vendredi 5 juin 2015

Kuutana, la musique planante des grands espaces


La faculté d’Ottawa emploie depuis quelques années un professeur de production audio numérique originaire du Québec voisin, qui a eu le privilège d’assister au concert que Tangerine Dream donna sur la Place des Arts de Montréal en 1977. Marqué par cette expérience, Ron Charron a accumulé pendant des années les instruments et l’expérience nécessaires à un projet musical ambitieux. Fondateur du label Borders Edge Music, il officie depuis 2010 sous différents pseudonymes, Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter. Avec Sequential Dreams, il a publié en mars 2015 l’album L3G4CY, un hommage à Edgar Froese auquel ont participé Johan Tronestam et Celestial View. Il revient le 21 juin avec Rebirth, le nouvel album de son projet principal, Kuutana, mis en vente sur Bandcamp selon un procédé original.



Kuutana, The Roboter / source : Borders Edge Music
Kuutana / The Roboter
Entre Strasbourg et Gatineau (Québec), 12-31 mai 2015

Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Ron Charron – Je vis dans l’Ouest de la province du Québec au Canada, tout près d’Ottawa, la capitale fédérale. Je publie mes albums solo et mes projets en groupe sur le label Borders Edge Music que j’ai fondé en 2010. Je compose actuellement sous les bannières Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter, qui ont chacun leur son propre.

Comment es-tu venu à la musique ?

RC – Ma passion pour la musique vient d’un tout jeune âge, à une époque où je m’échinais à créer les sons les moins conventionnels possibles sur l’orgue familial. J’ai bénéficié d’une formation continue à l’école, mais ma formation musicale fut complétée par des cours privés. Alors que j’avais à peine dix ans, ma tante m’a introduit à la guitare. La plupart des membres de ma famille du côté de ma mère, d’origine Acadienne, jouent d’un ou plusieurs instruments. Ce sont tous de vrais passionnés de musique. Après avoir convaincu mes parents de m’acheter une guitare électrique à l’âge de 13 ans, j’ai suivi les conseils du vendeur qui me suggérait, tant qu’à faire, d’acheter aussi une chambre d’écho, un phaser et une pédale de distorsion. C’est parti comme ça. Non seulement la guitare électrique, mais l’orgue est vite passé à son tour dans les boîtes d’effets.

Et plus particulièrement à la musique électronique ?

RCAprès que Tangerine Dream m’a fait vivre une expérience inoubliable lors de sa visite à Montréal en 1977, il m’a bien fallu me procurer un synthétiseur ! Mon premier fut un petit modulaire Roland Système 100. Ajoutons le Roland Space Echo, le séquenceur, les magnétophones à bobine. Durant mon adolescence, j’ai fait partie d’un groupe, mais je devais souvent me contenter de jouer des pièces du genre Pink Floyd, pour mieux m’intégrer à la bande. A l’occasion, les autres me permettaient quand même de dévier un peu vers mes influences principales, comme Tangerine Dream, Vangelis ou Klaus Schulze. Un jour, j’ai eu la chance de parler avec Robert Fripp au cours d’une rencontre dans une université de Montréal lors de sa tournée Frippertronics. C’est ainsi que j’ai été introduit au plaisir de la technique des boucles au magnétophone, alors très en vogue chez Brian Eno, entre autres. Robert Fripp, Brian Eno, mais aussi Steve Roach –lui aussi a donné un concert en plein air près de chez moi – sont les artistes qui ont aiguisé mon côté ambient. Vers la vingtaine, j’ai accumulé d’autres synthés Roland et Korg analogiques, tout en louant des Moog de temps en temps. A cette époque, la production de disques semblait plutôt irréalisable. J’envisageais la poursuite du synthé plutôt comme un ingrédient essentiel à mon bien-être.

Kuutana, Sequential Dreams / source : Borders Edge Music
Kuutana / Sequential Dreams
Passé la trentaine, je me suis mis à voyager en Asie, où j’ai commencé une collection modeste d’instruments musicaux produits par des artisans locaux : flûtes en bambou, percussions et autres dont je dois retrouver le nom sur le web à l’occasion ! Je me suis plu à jouer au naturel pour un certain temps, le tout en acoustique. Kitaro m’a été d’une certaine inspiration. En parallèle, alors que j’essayais de mieux contrôler les synthés avec des séquenceurs analogiques (pré-MIDI), je me suis mis, dans la vingtaine, à développer mon premier synthé numérique avec l’aide d’un collègue qui œuvrait en électronique. Ainsi, durant cette période d’introduction des microprocesseurs, nous avons créé la possibilité de former des ondes carrées et PWM en les programmant directement en langage machine ! Cet effort m’a orienté vers une carrière d’informaticien, sans toutefois atténuer ma passion pour la musique. Ce n’est que passé 40 ans que j’ai appris l’existence d’un programme de formation en production musicale numérique qui m’a bien aidé dans la modernisation de mes procédés et de mon outillage. Quelques années plus tard, la faculté d’Ottawa m’a invité en tant que professeur.

Est-ce devenu ta profession ?

RCJ’enseigne dans ce collège professionnel à temps partiel. J’y donne des cours de production de musique avec outils numériques. Parallèlement, la composition et la production de musique occupent la grande majorité de mon temps libre. J’investis plus d’une douzaine d’heures par semaine à composer et produire mes projets musicaux et à m’occuper de leur promotion et distribution. Depuis 2010, je compose un peu plus de quatre albums par an, que je publie sur Borders Edge Music. Afin de me soutenir financièrement, je travaille également à de menus travaux informatiques, car le domaine musical, disons-le, n’est pas toujours propice à remplir les caisses !

