mardi 18 août 2015

Steiner & Paulus, les troubadours du XXIe siècle


Stephan Steiner et Albin Paulus font partie des musiciens les plus accomplis de la scène folk autrichienne. Membres de plusieurs formations, dont le réputé quatuor Hotel Palindrone, ils collaborent aussi régulièrement avec le pionnier allemand de la musique électronique Hans Joachim Roedelius au sein du groupe Tempus Transit, alliance étonnante entre instruments acoustiques et électroniques, entre les traditions les plus anciennes et les outils les plus sophistiqués. Authentiques troubadours des temps modernes, Steiner & Paulus maîtrisent un vaste répertoire, arrangent leurs propres compositions et jouent de tous les instruments, quand ils ne les fabriquent pas eux-mêmes. Ils expliquent tout lors d'une entrevue au More Ohr Less Festival, auquel ils participent régulièrement, soit pour jouer soit pour animer des ateliers musicaux.

 
Stephan "Stoney" Steiner & Albin Paulus / Photo S. Mazars
Steiner & Paulus – à gauche : Stephan « Stoney » Steiner, à droite : Albin Paulus

Lunz am See, le 8 août 2015

Albin, Stephan, d'où vous vient cette passion pour la musique : est-ce dans la famille ? Avez-vous suivi une formation ?

Albin Paulus – Je viens d'une famille seulement à moitié « musicale ». Ma mère joue du piano et pratique le yodel, mais mes parents n'ont jamais été musiciens professionnels. En revanche, nous avions l'habitude de nous asseoir ensemble le soir et de chanter en famille.

Albin Paulus avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Albin Paulus avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014
Stephan « Stoney » Steiner – J'aurais pu employer les mêmes mots qu'Albin. Ma mère jouait aussi très bien et très souvent du clavier, mais de moins en moins à l'époque où ma sœur et moi avons grandi. Pour nos parents, il était toutefois très important que nous soyons en contact avec la musique. Ils ont toujours tenté de stimuler notre intérêt. Je pense que ce fut également le cas pour Albin.

Albin – C'est vrai, mes parents m'ont toujours soutenu dans cette voie.

Vous souvenez-vous de votre histoire musicale ? Par quel instrument avez-vous débuté ? Quels autres instruments ont suivi ?

Stoney – J'ai commencé à suivre des cours de musique dès l'école primaire. Comme tous les petits Autrichiens, j'ai appris la flûte à bec. A partir de 9 ans, je me suis mis au violon, puis j'ai fait partie d'un chœur d'enfants.

Albin – Quant à moi, j'ai débuté à l'âge de 5 ans avec la guimbarde ! J'ai appris tout seul, en autodidacte. Les cours de flûte à bec n'ont commencé qu'un an plus tard, jusqu'à l'âge de 10 ans. Ont suivi, dans l'ordre, la clarinette, les claviers puis le saxophone à l'école de musique. Car à 16 ans, j'ai passé un concours d'entrée qui m'a permis d'intégrer une école spécialisée, la Musikhochschule de Hanovre, l'équivalent de votre conservatoire. En effet, même si ma famille est originaire de Vienne, nous habitions alors en Allemagne, à Brunswick, non loin de Hanovre.

Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2014
Stoney – En fait, je me rends compte à présent que, de mon côté aussi, je n'ai pas débuté avec la flûte à bec mais, comme toi Albin, avec un autre instrument en autodidacte. A 4 ans, quelqu'un de ma famille – je ne me souviens plus s'il s'agissait de ma tante ou de ma grand-mère – m'a amené dans un magasin de jouets et m'a acheté le jouet de mon choix. J'ai pris un mélodica pour enfant. Il n'avait pas toutes les touches d'un vrai clavier, mais ça fonctionnait très bien. C'est donc le mélodica le premier instrument de ma « carrière musicale » ! Mon affinité plus tardive avec les accordéons ou les bandonéons vient probablement de cette première expérience.

De cette familiarité avec de tels instruments vient peut-être aussi votre intérêt pour la musique folk ?

Albin – J'ai plutôt hérité cela de mon père. Son expérience de la musique se bornait à plaquer trois accords sur une guitare de temps à autres. En revanche, il écoutait énormément de musique folk, surtout grâce à une émission de radio d'Allemagne de l'Est qu'on captait à Brunswick et qui diffusait des morceaux traditionnels de Hongrie, de Bulgarie et des pays de l'Est. J'ai trouvé cette musique fascinante à l'extrême. C'est la raison pour laquelle je me suis intéressé si tôt à la cornemuse. Avant 10 ans, j'essayais déjà d'en construire une moi-même avec des sacs en plastique.

Stoney au violon lors d'un workshop folk, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Stoney au violon lors d'un workshop folk, MOL 2015
Ce que tu fais encore aujourd'hui.

Albin – J'ai commencé à étudier la cornemuse très sérieusement à l'âge de 21 ans et, très vite, à concevoir divers instruments à partir de matériaux de récupération : des déchets, du matériel de construction, des bouts en plastique et même, à la manière des hommes des cavernes, des os, des roseaux, etc.

Stoney – Sylvain, je ne sais pas si tu es au courant, mais Albin mène un projet parallèle, Cantlon, spécialisé dans la musique de l'âge du fer, c'est-à-dire la grande époque des Celtes, depuis l'an 800 avant J.-C. jusqu'au début de notre ère.

Comment connaissons-nous encore cette musique ?

Albin – On n'en connait plus que les instruments. Certains ont été retrouvés lors de fouilles, d'autres sont représentés visuellement sur diverses œuvres picturales. Mais on ignore tout des mélodies.

Stoney – Oui, mais rien que cela nous donne déjà une bonne idée des techniques de jeu de l'époque. Dans le cadre de Cantlon, Albin a reconstitué lui-même pas mal d'instruments disparus, mais aussi des instruments qui existent encore de nos jours comme la lyre, la flûte de pan ou la krar.

Albin Paulus avec Hotel Palindrone, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Albin Paulus avec Hotel Palindrone, More Ohr Less 2015
Albin – La krar est encore utilisée en Afrique, tout comme la lyre, qu'on trouve aussi autour de la mer Baltique.

Vous maîtrisez un répertoire apparemment inépuisable. Cela ne peut venir que de connaissances solides en histoire de la musique.

Stoney – Nous avons étudié tous deux la musicologie. C'est d'ailleurs ainsi que nous nous sommes rencontrés. J'ai connu Albin alors qu'il n'était encore que clarinettiste, peu de temps avant l'acquisition de sa première cornemuse. Il faisait déjà preuve d'un grand intérêt pour la musique folk. Un camarade nous avait invités un soir à jouer de vieilles danses viennoises du début du XIXe siècle. C'est là que nous nous sommes croisés pour la première fois. Nous avons aussitôt découvert nos points communs. Nous avons surtout compris à quel point nous prenions du plaisir à jouer ensemble. Nous n'avons jamais cessé depuis. A présent, nous gravitons autour d'une véritable constellation de formations, Hotel Palindrone représentant le fil rouge de notre carrière.

