tu me désignes ton ventre !

VK – Mais oui ! C’est là qu’elle est ! Chaque personne a la sienne et, par conséquent, chaque musicien doit avoir un style unique, qu’on reconnait immédiatement. Regarde Frank Bornemann, le guitariste d’Eloy : je pourrais distinguer le son de sa guitare entre mille. C’est ce que j’essaie de faire avec mes flûtes.

Peux-tu m’en présenter quelques-unes ?

Volker Kuinke et sa flûte basse / photo : Doris Packbiers
La flûte basse
(photo : Doris Packbiers)
VK – Par exemple, j’ai ici une flûte soprano faite main en bois de buis. C’est un bois jaune qui pousse dans les Pyrénées. Déjà plus imposante : la flûte alto, qu’on rencontre souvent dans la musique baroque. Si tu entends une flûte à bec en musique classique, tu peux être sûr que c’est presque toujours une alto. Encore plus grande : la flûte ténor, exactement une octave plus grave que la soprano. Elle a un superbe timbre, très chaud et très doux. Et enfin la plus volumineuse, la flûte basse. Elle fait un coude pour permettre au musicien d’avoir un meilleur aplomb. On s’essoufflerait rapidement si elle était droite. C’est cette flûte qui intrigue le plus souvent les spectateurs lors des concerts. As-tu entendu Shambala, de Mind Over Matter ? C’est le premier album auquel j’ai participé, et c’est exactement cette flûte que j’ai utilisée dessus. Elle m’accompagne depuis plus de 25 ans. On l’entend aussi sur Ocean 2, d’Eloy.

J’ai même une Elody, une flûte électrique que je peux brancher à un ampli. Celui que j’utilise en concert est conçu pour guitare acoustique, et je peux te dire qu’il fait un son du tonnerre. Enfin, il y a une petite flûte que j’appelle «heavy metal», parce qu’elle explore une gamme de fréquences si élevées qu’elle en devient tonitruante. Et voici une autre flûte, également en buis, qu’on appelle flûte de voix, parce que, paraît-il, le son qui en sort est très proche des fréquences de la voix humaine. Je l’aime beaucoup, elle est pleine de secrets, elle évoque le brouillard. Chaque flûte à un autre timbre, un autre caractère. C’est très intéressant de pouvoir introduire ces différents caractères dans la musique.

Volker Kuinke et sa flûte électrique Elody / photo :
La flûte électrique Elody (photo : Doris Packbiers)
Je ne vois que des flûtes à bec.

VK – Je joue essentiellement de la flûte à bec, oui. Pas du tout de flûte de pan, et un peu de flûte traversière. Je l’ai étudiée pendant cinq ans, parce que je suis un fan absolu de Ian Anderson et que je voulais jouer comme lui, mais il se trouve que ça n’est pas mon élément. En tout, je dois avoir 35 flûtes, plus que Frank n’a de guitares !

A l’école de musique, tu as donc débuté par du classique, mais tu étais déjà un fan de rock, et d’un style bien particulier : le rock progressif.

VK – Oui, Pink Floyd et Eloy, bien sûr, mais aussi d’autres groupes allemands comme Streetmark, qui ont aussi pas mal utilisé l’électronique à leurs débuts, ou Ramses, un groupe de Hanovre dont je te conseille les deux premiers albums. Et sur tout ça, j’ai joué de la flûte. C’est cela qui m’a véritablement permis de débuter. A l’école, je me contentais de reproduire des morceaux classiques à l’oreille, mais à 12 ou 13 ans, j’ai essayé autre chose. J’ai mis Dawn, l’album d’Eloy qui venait de sortir en 1976, sur la platine, et j’ai joué sur le disque, d’abord en essayant de restituer à l’identique les solos de clavier de Detlev Schmidchen et les solos de guitare de Frank Bornemann. Ensuite, je me suis mis à improviser mes propres notes sur la musique. C’est à ce moment que j’ai compris que j’étais capable de jouer tout ce que je voulais.


Comment es-tu devenu guest musician sur les albums de Mind Over Matter et Eloy ?