Sequential Dreams albums / source : sequentialdreams.bandcamp.com
Les albums de Sequential Dreams chez Borders Edge Music
Fantastic Stories (2013) – Cosmic Touch (2013) – Quantum Earth (2014)

Nous avons fait connaissance sur Internet, lorsque tu m’as présenté l’album L3G4CY de Sequential Dreams en hommage à Edgar Froese. D’abord, peux-tu expliquer le concept de Sequential Dreams ? Ce n’est pas un groupe, ce n’est pas un projet solo : qu’est-ce que c’est ?

RCJe compose la moitié des morceaux d’un album de Sequential Dreams. Les autres sont conçus en collaboration avec d’autres artistes, crédités comme co-auteurs. Chacun contribue à 50%. C’est moi qui les complète, de sorte qu’ils s’intègrent le mieux possible à l’ensemble. On reconnaît ainsi la signature de chacun, tout en retrouvant l’idiome musical commun à tout l’album.

Est-ce important de rassembler des musiciens du monde entier ?

RCCe n’était pas un objectif en soi. D’autres facteurs m’ont mené au choix des participants. J’ai tenté de rassembler des compositeurs au style compatible avec le projet. A cela, ajoutons la qualité du rapport et des échanges via courriels et messagerie, la capacité à travailler selon ce mode distribué, et le consentement à me confier le travail final. Cela dit, c’est tout de même intéressant de pouvoir réaliser de tels projets avec des gens de culture et de langue différentes.

Sequential Dreams - L3G4CY / source : sequentialdreams.bandcamp.com
Sequential Dreams – L3G4CY (2015)
Pourquoi cet album ? Que représentait Edgar Froese à tes yeux ?

RCJe suis à l’écoute de Tangerine Dream depuis le milieu des années 70. Leur spectacle à Montréal en 1977 m’a fait grande impression. Comme je le disais, ils sont en partie responsables de mon attrait grandissant pour les synthétiseurs, alors qu’au départ, mon instrument principal était la guitare. Peu de gens ont produit autant de matériel qu’Edgar Froese dans le domaine qu’on appelle aujourd’hui « Berlin School ». Les disques de Tangerine Dream occupent une place de poids dans ma collection. Quand j’ai appris la mort d’Edgar, j’ai pensé qu’un projet inspiré par lui serait une bonne manière de faire le deuil de ce compositeur dont la musique m’avait accompagné pendant plusieurs décennies. Le style d’Edgar Froese a beaucoup changé avec le temps. Les pièces de L3G4CY s’inspirent d’une période allant de la toute fin des années 70 aux dernières années. Des années moins prisées par ceux qui préfèrent l’époque des synthés modulaires et des bandes magnétiques. Je ne dis pas que tout ce qu’Edgar a composé dans la dernière période est d’or. Il reste toutefois beaucoup de belles pièces et de techniques qui continuent d’être des sources d’inspiration. On en a encore un exemple aujourd’hui avec les passionnés de jeux vidéo qui honorent la mémoire de celui qui a composé la trame sonore de GTA V.

Ton projet solo Kuutana n’explore pourtant pas principalement cette direction de la musique électronique. Tu parles plus volontiers de « Chill » ou de « New Age ».

RCLes projets estampillés Kuutana ne suivent pas la même direction que Sequential Dreams ou Midnight Airship, dont les public cibles sont plutôt Tangerine Dream et Pink Floyd respectivement. Ils répondent à d’autres influences, celles de Brian Eno, Vangelis et même Kitaro. Mais des influences passagères seulement. Je ne fais que suivre mes humeurs et mes sentiments. Après l’album Undiscovered Shores, un peu plus rapide, la compilation DreamScapes indique l’orientation principale que je voudrais suivre à l’avenir, vers une musique planante, de détente et de ressourcement, propice au sommeil. La source en est principalement électronique, mais fortement assaisonnée de flûtes ethniques traitées, de percussions ethniques voire de guitare. J’utilise les termes Chill et New Age en référence à mon projet Sundown Café en collaboration avec l’artiste autrichien Celestial View. Pour Kuutana, je recherche encore une meilleure classification. Peut-être ambient, mais j’ai du mal à trouver avec exactitude.

Kuutana au Japon / source : Borders Edge Music
Kuutana au Japon
Que signifie ce nom, Kuutana ?

RCA l’origine, je voulais utiliser « Katana », car je pratique les arts martiaux depuis quelques décennies, et plus particulièrement les armes traditionnelles japonaises. Hélas, le nom était déjà pris. J’ai donc juxtaposé le préfixe « Kuu » (« Lune » en finnois) et le suffixe « tana » de « Katana ». Avec un peu d’imagination, j’y voyais le mot « MoonSword » une fois traduit. Le mot a en outre l’avantage d’être peu utilisé sur les moteurs de recherche.

Quels instruments utilises-tu ? L’ordinateur, les logiciels jouent-t-il un rôle dans tes productions ?

RCLa guitare fut un de mes premiers instruments, et pour longtemps mon premier contrôleur MIDI. En effet, même au cours de la période des synthés analogiques, j’ai pu filtrer mes guitares au travers de synthés comme le Korg MS-10 (avec le module X911) ou de modules plus récents tels que le synthé à guitare Roland VG99. Côté synthé, j’ai surtout utilisé des analogiques Dave Smith et Korg, auxquels j’ai ajouté une panoplie de virtual analogs tels les SuperNova, An1X, An200, Korg Radias, Micron, Miniak, etc. Côté synthés digitaux : Korg M3, Roland MC909 avec les modules, et FM avec un DX-200. Selon les projets, j’utilise aussi des plugs-ins, surtout pour ajouter des ambiances soundscapes et pour compléter le spectre sonore. Auparavant, j’utilisais des consoles hardware, mais les plateformes que sont Cubase, et Ableton Live m’ont depuis permis d’accroitre ma productivité. Enfin, j’ai accumulé plusieurs instruments ethniques. A l’occasion j’enregistre et je sample des sons « trouvés » (objets quelconques ou dans la nature) que je traite par la suite.