Steiner & Paulus avec Roedelius et Heidelinde Gratzl, More Ohr Less 2014 / photo S. Mazars
Steiner & Paulus avec Roedelius et Heidelinde Gratzl, MOL 2014
J'ai eu la chance de voir Hotel Palindrone avant-hier sur la scène du More Ohr Less Festival. En dehors d'Hotel Palindrone, pouvez-vous citer les principaux groupes dont vous faites partie ?

Stoney – Eh bien, pour commencer, nous avons notre duo, Steiner & Paulus, mais nous jouons aussi de plus en plus souvent à trois avec Heidelinde Gratzl, l'accordéoniste qui nous accompagnait l'année dernière lors du concert de Tempus Transit. Malheureusement, elle n'a pas pu se libérer cette année. Il y a tellement de projets, c'est à peine croyable !

Albin – Ce sont des projets ouverts. Toutes les combinaisons sont possibles, mais seulement quatre d'entre eux ont une existence tangible, concrétisée par des sorties de CD et des concerts. L'un d'eux, Schikaneders Jugend, un trio cornemuse – vielle à roue – chalemie (l'ancêtre du hautbois), joue exclusivement de la musique populaire du XVIIIe siècle, que nous tâchons de reconstituer à partir des manuscrits, des représentations et des récits qui sont parvenus jusqu'à nous. Il nous arrive aussi de réimporter en musique folk de grandes œuvres classiques.

Albin Paulus & Stephan Steiner / source : www.albinpaulus.folx.org
Albin Paulus & Stephan Steiner (source : www.albinpaulus.folx.org)
Mozart et Haydn, par exemple, ont beaucoup entendu cette musique folk et ils la citent souvent dans leurs compositions. Les frontières entre les genres n'étaient pas aussi nettes qu'aujourd'hui, il y avait de nombreuses passerelles. La séparation entre musique populaire et musique savante est venue plus tard. Je collabore à plein d'autres groupes, notamment un ensemble de musique classique ancienne qui m'invite régulièrement à jouer de la guimbarde.

Stoney – De mon côté, je travaille avec la chanteuse Katrin Navessi, mi-Viennoise mi-Iranienne, et avec Harlequin's Glance, une formation folk-rock qui écrit aussi ses propres chansons. Mais bon : « folk » n'est qu'une étiquette, qui pour moi signifie surtout la tradition musicale occidentale, acoustique, mais qui peut aller jusqu'au courant folk américain de Tom Waits et Bob Dylan.

Et puis, vous l'avez cité, il y a Tempus Transit, votre projet commun avec Hans Joachim Roedelius. Comment vous êtes-vous connus ?

Albin – C'est Stoney qui l'a rencontré en premier.

Tempus Transit live @ More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Tempus Transit live @ More Ohr Less 2015

Stoney – J'ai grandi à Baden, près de Vienne, où Achim s'était installé. Baden est une petite station thermale bien tranquille qui accueille énormément de curistes. A l'époque, dès la fin de mes années de lycée, j'ai commencé à jouer dans la rue, dans la très jolie zone piétonne de la ville. Il s'agissait essentiellement d improvisations au violon. Ce ne serait plus possible de nos jours, les règles édictées par les municipalités sont de plus en plus strictes. Mais c'était alors permis, et ce fut pour moi une véritable chance, car la musique de rue a été la principale source de financement de mes études au conservatoire. Un jour, Achim passait par là. Il s'est arrêté et nous avons échangé quelques mots.

Stephan Steiner, Hans Joachim Roedelius & Albin Paulus, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Stephan Steiner, Hans Joachim Roedelius & Albin Paulus
C'est ainsi que tout a commencé. Je l’ai vu pour la première fois sur scène vers 1990 lors des Sezessionstage, un festival qui se déroulait dans les vieux bains municipaux de Baden, où il m’avait invité. De fil en aiguille, nous avons commencé à jouer ensemble, chez lui dans sa maison, et en studio. J’ai participé à quelques-uns de ses disques, comme Pink, Blue And Amber (1996) et Lieder vom Steinfeld (2003).

Albin – Nous adorons jouer avec Achim au sein de Tempus Transit. Achim apporte son expérience de la musique électronique. Tu connais l’album de Cluster, Zuckerzeit ? C’est un peu de là que nous partons. En réalité, nous jouons plus ou moins sa musique, que nous revisitons avec nos instruments acoustiques, lui-même revenant essentiellement au piano, avec une large part d’improvisation.

Hans Joachim Roedelius est une exception, même dans le domaine de la musique électronique, puisqu’il s’intéresse aussi à la musique ancienne.

Présentation du wobblephone chez Pierre, Lunz am See / photo S. Mazars
Le wobblephone (capture d'écran)
Albin – Et inversement, c’est lui qui m’a fait découvrir la musique électronique. A tel point qu’avec Petter Natterer [l’un des partenaires d’Albin et Stoney au sein d’Hotel Palindrone], nous avons fondé Biowobble, un duo électronique… sans instruments électroniques. Tu vois, encore une autre combinaison de musiciens ! Notre programme s’appelle, un peu ironiquement, « Ich kann nicht elektronik ». Peter se charge de la basse et du beatbox tandis que je joue de la cornemuse ou du wobblephone, un instrument de mon invention. J’adore cet instrument. J'aime la couleur, j'aime l'aspect, les matériaux. J'ai assemblé des profilés d'aluminium trouvés au Bricomarché avec des canalisations en PVC, et même un bouchon de bonde ! J'ai posté une vidéo sur YouTube. Depuis, plein d'amis qui l'ont vue partout dans le monde se sont mis à construire des instruments à partir de matériaux de récupération de ce type. Tout cela vient de l’influence directe d’Achim.

Albin Paulus & Stephan Steiner / source : www.albinpaulus.folx.org
Albin & Stoney (source : www.albinpaulus.folx.org)
L’un et l’autre, êtes-vous devenus musiciens professionnels ?

Albin – Oui. La naissance de ma carrière professionnelle remonte à mes premiers concerts de guimbarde aux côté d’orchestres classiques et folk. Ainsi, en 1993, j'ai été invité pour la première fois à jouer sur une énorme scène par le grand compositeur et chef d'orchestre autrichien Paul Angerer. Je n'avais aucune expérience, mais le cachet qui m’a été attribué était si colossal – du moins pour moi à l’époque – qu’il m’a permis de tenir 10 mois. Je me suis dit : « pourquoi chercher un autre job si je peux obtenir régulièrement de tels cachets ? » En plus, j’adorais ça. Je découvrais qu’on pouvait gagner de l’argent tout en se faisant plaisir. Jamais je n’aurais pu planifier une chose pareille.