VK – Quand une musique me transporte, j’éprouve le besoin viscéral de savoir qui se cache derrière. Ce fut d’abord le cas avec Eloy. Je devais absolument rencontrer Frank Bornemann. Mais c’était à la fin des années 70, au pic de leur carrière. Ils remplissaient les plus grandes salles, donc pas question de les alpaguer à la fin des concerts, comme aujourd’hui. Ils étaient totalement inaccessibles. J’ai donc désespérément tenté de prendre contact avec EMI, leur maison de disques, qui a fini par informer Frank qu’il y avait un type qui n’arrêtait de les bombarder de messages. Que faire de lui ? Un beau jour, j’ai reçu une lettre du management qui m’autorisait à rejoindre le groupe en coulisses après le concert à la Grugahalle de Essen en 1979. Quelle expérience ! J’étais plutôt intimidé, moi, le seul privilégié ! Tu comprends, ils étaient mes héros. J’ai gardé le contact avec Frank. Je lui ai rendu visite la même année à Hanovre, où il venait d’achever la construction des studios Horus. J’y ai assisté à la toute première production du studio à l’époque. Il s’agissait du groupe Serene, dont le batteur n’était autre que Jim McGillivray, le futur batteur d’Eloy sur Colours et Planets.

Mind Over Matter - Shambala (1997), Eloy - Ocean 2 (1998), Isgaard - Playing God (2012) / source : discogs.com
Quelques collaborations de Volker Kuinke avec Mind Over Matter, Eloy et Isgaard

Et figure-toi que c’est grâce à Frank Bornemann que j’ai connu Mind Over Matter. Un jour, je lui rends visite, et il me dit : « il faut absolument que tu écoutes la musique d’un type qui habite à deux pas de chez toi ». Il parlait de Klaus Hoffmann-Hoock, et le disque était génial. Je l’ai immédiatement contacté. Au milieu des années 90. Le groupe jouait souvent dans le petit planétarium d’Erkrath, près de Düsseldorf. Lors d’un concert, il y avait un flûtiste, il jouait bien, mais j’ai pensé qu’on pouvait faire mieux. Et puis le groupe s’est séparé peu de temps après. Quand Klaus s’est retrouvé seul avec son claviériste, j’ai proposé mes services de flûtiste. Il m’a invité dans son studio et m’a proposé de jouer une petite improvisation à la flûte basse sur le morceau Rainy Kathmandu [sur l’album Palace of the Winds – 1995]. J’étais pris de court, je n’avais rien préparé. Klaus m’a posé un casque sur les oreilles, m’a mis un petit effet de « hall » et a lancé la bande. Et cette prise unique s’est retrouvée sur l’album suivant, Shambala. Par la suite, j’ai régulièrement joué sur scène avec Mind Over Matter, notamment à Erkrath. Et un an plus tard, Frank m’a demandé de participer à Ocean 2. Jouer pour Eloy, tu n’imagines pas les portes que ça t’ouvre. On se fait connaître par d’autres gens, qui te sollicitent à leur tour.

Syrinx Call - Wind in the Woods (2015) / source : syrinxcall.com
Wind in the Woods (2015) (source : syrinxcall.com)
Parlons à présent de l’album. Que signifie le nom du groupe, Syrinx Call ?

VK – Ça vient de la mythologie grecque. Syrinx était une nymphe courtisée par Pan, le dieu des bergers. Pour lui échapper, elle s’est laissé transformer en roseau. Mais Pan l’a poursuivie et a soufflé de rage dans les roseaux. Il en est sorti un son. C’est ainsi, après avoir arraché les roseaux, que Pan a fabriqué sa célèbre flûte.

Est-ce un groupe ou un projet solo ?

VK – Il s’agit d’une collaboration de studio entre Jens Lueck, qui est musicien et producteur à Hambourg, et moi. Jens est aussi connu comme le producteur et le compositeur principal des albums de la chanteuse Isgaard. C’est en voyant un film sur l’Islande que j’ai découvert leur travail. La bande-son était superbe, très profonde. J’en avais la chair de poule. Là encore, je voulais savoir qui était derrière la musique. J’ai pris contact avec Jens sur Facebook. Comme par hasard, il était un grand fan d’Eloy. Du coup, exactement comme je te l’expliquais à l’instant, ma prestation sur Ocean 2 a beaucoup aidé : Jens m’a tout de suite proposé de participé au prochain disque d’Isgaard, Playing God (2012).