Kuutana albums / source : kuutana.bandcamp.com
Quelques albums de Kuutana chez Borders Edge Music
Serenity (2010) – Undiscovered Shores (2013) – DreamScapes (2013)

Quel est le processus créatif ?

RCQuand je suis dans la forêt ou près d’une rivière, je fais appel à des synthés plus petits ou des logiciels pour saisir l’inspiration du moment présent, quitte à retravailler plus tard. Il m’arrive quelquefois de pondre une pièce d’une seule traite en quelques heures. Pour les pièces plus élaborées, je dois y mettre des semaines. Il m’arrive de revisiter et d’achever certains morceaux que je n’avais pas touchés pendant des années. J’utilise une combinaison de techniques d’enregistrement (sources audio) et de composition purement MIDI à l’aide de séquenceurs ou d’arpégiateurs, surtout pour les projets Sequential Dreams ou Sunset Café. Mon studio dispose d’une batterie, et il m’arrive de sampler puis traiter numériquement des séquences acoustiques – merci à mon fils qui est batteur ! Pour Kuutana je recours à des percussions ethniques alors que pour Sequential Dreams et Sunset Café, j’utilise des boîtes à rythmes.

Es-tu principalement un musicien de studio ? Donnes-tu parfois des concerts ?

RCOui je suis principalement musicien de studio. Il m’arrive de donner des concerts, mais rarement. Le marché local pour ce type de musique n’est pas très développé. Toutefois, avec tout ce matériel accumulé, je serai sans doute amené à en planifier le moment venu. Mais la préparation de concerts prend du temps. En attendant, j’en remercie les cieux, les vannes de la créativité sont si grandement ouvertes que je préfère consacrer ce temps précieux à la composition et à la production d’albums.

Kuutana - Rebirth / source : kuutana.bandcamp.com
Kuutana – Rebirth (2015)
Le 21 juin sortira le 7e album de Kuutana, intitulé Rebirth. A quelles sensations l’auditeur peut-il s’attendre ?

RCLe thème de cet album est le printemps, d’où la date de publication officielle, le 21 juin, jour du solstice d’été ! Rebirth suit la direction annoncée par le précédent, DreamScapes. C’est-à-dire un album plus méditatif et contemplatif. Après une année passée à produire les derniers Sequential Dreams, Sundown Café et The Roboter, j’ai voulu faire place à ce côté plus intuitif, voire introspectif, pour les auditeurs désireux de vivre des moments calmes, au ralenti.

Qu’est-ce qui a motivé la création de ton label Borders Edge Music ?

RCJe voulais surtout pouvoir suivre mon propre chemin, et non passer mon temps à courir après un label pour produire mes titres. Les moyens contemporains pour l’auto-production n’ont jamais été aussi abondants. J’ai toutefois suivi une formation professionnelle qui me permet une meilleure appréciation des techniques de production, des affaires de la musique et de la mise sur le marché. Borders Edge a déjà plus d’une vingtaine de titres à son catalogue.

Les noms qui figurent au catalogue de Borders Edge Music sont-ils tous tes pseudos ?

RCMes projets sont Kuutana, Sequential Dreams, Sundown Café, Midnight Airship et The Roboter. J’ai cru bon de répartir mes compositions ainsi, histoire de maintenir une certaine cohésion propre à chaque projet. A l’occasion, les sons et techniques de l’un ou l’autre se croisent, afin de familiariser de nouveaux auditeurs potentiels.

The Roboter - Midnight Airship albums / source : theroboter.bandcamp.com, midnightairship.bandcamp.com
Les autres projets de Borders Edge Music : The Roboter – Trans-Europa Infobahn (2013) / Mifnight Airship – A River Once Flowed Here (2014) / The Roboter – The Motoko Files (2014)

La scène québécoise d’EM est-elle dynamique ? Existe-t-il une concentration de musiciens quelque part ou êtes vous éparpillés un peu partout ?

RCIl doit bien y avoir d’autres musiciens québécois dont les affinités musicales sont semblables aux miennes, mais le marché populaire remplit tout l’espace média, et je ne sais pas si une telle communauté existe. Notre province couvre une large superficie, pour une population relativement restreinte. Pour l’instant, il me semble plus facile de me joindre (même virtuellement) à la communauté mondiale là où elle se trouve, par l’intermédiaire des médias sociaux. Mes coproductions comptent des artistes originaires de neuf pays différents !

Comment juges-tu l’évolution technologique que représentent Internet et les réseaux sociaux ? De quelle manière les utilises-tu ?

RCCes projets en collaboration ne pourraient pas voir le jour sans l’échange fréquent de fichiers et les communications instantanées. Mais les moyens de distribution électronique sont aussi indispensables pour atteindre mon marché là où il semble le plus développé, en Europe et aux Etats-Unis, informer et attirer les acheteurs potentiels. Donc, de la production jusqu’à la mise en vente et la distribution, ce sont Internet et les réseaux sociaux qui m’ont permis de réaliser mon rêve de jeunesse.