Stoney – Je suis également professionnel. De mon côté aussi, je ne voyais pas du tout cela comme un objectif. Je n’y pensais pas en permanence. En même temps, quand on joue de la folk et qu'on étudie la musicologie, c'est souvent l’étape suivante. Tout s’est mis en place assez lentement. Après avoir étudié la musique sacrée dans les années 90, toujours au conservatoire de Vienne, je suis devenu chef de chœur. Ça m’a par la suite été très utile pour les arrangements. Surtout, j’ai commencé à animer des ateliers et des bootcamps de musique un peu partout en Europe. Dernièrement, environ 80 jeunes et adultes de toutes nationalités se sont retrouvés à l'occasion de l'un de ces camps en Slovénie.

En route pour l'atelier yodel avec Steiner & Paulus à Lunz am See / photo S. Mazars
En route pour l'atelier yodel avec Steiner & Paulus à Lunz
Avez-vous un genre ou une pièce de prédilection ?

Albin – Je joue tout avec plaisir. Même nos vieux morceaux un peu usés.

Stoney – Je raisonne plutôt en termes d’association d'instruments. J'aime le mélange de la guimbarde et du violon, et celui de la clarinette ou de la bombarde avec l'accordéon.

Albin – En effet, c'est une bonne manière de voir les choses.

Stoney – Nos vieux morceaux usés, comme tu dis, nous pouvons toujours les réarranger selon les associations d’instruments qui nous plaisent.

Hotel Palindrone live @ More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
Hotel Palindrone live @ More Ohr Less 2015

Tout au long de ce 12e festival More Ohr Less, vous avez été très occupés par vos divers ateliers [l’atelier folk/danse pour Stoney, l’atelier yodel pour Albin]. Avez-vous seulement pu répéter avant votre concert avec Hotel Palindrone ?

Albin – Nous avons répété après ! Pour un autre concert ! Il faut dire que sur la Seebühne de Lunz, nous avons interprété le répertoire d’Hotel Palindrone que nous connaissons déjà très bien.

Stoney – A l’exception de La Manfredina & La Rotta, qui sont assez neuves dans notre programme, ainsi que le rappel, Kuturerbiak, un morceau composé par Albin.

Albin – C’est en effet notre dernier morceau en date, que nous avons joué à Linz en avril dernier. Le titre évoque la guimbarde, qui en 2012 a été élevée au rang de patrimoine mondial de l'Unesco.

Hotel Palindrone / photo : Julia Wesely
Hotel Palindrone (photo : Julia Wesely)
Hotel Palindrone joue partout ?

Albin – Partout dans le monde, oui. Nous nous produisons principalement dans les pays de langue allemande, l’Autriche, l’Allemagne et la Suisse, mais aussi ailleurs en Europe, dans différents festivals folks. En tout, nous avons joué dans 25 pays, y compris la Russie, et même une fois au Mexique et une fois en Malaisie.

Stoney – Et bien sûr aussi en France, régulièrement.

Albin – Oui, notamment à Saint-Chartier, en Berry, et depuis peu au Château d'Ars, qui est devenu la Mecque française de la musique folk depuis qu’il accueille les « Rencontres internationales des luthiers et maîtres-sonneurs ». Au début, l’événement accueillait jusqu’à 6000 participants. C’est devenu plus modeste avec les années.

Stoney – Il s’agit d’un point de rendez-vous très important pour le développement de la nouvelle scène folk et traditionnelle en France. Et d’une véritable foire de musique. Cornemuses, accordéons diatoniques, vielles à roue, chalemies, flûtes, percussions : une centaine de fabricants y exposent. C’est là que nous avons acheté ou commandé un grand nombre de nos instruments. C’est aussi là que j’ai eu mon premier contact avec la nyckelharpa. Si on veut découvrir la musique folk, c’est le lieu à visiter en premier.

Albin – Pour info, je joue de temps en temps avec un groupe français, l'Ensemble baroque de Limoges.

Hotel Palindrone / photo : Ian Smith
Hotel Palindrone (photo : Ian Smith)

Dernière question : êtes-vous déjà venus à Strasbourg ?

Albin – Non mais vraiment tout près, à Sasbachwalden, de l’autre côté de la frontière, en Forêt-Noire.

Stoney – Et deux ou trois fois à Fribourg-en-Brisgau. Christina Sanoll, la manager d’Hotel Palindrone, nous a cependant expliqué que ce n’est pas si simple de passer la frontière. Le marché français des tourneurs est très fermé. Il y a peu de contacts de part et d’autre du Rhin. Cela dit, ce serait une grande joie.

Albin Paulus & Stephan Steiner avec Tempus Transit, More Ohr Less 2015 / photo S. Mazars
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vendredi 14 août 2015

More Ohr Less 2015 : un compte-rendu subjectif

 

Du 5 au 9 août 2015, le pionnier de la musique électronique Hans Joachim Roedelius et toute son équipe investissaient à nouveau la scène aquatique de Lunz am See, en Autriche, à l’occasion de la douzième édition du More Ohr Less Festival. Au programme : concerts, performances, lectures, conférences, dîners et ateliers autour du thème Forever Now. Une fois encore, le plus grand éclectisme régnait. La musique électronique, très présente avec les habitués Tim Story, Christopher Chaplin ou Christoph H. Müller, partageait ainsi la vedette avec le jazz du Harri Stojka trio, la pop de Schmieds Puls, la soul de la jeune violoncelliste Mela, la folk ou même le yodel d’Hotel Palindrone. Le caractère informel du festival, l’ambiance familiale, l’allégresse des participants : tout a contribué à la réussite de cette édition, aussi bien sur scène qu’en coulisses. Car ce festival unique au monde n’est pas qu’une succession d’artistes sur une affiche, c’est aussi un état d’esprit, singulier et étonnant, que seul un journal personnel et subjectif saurait traduire.


More Ohr Less 2015 : la bannière du festival imaginée par Christian Ludwig Attersee
More Ohr Less 2015 : la bannière du festival imaginée par Christian Ludwig Attersee


Lunz am See, du 2 au 9 août 2015

J-3 à J-1 avant More Ohr Less

Chez Pierre à Lunz am See / photo S. Mazars
Chez Pierre à Lunz am See
Dimanche 2 août

Même si la date officielle de l’ouverture du festival avait été fixée au 5 août, un certain nombre de participants ont déjà défait leurs bagages à l’hôtel du village ou dans les nombreuses maisons d’hôtes des environs. Sans surprise, on les retrouve le soir venu «Chez Pierre», le pizzaiolo français qui a retapé un vieux chalet sur les hauteurs et y a installé son restaurant il y a trois ans. L’occasion d’apprendre que Rosa, la fille de Joachim, travaille encore au concept de la performance qu’elle doit présenter six jours plus tard ; ou d’évoquer, avec le compositeur américain Tim Story, la disparition récente (le 20 juillet) de Dieter Moebius, compagnon de longue date de Roedelius au sein de Cluster, et celle, plus ancienne, d’Edgar Froese, le fondateur de Tangerine Dream.