Volker Kuinke, Jens Lück, Isgaard / source : syrinxcall.com
Volker Kuinke, Jens Lueck, Isgaard (source : syrinxcall.com)
Entretemps, j’avais fait un nouvel album avec Klaus Hoffmann-Hoock, On the Wings of the Wind (2004), ainsi que la musique du DVD Traumreisen im Ballon (2012) de Volker Förster, un musicien de la scène électronique que Klaus m’avait présenté. Mais aucun de ces projets ne me correspondait à 100%. Je voulais faire quelque chose de plus centré sur la flûte et c’est vers Jens que je me suis tourné. Ça a très bien fonctionné. J’enregistrais toutes mes idées sur mon Iphone, je lui envoyais, et trois jours après, il renvoyait le titre achevé. A chaque fois, il avait réussi à produire précisément ce que j’avais imaginé. Isgaard a bien sûr contribué au chant sur six titres, et même ma femme Doris sur quelques autres. On entend les deux voix sur Minstrel’s Song. Quant à la récitation sur Des Kaisers Vermächtnis, elle est de Klaus Hoffmann-Hoock. En tout, six semaines de travail dans le studio de Jens à Hambourg, Art of Music. Le résultat, je trouve, est une combinaison assez originale de voix, d’instruments acoustiques et d’électronique, toujours autour de la flûte, qui reste le fil rouge. Depuis, nous avons eu de très bons échos dans la presse. Même les ventes ne sont pas mauvaises. Sur les mille exemplaires que nous avions fait presser, nous en avons écoulé 800. Pas énorme, mais pas mal pour un début.

Une suite est donc prévue ? Des concerts ?

VK – Nous envisageons de retourner en studio. En ce qui concerne la scène, nous attendons justement d’avoir plus de matériel. C’est difficile de tenir tout un concert quand on a qu’un seul album à son actif. Isgaard pourrait participer. Mais tout cela est encore très vague : das steht in den Sternen.

Volker Kuinke (photo : Fabritz, Moers)
(photo : Fabritz, Moers)
C’est encore dans les étoiles. Voilà une belle expression allemande qui nous amène à ta deuxième passion en dehors de la musique : les voyages en ballon. Y a-t-il un lien entre les deux univers ?

VK – Tu ne vois pas ? Le vent, bien sûr ! La flûte et le ballon ont tous les deux besoin de souffle. Beaucoup de gens sont surpris du mélange des genres. Ils se demandent comment on peut à la fois aimer voyager dans de si gros ballons et jouer sur de si petites flûtes.

As-tu déjà joué dans le ciel ?

VK – Oh oui ! Tu peux en avoir un aperçu sur Youtube dans Soundcouch. Cette émission est animée par un gars de Repelen, l’un des gagnants de Popstars en Allemagne, Markus Grimm. Et maintenant, c’est son tour d’aller interviewer de « jeunes » artistes. En général, il les fait assoir sur son canapé rouge. Pour ce numéro, nous avons placé le sofa devant le ballon, puis nous avons continué l’interview en l’air.

Veux-tu faire de la musique une activité à plein temps ? Quel est ton métier ?

VK – Je travaille à la bibliothèque de Repelen. Bien entendu, j’aimerais bien devenir musicien professionnel, mais je ne vais pas t’apprendre à quel point il est difficile de vivre de sa musique de nos jours. Pour cela, il nous faudrait vendre au moins 10 fois plus de disques.

Voire vendre vôtre âme.

C’est un risque. Il faut aussi avoir une maison de disque derrière capable d’assurer la promotion. En outre, je comprends maintenant qu’un passage en radio reste absolument indispensable. Internet est intéressant, mais insuffisant. Beaucoup de ceux qui ont eu l’opportunité d’entendre notre disque l’ont apprécié. Qui peut imaginer ce qui se passerait si plus de gens y avaient accès grâce à la radio ? Un exemple. Une station de Düsseldorf qui programme le soir une émission consacrée à ce genre de musique a diffusé huit de nos morceaux sur une heure complète. Deux jours plus tard, notre facteur sonne à la porte : il avait entendu l’émission, il m’a acheté un exemplaire immédiatement. Puis un autre le lendemain pour offrir. Il faut pouvoir mettre au moins un pied dans la porte, après, ce sera peut-être plus facile. Nous espérons passer dans Made in Germany, une émission de la WDR, l’importante radio de Cologne. A suivre. Si nous sommes diffusés, nous avancerons. J’ai confiance. La qualité de notre production est excellente.


lundi 14 mars 2016

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2016


Chaque année depuis douze ans, Broekhuis, Keller & Schönwälder donnent rendez-vous à leur public dans la petite église de Repelen dans la Ruhr. A trois le vendredi, ils sont traditionnellement rejoints le lendemain par le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et la danseuse Eva-Maria Kagermann-Otte. Et chaque année, le trio apporte son lot d'innovations. La formule fonctionne si bien que la 13e édition et déjà programmée pour 2017, et que le groupe est aussi attendu en Grande-Bretagne en septembre.