Sundown Cafe albums / source : sundowncafe.bandcamp.com
Sundown Café chez Borders Edge Music
Sunset Dreams (2013) – Close To Your Heart (2013) – Sunset Reverie (2014)

Quel investissement représente un tel label ? Vends-tu aussi des CD physiques ?

RCHormis la maintenance des sites web et les accords de distribution, il s’agit surtout d’un investissement en temps. Les dépenses sont gérées de près, car il est si facile de dépenser bien au-delà des recettes ! C’est pour cela que j’ai décidé de ne produire que des albums en téléchargement, jusqu’à-ce que le nombre de ventes m’indique que le moment est venu de passer aux CD physiques. La question revient à chaque nouvel album, mais malheureusement, dans une culture où l’on s’attend à ce que la musique soit gratuite, le passage au CD risque de prendre encore du temps.

Tu as décidé de publier Rebirth sur Bandcamp d’une manière assez surprenante. Peux-tu expliquer ta méthode ?

RCEn effet, avec cet album, j’ai cru bon d’essayer d’ouvrir un peu le processus créatif au public. J’ai publié les titres un par un en fonction de leur état d’achèvement. A la fin, l’auditeur qui aura acheté l’album en pré-vente, alors qu’il n’y avait encore qu’une pièce en ligne, recevra l’ensemble de l’album pour le prix de cette seule pièce. Au fur et à mesure que j’ai ajouté des morceaux, j’ai augmenté le prix de l’album. C’est une forme de crowd-sourcing : les premiers achats me permettent, par exemple, de payer tout ou partie de mes frais de distribution (iTunes, Amazon, Spotify, etc.). Jusqu’à la date de sortie officielle, l’album aura parcouru les ondes du globe sur diverses stations de radio et podcasts. C’est une première pour moi. Une fois l’album officiellement publié, le 21 juin, il me restera à évaluer le procédé et les retours.

Kuutana, The Roboter / source : Borders Edge Music
Kuutana / The Roboter
Tu écoutes et achètes toi-même beaucoup d’albums, notamment sur Bandcamp. Tu viens d’en dire un mot : la création musicale doit-elle toujours rester payante ou doit-elle devenir gratuite ?

RCJ’aime beaucoup Bandcamp car c’est aussi une forme de média social. L’acheteur inscrit peut partager son inventaire de disques achetés. Les autres peuvent suivre son activité. Ceci provoque un effet d’entraînement, et contribue à la découverte d’albums écoutés par des gens aux goûts semblables. Pour publier à plus large échelle, j’aime bien CD Baby, car ils me facilitent la distribution sur de nombreuses autres plateformes. Tous mes albums sont disponibles à l’écoute en ligne gratuitement sur Bandcamp et CD Baby, car je crois qu’il est bon de ne pas acheter aveuglément (en l’occurrence, « sourdement »). En revanche, je ne crois pas que le produit du travail d’un musicien doivent être gratuit, alors que ce n’est pas le cas pour les autres métiers. Serait-t-il raisonnable que seuls les musiciens riches ou subventionnés par les compagnies puissent publier leur musique ? La production d’albums n’est pas gratuite : il y a des coûts d’équipement, de production, de distribution, etc. Lorsque mon équipement deviendra hors d’usage, je ne pourrai le remplacer, au moins en partie, que grâce aux sommes reçues par ceux qui auront aimé ma musique. Cela me permettra de continuer à leur faire plaisir avec de nouvelles productions.

Après Rebirth, quels sont tes projets ?

RCL’automne dernier, j’ai débuté un nouveau projet de Midnight Airship dans un genre hybride entre Pink Floyd et Tangerine Dream. Quelques pièces sont déjà prêtes. Mon fils, dans la jeune vingtaine, apportera sa contribution à la batterie, qu’il pratique depuis son enfance. Il y a aussi un autre Sundown Café en cours. Viendra ensuite sans doute un autre Sequential Dreams. Peut-être qu’un nouveau The Roboter trouvera sa place entre tous ces projets ! Un autre objectif serait de produire d’autres artistes. Enfin, j’avoue qu’un de ces jours, j’aimerais bien composer la bande originale d’un film ou d’une série télévisée de science-fiction. Alors si vous être producteur de cinéma, n’hésitez pas à me contacter !


mercredi 3 juin 2015

BySenses + Owann = The Tower Tree, une équation belge


The Tower Tree : leur nom est encore inconnu, mais ils seront en novembre prochain à l’affiche du troisième B-Wave Festival à Heusden-Zolder dans le Limbourg. Didier Dewachtere n’a publié son premier disque, Frigments Fragments, que l’année dernière, sous le pseudonyme de BySenses. Son complice Johan de Paepe, connu des aficionados pour les superbes photos qu’il prend lors des festivals de musique électronique, vient quant à lui de publier le sien, Particles. Lui aussi a choisi un pseudonyme, Owann. Les deux hommes viennent de fonder The Tower Tree, un nouveau duo qui confirme un peu plus la vitalité de la scène belge contemporaine.

 

The Tower Tree = BySenses + Owann / photo : Johan de Paepe
The Tower Tree (photo : Johan de Paepe)
A gauche : BySenses (Didier Dewachtere), à droite : Owann (Johan de Paepe)

Bruxelles, le 29 mai 2015

Owann (Johan de Paepe) / photo : Johan de Paepe
Owann (photo : Johan de Paepe)
Question classique : comment avez-vous découvert la musique électronique ? Dites-moi tout : quel artiste, quel disque, quelle année !