Tim Story sur le Lunzer See / photo S. Mazars
Tim Story sur le Lunzer See

Tim Story se souvient d'une anecdote récente : « Je rendais visite à Michael Rother et Dieter Moebius à Forst, dans la vieille ferme qui servait autrefois de studio à Harmonia, le supergroupe de Roedelius, Moebius et Rother, où ce dernier habite toujours. Les deux hommes évoquaient Qluster avec un Q, le duo que Roedelius venait de fonder après la séparation de Kluster / Cluster en 2010. Achim épuisait ainsi la dernière consonne disponible pour changer encore le nom de son groupe. C'est alors qu'ils m'ont proposé de rejoindre leur nouveau trio, qu'ils voulaient baptiser Qarmonia ! » Un projet évidemment farfelu, mais en attendant, Story reste l’un des rares musiciens à avoir collaboré séparément avec ces deux monuments que sont Roedelius et Moebius.

Lundi 3 août
Hans Joachim Roedelius, l'initiateur du festival / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius, l'initiateur du festival

Arrivés en début d'après-midi, Achim Roedelius et son épouse installent aussitôt divers instruments dans une salle de leur hôtel prévue pour accueillir les répétitions. La direction de l'établissement contrôle strictement les décibels de peur de mécontenter les clients qui ne sont pas là pour le festival. Quelques yodels trop vigoureux lors d'un atelier de chant provoqueront même quelques jours plus tard une mini crise diplomatique. Même un festival intimiste comme le More Ohr Less connaît son lot de complications logistiques. Les bouleversements du programme en raison de la mort de Dieter Moebius, la préparation du menu et des places des convives lors du dîner d'ouverture, la location de chambres pour les invités de dernière minute, rien n'est laissé au hasard, ni personne sur le bord de la route. C'est ainsi que toute l'équipe se mobilise pour aller chercher le musicien Andy Walsh, qui doit participer à l'atelier de folk du lendemain, mais qui s'est perdu quelque part à 50 kilomètres de Lunz. Le trajet est l'occasion de faire connaissance avec ce sympathique Irlandais, venu spécialement de Dublin. Andy s'adapte aussitôt à la couleur locale. A peine arrivé, il entonne le Schnitzel Boogie, l'ode d'Ariel Pink's Haunted Graffiti au Wienerschnitzel, la spécialité locale, dont les paroles laissent cependant soupçonner d'autres degrés de lecture. Finalement, après une nuit chaotique au camping local, Andy sera logé dans le sauna de l'hôtel, transformé à la hâte en chambre improvisée.

Atelier folk avec Stephan Steiner et Katharina Rogalli / photo S. Mazars
Atelier folk avec Stephan Steiner et Katharina Rogalli
Mardi 4 août

Les participants au premier atelier, dédié à la musique folk, se retrouvent dans le hall de l'hôtel. Les présentations sont faites par Florian Tanzer, l'un des hommes-clés de la team Roedelius (sous le pseudonyme de Luma.Launisch, il est le responsable des lumières durant toute la durée du festival). L'animateur de l'atelier n'est autre que Stephan « Stoney » Steiner, musicien multi-instrumentaliste, grand connaisseur des traditions musicales occidentales depuis le Moyen Age et membre, entre autres, de Tempus Transit, un groupe déjà vu l'année passée. Il est accompagné de la ravissante Katharina Rogalli, violoniste talentueuse et professeur de musique à Vienne. Le lieu du premier atelier est plus ou moins choisi au hasard. Pourquoi ne pas monter sur les hauteurs ? Stephan conduit son van jusqu'à l'orée de la forêt, installe quelques bancs à l'ombre d'un chalet isolé, et le petit groupe commence à jouer. Au programme, folk et mazurkas. Les morceaux appris aujourd'hui seront présentés au public le lendemain.
Quelques sites notables du More Ohr Less Festival à Lunz am See / source : Google Maps
Quelques sites notables du More Ohr Less Festival à Lunz am See

Jour 1 – mercredi 5 août : Lunz Kulinarisch

Roedelius et le Liunze Brass / photo S. Mazars
Cette année, la team Roedelius a choisi d'inaugurer le festival, non sur la Seebühne, la scène aquatique du Lunzer See, mais sur une terrasse construite directement au-dessus de l'eau. Quand vient l'heure de rejoindre la scène, située à 500 mètres de là, c'est à pied qu'Achim Roedelius – tel le joueur de flûte de Hamelin mais animé d'intentions plus louables – entraîne le public, accompagné tout du long par le Liunze Brass, le brass band du cru. Sur scène, le groupe jouera même un petit morceau composé par Achim pour l'occasion.






Le Mittersee / photo S. Mazars
Le Mittersee
Le Lunzer See n'est pas le seul lac des environs. Situé à 608 mètres d'altitude, il est entouré de petits chemins forestiers. L'un d'eux mène au Mittersee (767 m) puis plus au sud à l'Obersee (1113 m, au-dessus des nuages).

Martin Kainz / photo S. Mazars
Martin Kainz
Le premier intervenant de la soirée, Martin Kainz, directeur de recherche au Wassercluster de Lunz (sous le patronage de l'université de Vienne), est justement venu parler de l'eau. Son équipe étudie la composition chimique du lac, et sa population de poissons. Même à Lunz, le réchauffement climatique est une réalité. Conséquence, un poisson allogène comme le brochet, désormais à l'aise dans les eaux du lac, fait le vide autour de lui. Martin Kainz lance un appel à la responsabilité de chacun. « Savez-vous combien de litres d'eau nécessite la production d'un simple expresso ? » lance-t-il au public. La réponse ? « 140 litres ! » Il ne s'agit pas seulement de l'eau tirée de la machine à café, mais aussi de celle que la production, le conditionnement, le transport et la distribution du café nécessitent.

Harri Stojka Trio / photo S. Mazars
Harri Stojka Trio
Ce n'est pas Harri Stojka, sans doute le guitariste de jazz le plus renommé d’Autriche, issu d'une grande famille tsigane, qui va détromper le docteur Kainz, auquel il succède directement sur scène. Harri et son trio (guitare – contrebasse – guitare) alternent rythmes endiablés et morceaux plus lents mais, même sur ces derniers, le guitariste finit inévitablement par ajouter un torrent de notes, comme si ses doigts ne lui répondaient plus, comme s’ils étaient agités d’une vie propre.