 

BK&S & Friends @ Repelen 2016 / photo S. Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2016. De gauche à droite :
Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller, Mario Schönwälder, Thomas Kagermann

Repelen, le 12 mars 2016

Bas Broekhuis, Raughi Ebert, Detlef Keller / photo S. Mazars
B. Broekhuis, R. Ebert, D. Keller
C'est presque la marque de fabrique du rendez-vous de Repelen : ne pas tout faire reposer sur la musique électronique mais proposer un spectacle complet, où la lumière et la danse jouent souvent un rôle important, sinon le rôle principal. Ainsi, le vendredi fut – paraît-il (je n'étais pas présent) – l'occasion de découvrir MuTarik, un couple d'artistes invité sur scène pour présenter ses installations son et lumière. En outre, si les Beatles avaient George Martin, leur «cinquième homme», Bas, Detlef et Mario peuvent à la fois compter sur l'efficace Frank Rothe à la console de mixage, et sur un virtuose des projecteurs, André Löbbert, qui signe une fois encore une partition lumineuse d'exception.

Eva-Maria Kagermann-Otte / photo S. Mazars
Eva Kagermann : des costumes de plus en plus étranges
Dès le morceau d'ouverture, Dresden, où Detlef Keller se livre à une petite démonstration, toujours amusante, de harpe laser, le public se rend compte que le laser fait désormais lui aussi partie intégrante de l'accompagnement visuel du spectacle : c'est un véritable lasershow qui illumine le choeur de l'église lorsqu'Eva Kagermann surgit sur scène pour sa première improvisation de danse buto. Les costumes d'Eva sont d'ailleurs de plus en plus étranges. Cette fois, c'est dans un accoutrement qui lui masque entièrement le visage qu'elle débute sa performance. Avec les lumières surréalistes d'André Löbbert dans son dos, on a parfois l'impression qu'elle interprète une scène tout droit sortie de L'Exorciste !

Eva-Maria Kagermann-Otte, Thomas Kagermann / photo S. Mazars
Les figures de danse buto d'Eva-Maria Kagermann-Otte et le violon de Thomas Kagermann

Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Mario Schönwälder
Côté musique, BK&S distille un mélange de titres connus, comme l'incontournable Source of Life, et d'inédits - qui n'ont même pas encore de titre, croit savoir Frank Rothe. C'est en particulier le cas du second rappel, un morceau assez inquiétant qui renforce un peu plus cette ambiance de film d'épouvante. Les trois musiciens électroniques laissent souvent la vedette à Thomas, Raughi et leurs «vrais instruments», selon le mot espiègle du pasteur Bratkus-Fünderich qui présente chaque année la soirée. Raughi se montre lui aussi d'humeur particulièrement sombre sur ses improvisations.

En revanche, certains passages se révèlent plus légers, comme ce Electric Chess, dont la rythmique hypnotique rappelle bien sûr E2-E4 de Manuel Göttsching, auquel le groupe voulait rendre hommage. Manuel Göttsching sera toujours reconnu à juste titre comme l'un des grands révolutionnaires, l'un des grands pionniers. Mais pionnier de quoi, s'il n'existait pas, à sa suite, des fans, et des disciples ?

Eva Kagermann @ Repelen 2016 / photo : ARThomas Photographie (Thomas Wölfer)
photo : Thomas Wölfer
Il y a une différence entre l'innovation et la table rase. L'innovation s'appuie sur des fondations pour ajouter chaque fois une nouvelle pierre à l'édifice. La table rase détruit tout et repart à zéro. A ce titre, l'innovation pourrait être interprétée comme un synonyme exact de la tradition. Il y a une tradition de la musique électronique. Grâce aux artistes comme Bas Broekhuis, Detlef Keller et Mario Schönwälder qui la font vivre, elle permet à un public, certes restreint, de continuer à entendre et à voir sur scène un style de musique qui autrement aurait rejoint les musées. Ou le folklore.

Car il ne suffit pas d'inventer de nouvelles choses, encore faut-il les faire vivre. Sans quoi il ne s'agirait pas de culture, mais simplement de consommation. Contre la société traditionnelle, la table rase fait précisément surgir la société de consommation, où un produit chasse l'autre. Et où n'importe quel objet d'art devient, à la lettre, un produit de consommation. Sans la tradition, la musique électronique se résumerait aujourd'hui à l'un des ses derniers avatars en date, comme le dubstep, ou l'EDM. Si nous ne voulons pas de cela, alors retournons à Repelen l'année prochaine.

Prochains rendez-vous avec BK&S 

– St. Mary Church, Bungay, Royaume-Uni, 10/09/2016
– 15e Liquid Sound Festival, Bad Schandau, Allemagne 04-05/11/2016
– Grotte de Dechen, Iserlohn, Allemagne, 19/11/2016
– Eglise de Repelen, Allemagne, 10-12/03/2017

BK&S & Friends @ Repelen 2016 / photo S. Mazars