Owann (Johan de Paepe) – A la fin des années 70 ou au début des années 80, j'ai entendu pour la première fois l'album Wish You Were Here de Pink Floyd. J'ai tout de suite été intéressé par les longues plages instrumentales, moins par les passages chantés. Un jour, mon père m'a emmené dans un magasin de disques et nous avons demandé conseil au vendeur : comment trouver davantage ce genre de musique ? Le gars nous a suggéré un groupe allemand, Tangerine Dream. Le disque s'appelait Rubycon. C'était exactement ce que je recherchais, et encore mieux : très loin de la pop, une musique d'une tout autre planète. Je suis devenu fan instantanément. Par la suite, je me suis procuré Ricochet puis tous les autres albums un à un. Puis ceux de Klaus Schulze. J'ai tout acheté de cette période. Dix ans, quinze ans après, ma vie a changé. J'ai eu une famille, des enfants. Par manque de temps, j'ai complètement arrêté d'écouter de la musique électronique. C'est grâce à Internet que j'ai repris contact, il y a quelques années seulement. Je me demandais ce que devenaient Tangerine Dream et Klaus Schulze. Une simple requête sur un moteur de recherche m'a permis de découvrir qu'ils existaient toujours. En revanche, j'ai constaté à quel point leur style avait changé. Moi, je suis resté attaché à leur première période.

BySenses (Didier Dewachtere) / photo : Johan de Paepe
BySenses (photo : Johan de Paepe)
BySenses (Didier Dewachetere) – De mon côté, j'ai été dans les années 80 un très grand fan de new wave, des Sisters of Mercy, Simple Minds, U2. Un jour, alors que j'écoutais distraitement la radio, j'ai entendu une émission qui devait s'appeler Musique de France. Ce n'est pas la programmation elle-même qui a attiré mon attention mais le générique de l'émission. C'était révolutionnaire, mais le nom de l'artiste n'était pas précisé. Un peu plus tard, j'ai vu un disque dans un magasin dont la couverture – des personnages munis de jumelles – m'a tellement plu que je l'ai acheté tout de suite sans même savoir à quoi m'attendre. Il s'agissait d'Equinoxe, de Jean-Michel Jarre. Tu imagines ma surprise quand j'ai reconnu la musique de mon émission. Enfin je pouvais mettre un nom sur ces sons. Ça m'a permis de mieux m'orienter, de comprendre que mon truc, c'était la musique électronique. Je me suis ensuite tourné vers Vangelis. J'ai aussi eu la chance d'entendre en direct l'émission Schwingungen lorsque j'ai travaillé en Allemagne, à Brakel du côté de Paderborn. Mais un peu plus tard, c'est encore une couverture intrigante qui a attiré mon attention : une jaquette mauve représentant un type assis devant des machines incroyables, et cette seule lettre : « X ». Et c'est ainsi que j'ai été introduit à l'univers de Klaus Schulze. Mais ça n'allait pas de soi. J'avais 15 ans et j'ai dû demander de l'argent à ma mère pour pouvoir m'offrir le disque… puis tous les autres. Puis ceux de Tangerine Dream, Roedelius – j'adore Roedelius –, Michael Shrieve ! Mes parents étaient souvent réticents, car ils n'aimaient pas du tout cette musique. Or le jour a fini par arriver où j'ai aussi voulu acheter des instruments.

C'est l'étape suivante : quiconque aime cette musique finit invariablement par vouloir s'y mettre à son tour.

BySenses – Il m'a fallu attendre d'avoir mon propre appartement pour m'offrir mon premier synthé, le Korg MS-20, et très vite, le MS-50, malgré mon budget limité. J'ai d'abord expérimenté dans un groupe de synthés, qui jouait surtout pour le plaisir. Mais ce n'est qu'en 2010 que j'ai lancé mon projet BySenses. J'ai acheté de nouveaux instruments et j'ai commencé à enregistrer sérieusement.

The Tower Tree = BySenses + Owann / photo : Johan de Paepe
The Tower Tree (photo : Johan de Paepe)
Owann – Pour moi aussi, le manque d'argent a joué son rôle. En outre, il fallait faire rentrer toute une famille dans une petite maison. Nous n'avions pas de place pour des synthés. Je m'étais fait une raison. Ce n'est pas pour moi, point final. Mais en 2010, j'ai rencontré Didier grâce à un ami commun. C'est en parlant musique qu'on s'est aperçu qu'on partageait les mêmes goûts. Trouver un autre fan de Tangerine Dream et Klaus Schulze dans les environs, c'était très, très rare, tu peux me croire. C'est bien simple, je croyais être le seul dans toute la Belgique ! Mais quand Didier m'a raconté qu'il faisait lui-même de la musique, ça a piqué ma curiosité. Pourtant, même après qu'il m'a présenté sa collection d'instruments, à aucun moment je n'ai eu l'idée de l'imiter. Jusqu'au jour où un ami m'a expliqué qu'on n'avait pas besoin d'être riche pour faire de la musique, qu'il y avait un autre moyen : les logiciels. Il suffit d'un clavier maître midi et d'un ordinateur. Je ne savais rien de tout ça. Ce fut la révélation. Enfin, je pouvais composer les petits morceaux qui trottaient depuis toujours dans ma tête. Techniquement je ne suis pas doué, mais Ableton m'aide à corriger mes erreurs. Je n'ai aucune formation musicale, mais grâce au multipiste, on n'a plus besoin d'être un virtuose. En réalité, je ne joue pas vraiment d'un instrument, je travaille surtout à la souris. Ne sachant ni lire les notes ni improviser, je compose tout. La partition, pour moi c'est l'ordinateur, et les notes ce sont les signaux midi. Je n'ai aucun appareil, toute ma musique provient des softwares.