Harri Stojka / photo S. Mazars
Harri Stojka
Après cette démonstration de dextérité, le duo électro Jaeyn (Nicole Jaey & Harry Jen) se montre plus serein. Alors que la nuit tombe, quelques pads discrets et la voix romantique de Nicole Jaey assurent une ambiance nettement plus feutrée. Nicole n’est pas la seule chanteuse à jolie voix et à joli minois du festival. De toute évidence, Achim et les organisateurs ont un faible pour ce profil, il est vrai très attrayant.

Jaeyn / photo S. Mazars
Jaeyn (Nicole Jaey & Harry Jen)
De quoi ouvrir l’appétit des festivaliers, comme le thème de cette première journée, Lunz kulinarisch, y invitait. Soupe de poisson à la crème rouillée, quiche au fromage et sa sauce à l'oignon braisé, puis une spécialité autrichienne, la poitrine de cochon farcie sur son lit de choucroute : le chef de la Seeterrasse n’a pas ménagé ses efforts. Le tout animé par le Flow Bradley Band, un trio blues qui joue beaucoup trop fort mais qui a la particularité de chanter aussi bien en anglais qu'en Wienerisch, le pittoresque et très imagé dialecte viennois. C'est ce que mes charmantes voisines de table tentent de m'expliquer en essayant de couvrir les guitares tonitruantes. Et dire que je croyais que c’était de l’anglais ! En tout cas, le restaurant est plein. Même le Français Pierre et sa femme Anna ont fermé leur pizzeria pour venir profiter du dessert.

Jaeyn / photo S. Mazars
Jaeyn
C'est alors que débute le malentendu. Car Stoney, Katharina et les participantes de l'atelier folk, persuadés que la fête se poursuivait chez Pierre, sont déjà en chemin. Quelqu'un en avise l'intéressé :
« Pierre ! Il y a des musiciens qui sont montés chez toi, tu es au courant ?
— Hein ? Mais les aftershow chez moi ne commencent que demain ! Bon ben on va quand même ouvrir, alors !... Mais ne comptez pas sur moi pour faire des pizzas toute la nuit ! » Ce qu'il fera quand même les trois nuits suivantes. Et Pierre de se dépêcher de filer vers son chalet.



Musique folk jusqu'au bout de la nuit chez Pierre / photo S. Mazars
Musique folk jusqu'au bout de la nuit chez Pierre

Il est déjà près de minuit et la magie commence dès que je m’approche à mon tour du bâtiment. Du dehors, on perçoit déjà les notes d’une vieille chanson folk en provenance de la salle à manger. A l’intérieur, les musiciens sont là, attablés depuis longtemps, déjà ivres de musique. Les quelques privilégiés qui ont compris qu’il se passait quelque chose ce soir-là chez Pierre se retrouvent projetés hors du temps. Ce pourrait être une taverne du Moyen Age. Tandis que Pierre laisse une bouteille de son meilleur vin à ses convives, ces derniers assistent à un tourbillon de chants, de danse et de musique de près de trois heures sans interruption. Ces musiciens extraordinaires connaissent et maîtrisent un répertoire apparemment inépuisable. Stoney me fait même l’amitié de lancer une superbe interprétation de la Manfredina, une danse traditionnelle italienne que Tempus Transit avait interprétée à l’église l’année précédente et que je voulais absolument entendre à nouveau. A notre retour à l’hôtel, Andy et moi nous promettons d’être plus « raisonnables » le lendemain. Promesse d’ivrogne.

Jour 2 – jeudi 6 août : Lunz Instruktiv

Atelier yodel avec Albin Paulus / photo S. Mazars
Atelier yodel sur le lac avec Albin Paulus (en bleu)
Après un premier plongeon dans le lac, cette journée débute sérieusement avec un nouvel atelier. Albin Paulus, le partenaire de Stoney, lui aussi multi-instrumentiste, vient d’arriver pour animer ce workshop consacré au yodel, le célèbre chant traditionnel des Alpes autrichiennes. Rendez-vous a été pris devant la Seeterrasse, mais Albin et Stoney ont envie de faire un tour sur le lac. Qu’à cela ne tienne, la petite troupe louera trois barques et l’atelier se déroulera au milieu du Lunzer See ! Albin enseigne deux yodels très différents à des élèves de toute évidence motivés. Il le faut, car là encore, le résultat de leur travail sera présenté sur scène. Le yodel est un chant puissant, explique Albin. Il ne faut pas hésiter à donner de la voix. Et en effet, toute la région en profite. Baigneurs et plaisanciers intrigués, petits ou grands, n’hésitent pas à assister de loin au cours et à encourager les participants. A plusieurs reprises, on entend même des applaudissements en provenance de la forêt : des promeneurs invisibles ont sans doute apprécié la démonstration. Le cours reprendra l’après-midi à l’hôtel Zellerhof dans les conditions que l’on sait.

Stephan Steiner entraîne ses élèves vers la scène / photo S. Mazars
Stephan Steiner entraîne ses élèves vers la scène
En attendant, Albin et Stoney ont été occupés toute la journée. Entièrement dévoués à leurs élèves, ils n’ont eu que très peu de temps pour répéter. Or c’est à leur groupe, Hotel Palindrone qu’il revient d’investir la Seebühne pour le premier concert du soir. Mais ce sont leurs élèves qui vont d’abord montrer l’étendue de leurs progrès, entamant un air de manière impromptue au milieu des baigneurs avant d’évoluer lentement vers la scène. Sous la conduite de Stoney et Albin, ils interprètent l’une des mazurkas apprises, ainsi que deux yodels. Ils reviendront un peu plus tard, en plein milieu du concert d’Hotel Palindrone, pour rejouer la Manfredina avec le groupe.

Hotel Palindrone : Stephan « Stoney » Steiner, Albin Paulus, John Morrissey, Peter Natterer / photo S. Mazars
Hotel Palindrone. De gauche à droite :
Stephan « Stoney » Steiner, Albin Paulus, John Morrissey, Peter Natterer
En plus d’Albin et Stoney, Hotel Palindrone, fondé en 1995, comprend deux autres musiciens. Stoney (violon, nyckelharpa, accordéon) et Albin (cornemuse, clarinette, flûte, guimbarde, yodel) partagent ainsi la scène avec John Morrissey (bouzouki, mandoline) et Peter Natterer (saxophone, guitare basse, claviers, beatbox), eux-mêmes d’une virtuosité désarmante. Une telle polyvalence sert beaucoup la musique très riche d’Hotel Palindrone. Outre le répertoire traditionnel, le groupe compose également ses propres chansons et se fend même, en fin de concert, d’une reprise délirante de Don’t Bring Me Down dédiée à Lunz. Pour l’occasion, Albin se métamorphose en bagpipe hero, reproduisant avec sa cornemuse les délires scéniques, les moulinets et les génuflexions bien connues des guitar heroes fous.