BySenses – Je me suis converti à mon tour aux logiciels. J'utilise aussi Ableton, mais je reste quand même attaché aux vieux instruments analogiques.

BySenses - Frigments Fragments / source : bysenses.bandcamp.com
BySenses – Frigments Fragments (2014)
Que signifie le nom BySenses ?

BySenses – On me le demande souvent. Il ne faut pas oublier le S majuscule au milieu, car cela signifie « By Senses », du nom d'un morceau qui figure sur le fameux Live de Schulze (1980) : Sense, peut-être l'un de mes titres préférés. Je voulais que mon nom de scène rappelle mon héros, Klaus Schulze.

Et Owann ? Aucun lien avec Star Wars ?

Owann – Non, non ! C'est une autre manière de prononcer mon prénom, Johan. Je travaille dans une institution pour handicapés mentaux. Certains d'entre eux ont des problèmes d'élocution et ne prononcent pas bien mon nom. Ils disent Owann. C'est à eux que je dois mon nom de scène.

Et toi, Didier, quel métier exerces-tu ?

BySenses – Je suis adjudant dans l'armée.

Pouvez-vous présenter vos disques respectifs ?

BySenses – J'ai autoproduit mon premier album, Frigments Fragments, l'année dernière. Certains me disent que je fais de l'ambient, d'autres me soutiennent qu'il s'agit plutôt de Berlin School. Il y a une raison : j'ai délibérément tâché de mélanger les genres. Le disque a, semble-t-il, trouvé son public. Il a terminé 8e dans la catégorie Album international de l'année aux derniers Schallwelle Awards.

Owann - Particles / source : owann.bandcamp.com
Owann – Particles (2015)
Owann – Mon premier album vient de sortir. Je l'ai conçu dans le même esprit que celui de BySenses. D'où son nom, Particles. Les morceaux sont comme des particules dans des genres très différents réunis ici. Quand j'entends une pièce de musique qui me plaît, j'essaie toujours de la décomposer pour comprendre comment elle a été construite. Ensuite, je tâche de reproduire ce que j'ai entendu avec mes logiciels. Je veux les utiliser pour composer la musique que j'aime, ce qui m’oblige à devoir dépasser les presets.

Venons-en à votre collaboration. Encore un nom étrange : The Tower Tree.

Owann – On a procédé à un vrai brainstorming pour trouver un nom. A un moment, Didier a prononcé ces mots sans y penser.
BySenses – Ce nom n'avait aucune signification particulière quand nous l'avons choisi, mais l'allitération nous plaisait. Nous lui avons trouvé un sens après coup. The Tower Tree peut signifier l'opposition entre la ville et la campagne, la technologie et la nature.
Owann – Chacun peut inventer sa propre interprétation.

Que va-t-il se passer pour The Tower Tree dans les prochains mois ?

BySenses – Notre première collaboration n'a pas été complètement musicale. Johan ne te l'a pas dit, mais il est aussi photographe. Il m'avait demandé de mettre en musique certains de ses clichés. Ce n'est que l'an dernier que nous avons décidé de travailler ensemble. Johan Geens, l'initiateur du B-Wave, m'avait demandé de l'aider à trouver des artistes belges pour la prochaine édition du festival, le 14 novembre prochain. Je lui ai proposé quelques noms quand il m'a finalement suggéré : «Pourquoi pas toi ? » C'est à ce moment que j'ai pensé à solliciter Owann pour me donner un coup de main. Je n'ai encore jamais joué sur scène. Lui non plus, d'ailleurs. Notre concert de novembre sera une première pour tous les deux. Du coup, on peut dire que le groupe est né pour le B-Wave. Nous avons déjà commencé les répétitions. Deux morceaux se retrouveront sur le prochain album d'Owann et un autre sur le mien. Nous avons par ailleurs composé cinq titres en commun.

Owann – Ils figureront sur notre premier album. Le disque sera disponible au B-Wave. Mais nous ne l'avons pas encore baptisé. Pris individuellement, nos styles ne se ressemblent pas. Ils doivent sans doute beaucoup à nos techniques si différentes. Didier est capable d’improviser et de tout jouer en direct. Moi je dois composer et j’ai besoin des pistes multiples. Or le mélange des deux donne quelque chose qu'aucun de nous ne pourrait réaliser par lui-même. Ni BySenses, ni Owann ne sauraient créer seuls du Tower Tree.

The Tower Tree = BySenses + Owann / photo : Alain Kinet
The Tower Tree (photo : Alain Kinet)

Prochain rendez-vous avec The Tower Tree


B-Wave Festival 2015 (3e édition)
Cultuur Centrum Muze, Dekenstraat 40, 3550 Heusden-Zolder, Belgique
samedi 14 novembre 2015, 13h00
avec Nomatisan, The Tower Tree, Space Megalithe, Radio Massacre International, Robert Rich.


mardi 2 juin 2015

Rencontre avec Mark de Wit, alias Rhea, musicien « ambient » et créateur du festival Cosmic Nights

 

La troisième édition des Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles était l'occasion d'une rencontre avec son fondateur, Mark de Wit, réalisateur de télévision mais aussi musicien ambient expérimenté. Mark a fait partie du trio belge Purfoze dans les années 80, avant de mettre entre parenthèses ses activités artistiques. De retour en solo depuis une dizaine d'années sous le nom de Rhea – un nom emprunté à l'un des satellites de Saturne –, il se bat depuis pour promouvoir un style de musique qui lui est cher, trop oublié à son goût : la musique « cosmique ». Entre deux soundchecks, il a pris le temps de venir raconter son histoire et celle des Cosmic Nights.