Aaron Roedelius et Knut Posch / photo S. Mazars
Aaron Roedelius et Knut Posch
Comme l’année passée, Aaron Roedelius, le petit-fils d’Achim, assure ensuite un petit intermède rock en compagnie de son prof de guitare, le musculeux Knut Posch. Tous les standards du rock et du hard rock y passent, dans un medley seulement entrecoupé de questions pédagogiques du maître à l’élève et des réponses monosyllabiques de ce dernier. Foutus ados !

Klaus Totzler / photo S. Mazars
Klaus Totzler
Dès la nuit tombée, le journaliste et tourneur Klaus Totzler, qui se balade depuis le début des festivités avec le fameux t-shirt Don't follow me, I'm lost too, présente la deuxième conférence du festival consacrée au thème Forever Now. La mort de Dieter Moebius deux semaines plus tôt donne une résonnance nouvelle au sujet. Herr Totzler ne manque pas de conclure son intervention par un petit extrait vidéo du tube de Brian Eno & U2, Always Forever Now ; avec beaucoup d’à propos, quand on connaît les liens étroits qui unissaient Eno à Cluster.

Stefanie Sternig : Paré à virer / photo S. Mazars
Stefanie Sternig : Paré à virer
Un moment de flottement laisse régner un certain mystère sur la suite du programme. Stefanie Sternig, une danseuse qui a manifestement reçu une formation classique, et Peter Plos, un musicien électronique au look très étudié, présentent une performance intitulée Paré à virer. Comme souvent dans l'art contemporain, l'œuvre n'est pas autonome, elle dépend plus des explications de la démarche de l'artiste que de ses qualités simplement esthétiques. Elle reste donc parfaitement ésotérique pour les non-initiés. L'utilisation d'ustensiles saugrenus – un robot mixeur, un pistolet à eau – suggère un certain humour, mais les mines fermées des deux intervenants plaident le contraire. On ne devrait jamais se prendre trop au sérieux dans ce genre de performance. Surtout quand les canards du Lunzer See s'en mêlent et parasitent de leurs coins-coins intempestifs un moment censément dramatique. La performance frise l’absurde, mais la musique est impressionnante. Les nappes et les drones de Peter Plos rappellent les meilleurs moments de la dark ambient d’un Brian Lustmord.

Peter Kruder / photo S. Mazars
Peter Kruder

Peter Kruder / photo S. Mazars
Peter Kruder
Il revient au DJ Peter Kruder de conclure la soirée. Comme Stefanie Sternig et Peter Plos avant lui, il ne s'est pas installé sur scène, mais juste devant les spectateurs. Libre à eux d'investir la Seebühne vide s'ils le souhaitent. El Habib Diarra, le musicien sénégalais qui avait participé à la dernière édition et qui est revenu cette année pour le plaisir, ne se fait pas prier. C’est lui qui prend l’initiative de transformer la scène aquatique en dancefloor. Pendant ce temps, en coulisses, c’est Florian Tanzer qui se charge d’illuminer la piste avec ses jeux de lumière comme toujours subtiles.

El et sa femme n’ont pas attendu la fin du set pour s’éclipser et monter chez Pierre. Cette fois, la pizzeria est officiellement ouverte. Un peu avant minuit et jusqu’au petit matin, les noctambules amateurs de pizzas se pressent, en bien plus grand nombre que la veille. Et les musiciens folk sont de retour pour un nouveau récital enchanté.

Jour 3 – vendredi 7 août : Lunz Vortrefflich

Martin Kainz écoute la conférence de Klaus Totzler / photo S. Mazars
Martin Kainz écoute la conférence de Klaus Totzler
La journée commence bien tardivement pour moi, par une visite des locaux du Wassercluster de Lunz, sur l'invitation de Martin Kainz. Ancien de l'université de Montréal, le docteur Kainz parle parfaitement le français. Dans son bureau, nous pouvons poursuivre la discussion sur les problèmes écologiques et les difficultés croissantes d'adaptation aux règles paradoxalement de plus en plus contraignantes d'un monde fondé sur le paradigme libéral. Peut-être qu'on ne peut refaire le monde. Peut-être n'est-ce même pas souhaitable, car il a déjà beaucoup été refait, refaçonné, transformé, défiguré, et toujours avec les meilleures intentions.

Près du Mittersee / photo S. Mazars

Le changement climatique, la pollution, ne sont que la partie émergée de l'iceberg des révolutions industrielles et technologiques que nous souhaitons toujours, du fait de l'immense confort qu'elles nous procurent, tout en pointant du doigt leurs conséquences indésirables, qui ne sont pourtant que le fruit de nos propres préjugé progressistes. Nous nageons évidemment en plein dans la thématique du festival : Forever Now, l'éternité, ou comment préserver la nature, voire la culture, dans un monde en perpétuel mouvement.

Helmut David / photo S. Mazars
Helmut David
Helmut David, animateur cette année d'un atelier de méditation, prend en charge la dernière des trois conférences consacrées à ce thème. Spécialiste du bouddhisme zen, il choisit comme il se doit d'apporter les lumières de l'Orient à la discussion.

Hans Joachim Roedelius et Michou Friesz / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius et Michou Friesz
A sa suite, Hans-Joachim Roedelius monte sur scène pour la première fois depuis le début du festival. Mais il n'est pas seul. A ses côtés, la comédienne Michou Friesz se lance dans une lecture d'un texte poétique inspiré de sa vie si mouvementée. Roedelius publiera prochainement son autobiographie tant attendue. Dans l'intervalle, qui mieux que lui pouvait mettre en musique les moments clés de son existence ? Au gré de son inspiration, Achim fait résonner quelques notes de piano et se livre à de délicates variations sur les classiques de la Roedeliusmusik comme Lustwandel, un morceau auquel il revient toujours d'une manière ou d'une autre.

Mela (Marie Spaemann) / photo S. Mazars
Mela (Marie Spaemann)

Mela  / photo S. Mazars
Mela
Il ne fait pas encore nuit lorsque Marie Spaemann alias Mela, se présente seule en scène, simplement munie de son violoncelle et de sa voix, pure et légèrement vaporeuse. Marie Spaemann fait partie des trouvailles du festival. Musicienne classique régulièrement invitée un peu partout en Europe, elle a lancé le projet Mela en parallèle de sa carrière de soliste. Pour Mela, elle utilise la technique bien connue des boucles. Quelques pédales lui permettent de démultiplier, en direct et à volonté, sa voix et son instrument, et confèrent à ses chansons une structure propre, caractérisée par l'accumulation de pistes de plus en plus complexes. On peut se faire une idée du son de Mela en écoutant son premier album, The Moony Sessions, paru l'année dernière.

Aaron sur le Lunzer See / photo S. Mazars
Le concert de Mela fait partie de ceux qui permettent de profiter au maximum du panorama. Sa voix nous revient en écho depuis les montagnes environnantes. Un cygne curieux, visiblement le seul de son espèce sur le lac, s'approche tranquillement. Depuis son bateau, qui passe au large, un pêcheur au ventre rebondi écoute un moment la musique avant de présenter au public hilare le fruit de sa pêche, un énorme brochet, de ceux qu'évoquait justement le docteur Martin Kainz. Belle prise ! Le More Ohr Less, c'est aussi cette ambiance. Dans quel autre festival au monde les techniciens peuvent-ils procéder au soundcheck en maillot de bain ? Dans quel autre festival au monde le spectateur peut-il décider d'aller piquer une tête, faire le tour de la scène et profiter du spectacle en plein milieu du lac ?

Kasar / photo S. Mazars
Kasar
L'électronique reprend ses droits avec Arnold Kasar, musicien basé à Berlin, mais qui insiste beaucoup sur la Forêt-Noire de ses origines. Kasar a publié son premier album solo en 2012 chez Fabrique Records, le label de Michael Martinek chez qui évoluent aussi Roedelius et Chaplin.

Kasar / photo S. Mazars
Kasar
Dernièrement, il a sorti Inside Devils Kitchen, un disque qui marque un retour à la pureté de son instrument de prédilection : le piano. Du coup, même si les titres de Kasar sont aussi des chansons, son style finit tout de même par rappeler, ici et là, la musique de Roedelius.

Schmieds Puls : Mira Lu Kovacs / photo S. Mazars
Schmieds Puls : Mira Lu Kovacs
Cette troisième soirée signe aussi le grand retour de Schmieds Puls. Depuis leur triomphe sur cette même Seebühne l’année précédente, Mira Lu Kovacs (chant, guitare classique), Christian Grobauer (batterie) et Walter Singer (contrebasse) ont beaucoup progressé et se sont même imposés sur la scène rock autrichienne. Les morceaux phares du premier album, connus du public du More Ohr Less, font partie du programme, dont l’incontournable Play Dead. Mais Schmieds Puls interprète également un titre inédit du second album à paraître, intitulé I Care a Little Less About Everything Now. A la fois intimidée et charismatique, la rousse Mira Lu Kovacs révèle le mystère du nom du groupe : Schmied n’est que la traduction du hongrois Kovacs, son nom de famille, qui signifie forgeron. Elle profite aussi de l'enthousiasme du public pour faire remarquer aux spectateurs l'écho de leurs propres applaudissements. Le résultat est spectaculaire. Quelques centaines de personnes tapent des mains et, une fraction de seconde plus tard, la montagne renvoie l'écho d'un stade de foot en fusion.

Schmieds Puls : Walter Singer, Mira Lu Kovacs, Christian Grobauer / photo S. Mazars
Schmieds Puls. De gauche à droite : Walter Singer, Mira Lu Kovacs, Christian Grobauer

Luma.Launisch (Florian Tanzer) et Takamovsky / photo S. Mazars
Luma.Launisch (Florian Tanzer) et Takamovsky
La soirée s'achève avec une performance son et lumière de Takamovsky & Luma.Launisch Jürgen Berlakovich alias Takamovsky a publié son premier disque, In Streams, il y a deux ans. Cette année, il s'est acoquiné avec Florian Tanzer, du duo de vidéastes Luma.Launisch, afin de donner une dimension visuelle à ses créations. Le résultat est consultable sur le DVD Unseen Science / See Aural Woods. Les spectateurs du More Ohr Less ne peuvent que constater à quel point les constructions sonores du premier s'accordent avec les abstractions visuelles du second. Comme si les rôles étaient inversés : Florian est un musicien des images, Takamovsky, un peintre du son.

Chez Pierre / photo S. Mazars
Chez Pierre
Mais ce n'est pas fini. Ce n'est jamais fini. La Seebühne a beau fermer ses portes, Pierre, lui, accueille tous les couche-tard, y compris Achim Roedelius et son épouse. Les musiciens folks, eux, semblent très fatigués. Stoney a tout donné les jours précédents. Or Albin Paulus est plus frais. Les autres ne veulent pas jouer, alors, pour les entraîner, il va chercher dans sa voiture son wobblephone, un instrument de son invention entièrement acoustique qui lui permet de faire… du dubstep. Muni d'un sac, le wobblephone pourrait être apparenté à la famille des cornemuses. Tout le reste provient de matériel de récupération ou de canalisations en PVC qu'Albin se procure au Bricomarché. Jusqu'au bouchon de lavabo ou au siphon d'évier ! L'enthousiasme communicatif d'Albin finit par payer et violons et accordéons se remettent à chanter.

Une oeuvre de Pierre Paionni / photo S. Mazars
Pierre lui-même dévoile ses talents à cette occasion. Quelques toiles de ses parents accrochées au mur montrent qu'il vient lui aussi d'une famille d'artistes. Lui-même fabrique d'étranges scuptures à partir de matériaux de chantier, dont les silhouettes inquiétantes s'accordent parfaitement avec les grincements acides du wobblephone.

Tim Story et Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Tim Story et Christopher Chaplin

 Jour 4 – samedi 8 août : Lunz Forever

A Lunz, pendant toute la durée du festival, le petit matin coïncide souvent avec le plein soleil de midi. La journée commence pour moi en compagnie de Stephan Steiner et Albin Paulus, deux des stars incontournables de cette édition, non seulement pour le concert d'Hotel Palindrone, mais aussi pour leur omniprésence lors des workshops et chez Pierre. Mon interview avec ces deux troubadours du XXIe siècle s'achève comme il se doit par un Wienerschnitzel à la Seeterrasse. Le temps de régler l'addition, et les voilà repartis pour Klagenfurt, à trois heures de route, où leur groupe doit se produire le soir même. Ce qui ne les empêchera pas de surgir au milieu de la nuit lors de l'aftershow chez Pierre.