Mark de Wit alias Rhea, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea devant un modèle de la planète Saturne au planétarium de Bruxelles, Cosmic Nights 2015

Bruxelles, le 29 mai 2015

Revenons pour commencer sur l'historique du festival Cosmic Nights que tu organises pour la troisième année consécutive.

Mark de Wit – La première a eu lieu en 2013 au planétarium de Bruxelles, après quinze années sans le moindre festival de musique électronique en Belgique. C'était un manque. J'ai voulu y remédier. Je me suis mis à faire le tour des festivals, en Allemagne et aux Pays-Bas. J'ai notamment rendu visite à Ron Boots lors de son festival E-Live. Je voulais savoir s'il y avait encore un public. Je peux te dire qu'en Belgique, dans les années 70, c'était la foule. Quand la radio a demandé à Klaus Schulze de venir jouer à la cathédrale Saint-Michel de Bruxelles en 1977 [le 17 octobre], on s'attendait à voir débarquer 1500 spectateurs. Et au final, il y en a eu 5500 ! Ils n'avaient même plus de papier pour imprimer les tickets. Dès le lendemain, c'est Ashra qui se produisait ici même, au planétarium. Et il s'est encore trouvé 700 personnes pour venir s'entasser dans une salle de 350 places. Certains entraient par la fenêtre des toilettes pour voir Manuel Göttsching. L'exemple des Pays-Bas, où j'ai pu entendre sur scène ce genre de musique que j'apprécie, m'a convaincu qu'il y avait encore beaucoup de fans, des gens de ma génération. J'ai contacté le groupe néerlandais Beyond Berlin, les Allemands de BK&S, et nous avons fait ce premier festival.

Rhea, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Rhea live @ Cosmic Nights 2015
2013 est aussi l'année du premier B-Wave. Deux festivals ont donc été fondés la même année en Belgique.

MdW – D'abord, il faut savoir que le planétarium ne voulait plus organiser de concerts dans ses locaux depuis la mauvaise expérience avec Ashra. C'était un chaos indescriptible, totalement hors de contrôle. Il n'y eut qu'une seule exception, et ce fut ma chance. En 1983, nous avons joué ici avec Age et Purfoze, à l'occasion d'une soirée organisée par une radio locale. Quand je suis revenu trente ans plus tard pour leur parler de mon projet, le personnel du planétarium s'est souvenu de moi. Ils ont accepté de prendre le risque et m'ont autorisé à organiser à nouveau un festival dans leurs murs. Mais deux semaines plus tard, Johan Geens, m'a téléphoné. Il m'a appris qu'il avait lui aussi eu l'idée d'un festival au planétarium. Sur place, on lui avait alors expliqué que je l’avais devancé. Johan a finalement créé le B-Wave. Je l'ai aidé, nous avons fondé l'association ensemble, mais il en est le seul initiateur. Tandis que les Cosmics Nights se concentrent sur la musique cosmique et la Berlin School, le B-Wave propose une programmation de musique électronique dans un sens beaucoup plus large. Il est bon que ces deux festivals, avec leurs identités distinctes, coexistent.

Rhea & Alien Voices, Cosmic Nights 2014 / photo : Joost Egelie
Rhea & Alien Voices live @ Cosmic Nights 2014
(photo : Joost Egelie)
Tu parlais du public, des gens de ta génération. Comment attirer un public plus jeune ?

MdW – Je crois que pour attirer un public plus jeune, il faut d'abord attirer des musiciens plus jeunes. Je suis en contact avec un tout nouveau groupe de Louvain, un duo qui passe régulièrement à la radio. Ils n'ont pas de synthés. Ils font tout au violoncelle et à la guitare, mais avec des pédales, des effets, des boîtes. On les diffuse à la radio parce que leur musique passe pour du jazz expérimental. Mais en fait, c'est quoi ? De la musique planante ! Il faut comprendre que cette musique cosmique n'est pas forcément synonyme de synthétiseurs. Quoi qu'il en soit, je les ai sollicités pour l'année prochaine. Tout comme un autre groupe, cette fois originaire du nord des Pays-Bas. Ils ont vingt ou trente ans eux aussi et ils fabriquent leur ambient music dans le même esprit. Pareil pour Alien Voices, le duo allemand qu'on a accueilli l'année dernière. Leur seule instrument, c'est leur voix. Ils chantent de la musique sacrée mongole et ça fonctionne très bien aussi.

Michael Brückner & Mathias Brüssel, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner & Mathias Brüssel live @ Cosmic Nights 2015

Si j'ai bien compris, les Cosmic Nights sont censées se dérouler alternativement au planétarium de Bruxelles et dans une église.

MdW – En effet, l'édition 2014 s'est déroulée en l'église d'un tout petit village de la Flandre profonde [l'église des Chartreux de Lierde-Saint-Martin]. L'ambiance était exceptionnelle. Nous avons rencontré un gros problème de lumière qui nous a obligés à éclairer la nef à la bougie. Imagine la scène illuminée par 160 bougies ! Nous y avions été autorisés moyennant certaines précautions, dans la mesure où il s'agit d'une église classée du XVIIIe siècle. On avait vraiment l'impression d'être dans une grotte. L'année prochaine, le festival devrait se dérouler à nouveau dans une église, mais nous ne savons pas encore laquelle. Je songe déjà à renouveler le concept. Nous cherchons donc un local, une grande église, peut-être un cloître, où des artistes se produiraient dans différentes pièces, des sortes de chambres cosmiques que le public pourrait investir le temps qu’il lui plairait, rester 20 minutes ou une heure, venir ou revenir. Ça impliquerait des performances simultanées, beaucoup plus longues, et une musique moins structurée, plus ambient, plus drones. J'aimerais que tout le bâtiment soit baigné en permanence dans une atmosphère ambient.