La famille Rabitsch : Jakob, Thomas et Josef sur scène / photo S. Mazars
La famille Rabitsch
La grande jam session électronique du festival doit se dérouler en cette quatrième journée. Mais avant, Thomas Rabitsch et ses deux fils, Jacob et Josef, sont de retour après leur fantastique prestation de l'année précédente. Ne manque que Jael, la fille, qui devait officier comme DJ en fin de soirée, mais dont le show a été annulé en raison de l'hommage à Dieter Moebius programmé en dernière minute.
Thomas Rabitsch / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch
Producteur réputé, Thomas Rabitsch ne se passe jamais du minimoog, dont il joue avec talent comme dans un vieux groupe de rock progressif des années 70. Le plus étonnant, c'est que ce son légendaire se marie parfaitement à l'univers musical de Jacob, le fils aîné, plus intéressé par le jazz et le piano-bar, tandis que Josef s'essaie à la chanson. Les chansons constituent peut-être le maillon faible du show Rabitsch, car Josef est bien meilleur pianiste que chanteur. Mais ses textes, non dénués d'humour, emportent quand même l'adhésion.


Tim Story, Roedelius et Lukas Lauermann / photo S. Mazars
Tim Story, Roedelius et L. Lauermann
Le programme annonce un concert d'un mystérieux Lunz Reinterpretations-Ensemble. Dans l'après-midi, le soundcheck laissait espérer un spectacle de premier ordre. Les espérances n'ont pas été déçues. A partir de 20h00 se succèdent tour à tour Hans-Joachim Roedelius & Tim Story avec le violoncelliste Lukas Lauermann, à 20h30 Roedelius & Christopher Chaplin, puis à 20h45 Roedelius & Christoph H. Müller. A 21h00, tous réinvestissent la scène en même temps, rejoints par Thomas et Jacob Rabitsch puis Marie Spaemann. Quelques minutes avant d'entrer en scène, cette dernière ne savait toujours pas ce qu'elle allait bien pouvoir jouer.



Roedelius regarde Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius regarde Roedelius
Si Roedelius & Tim Story revisitent avec inspiration leurs meilleurs moments à Lunz, Christopher Chaplin poursuit dans la lignée des expérimentations de l'album King of Hearts. L'intervention de Christoph H. Müller (Gotan Project) aux côtés de Roedelius, ajoute quelques beats bien sentis. Les deux hommes sortiront en septembre Imagori, leur premier album studio, chez Grönland Records. Rendez-vous est pris dès le mois suivant à Berlin avec Christoph H. Müller pour une interview.

Christoph H. Müller et Roedelius / photo S. Mazars
Christoph H. Müller et Roedelius
Impressionnante en elle-même, leur prestation profite en outre de  la nuit tombée, moment à partir duquel les visuels de Luma.Launisch donnent leur pleine mesure. Le montage rapide d'un écran derrière les musiciens est un avantage certain. L'année dernière, l'installation aux miroirs de Rosa Roedelius, à l'arrière de la scène, permettait de capter remarquablement la lumière. Cette année, son installation, plus discrète, laisse un grand vide au fond de la scène et les arabesques de Luma. Launisch se perdent souvent dans la nuit noire du Lunzer See.

Jam session avec, de gauche à droite :
Christoph H. Müller, Tim Story, Achim Roedelius, J. Rabitsch, Lukas Lauermann, Thomas Rabitsch, Christopher Chaplin

Roedelius et Christopher Chaplin / photo S. Mazars
Roedelius et Chaplin
Même si les huit musiciens qui participent à la jam session qui s'ensuit ont eu l'occasion de répéter au Zellerhof et lors du soundcheck, leur set repose tout de même en grande partie sur l'improvisation. Le piano d'Achim Roedelius, les nappes de Tim Story, les bips et les clics de Christopher Chaplin, les rythmes discrets de Christoph H. Müller, le moog aérien de Thomas Rabitsch, sans oublier les deux violoncelles : tous ces sons entrent dans une véritable conversation, tour à tour sombre et légère, inquiétante et romantique. Le concert est décidément trop court mais Achim est intraitable : il n'y a aura pas de rappel, car le programme de la soirée n'est pas terminé ! On espère en tout cas que quelqu'un a pris la peine d'enregistrer cette musique et aura la bonne idée de la publier.

Rosa Roedelius : Aufbetten / photo S. Mazars
Rosa Roedelius : Aufbetten
Comme à son habitude, Rosa, la fille d'Achim, présente une petite performance – semi-improvisée l'année passée, conçue en dernière minute cette fois-ci. Comme lors de la précédente édition, certains éléments de son installation étaient visibles autour de la scène dès le début du festival. Etait-ce un lit, sur la gauche ? Une sorte de crucifix, tout au fond ? Et que signifie cette corde à linge ? On sait que chaque élément prendra tout son sens lors de sa présentation, intitulée Aufbetten. Sans façon, la belle Rosa donne de sa personne dans cette performance brève mais charmante, interlude léger entre deux concerts colossaux.


Car Achim Roedelius n'en a pas fini. Pour rendre hommage à son ami Dieter Moebius, trop tôt disparu, le « grand-père aux pieds nus », comme il se nomme parfois, se métamorphose en DJ le temps de jouer quelques standards de leur groupe mythique : Cluster. On reconnaît bien sûr l'un des tubes enregistrés avec Brian Eno, Ho Renomo (Cluster & Eno, 1977), mais aussi plusieurs extraits de l'album Sowiesoso (1976) comme Es war einmal, le brillant Dem Wanderer et aussi un titre de circonstance : In Ewigkeit, trait d'union entre le thème du festival et l'hommage à Moebius. « Adieu Moebi ! Dis-nous ce que tu vis à présent, et où tu es ! » Tels sont les derniers mots adressés par Achim à son ami perdu.

DJ Roedelius joue les classiques de Cluster en hommage à Dieter Moebius / photo S. Mazars
DJ Roedelius joue les classiques de Cluster en hommage à Dieter Moebius

Jour 5 – dimanche 9 août : Lunz Spirituell

Tempus Transit : Roedelius, Albin Paulus, Stephan Steiner / photo S. Mazars
Tempus Transit : Roedelius, Albin Paulus, Stephan Steiner
L'ultime concert du dimanche après la messe constitue, comme l'année passée, le véritable rappel, la cerise sur le gâteau. Hans-Joachim Roedelius retrouve Albin Paulus et Stephan « Stoney » Steiner, ses partenaires de Tempus Transit, pour une heure supplémentaire d'accords électroniques, de piano et de musique médiévale. Un final fort émouvant pour un festival une fois encore éblouissant, qui s'achève en accolades et photos de familles.

La fête se poursuit un peu plus tard lors d’un dernier déjeuner, mais ce sera sans moi. Il me faut encore faire les sept heures de route (qui deviendront neuf) qui me séparent de Strasbourg, troquer la fraîcheur du Lunzer See contre l’asphalte brûlant, la scène aquatique contre les aires d’autoroute, les violons aimables contre les klaxons rageurs. Mais qu’importe, puisque c’est en musique, et que Roedelius et les autres sont les compagnons du voyage.

Hans Joachim Roedelius / photo S. Mazars

More Ohr Less 2015 YouTube playlist