The Roswell Incident, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
The Roswell Incident live @ Cosmic Nights 2015
En attendant, qui joue ce soir ?

MdW – En tête d'affiche, nous avons The Roswell Incident, qu'on connaît bien maintenant, surtout depuis leur concert du B-Wave en 2013. Non seulement j'aime beaucoup leur musique, typiquement Berlin School, mais en plus, je les connais depuis longtemps. Tout à l'heure, je disais qu'il y avait eu une période de quinze ans de néant en Belgique. Eh bien, les frères Buytaerts font partie des rares à avoir persévéré. Tout au long des années 2000, ils ont continué à organiser des événements, entre autres avec le groupe belge Age et avec les Néerlandais de Free System Projekt.
Le set analogique de Ian Mantripp, Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Le set analogique de Ian Mantripp
@ Cosmic Nights 2015
Ce soir, nous avons bien sûr des visiteurs allemands avec Michael Brückner et Mathias Brüssel, mais aussi un Anglais, Ian Mantripp, qui explore encore plus profondément la Berlin School. En fait, même s'il représente la Grande-Bretagne, il habite dans le coin, à Waterloo. Son truc, ce sont les synthétiseurs analogiques modulaires dans la lignée de Klaus Schulze et du Tangerine Dream des années 70. Il est très fort. Sa musique est d'une simplicité surprenante, sans grands moyens, mais une musique vivante. C'est la première fois de sa vie qu'il joue en live. Enfin, nous accueillons Cycle of Moebius, un duo belge composé de Jovica Storer et Pieter Gyselinck, plus connu sous le nom de Lounasan. Tu t'en souviens peut-être : Lounasan avait fait une démonstration très ambient lors du premier B-Wave Festival en 2013. Mais Cycles of Moebius n'a rien à voir. Ils font une musique électronique plus contemporaine, du genre qu'on est plus susceptible d'entendre au B-Wave ou aux Pays-Bas.

Et je crois savoir qu'il y aura aussi un certain Rhea en ouverture.

MdW – En effet, j'aime ouvrir le festival. Je vais jouer avec Ruud Rondou pour la première fois depuis la séparation de Purfoze il y a trente ans. Mais aujourd'hui, nous voulions faire quelque chose de spécial. Il se trouve que Ruud a toujours été un très bon guitariste. Comme Purfoze n'avait jamais joué qu'avec des synthés, nous avons pour une fois voulu mettre à profit sa guitare.

Rhea / source : Mark de Wit
Rhea (source : Mark de Wit)
D'où vient cet intérêt pour la musique « cosmique », singulièrement cette scène électronique allemande ?

MdW – Dans les années 1975-1976, une émission très populaire intitulée Muziek uit de Kosmos, ou Music out of the Cosmos, était diffusée à la radio chaque mercredi, entre 10 heures du soir et minuit. Il y avait de la musique, des poèmes, le tout dans une atmosphère particulière. Un programme mythique ! L'animateur, Paul Verkempinck, nous a rendu visite aux Cosmic Nights l'année dernière. Malheureusement il ne sera pas là aujourd'hui. C'est de lui qu'est venue cette passion. Ruud Rondou et son frère aîné écoutaient son émission. Ils m'ont convaincu de l'écouter à mon tour. La première fois, on se demande ce que sont tous ces bruits bizarres, mais après quelque temps, on s'habitue. Nous avons été très influencés par Klaus Schulze et Tangerine Dream, mais aussi par la Discreet Music de Brian Eno, très planante, très minimaliste, qui demeure une grande source d'inspiration jusqu'à aujourd'hui.

Purfoze - Songs of the Earth / source : discogs
Purfoze – Songs of the Earth (1984, rééd. par Rhea, 2013)
Comment est né Purfoze ?

MdW – Purfoze est né dans ces mêmes années, de notre collaboration avec un troisième larron, Mark Creemers, un ingénieur capable de construire lui-même ses propres synthétiseurs. Ruud et lui s'adonnaient à leurs petites expérimentations dans le garage du père de Mark, qui était lui aussi ingénieur. Et un jour, ils m'ont proposé de les rejoindre pour former un trio. C'est alors que j'ai investi dans mon premier synthé, un Korg MS-20 qui est toujours en parfait état et que j'ai même eu l'occasion d'utiliser l'année dernière à l'église. Puis j'ai acheté un autre synthé, une chambre d'écho, etc. Je ne me suis plus arrêté. Et pourtant, je n'avais suivi aucune formation musicale, hormis une formation classique étant enfant. Purfoze a joué pour la dernière fois en septembre 1989 à Anvers, lors du Wending Festival auquel participaient aussi Mind Over Matter et Patrick Kosmos. Quelques années plus tard, Frits Couwenberg m'a sollicité pour jouer lors du festival KLEM, mais ce n'était pas évident d'envisager de venir jouer tout seul. Je ne me sentais pas capable de proposer un concert vraiment satisfaisant. En outre, j'avais trop de travail.

Quel genre de travail ?

MdW – Je suis réalisateur pour la télévision. Je réalise les directs en plateau : le journal, les magazines. C'est un travail très stressant. Ma musique agit comme une compensation. Elle me relaxe. Elle demande une telle concentration qu'on en oublie le stress.

C'est dans les années 2000 que tu as décidé de te produire à nouveau en solo sous le nom de Rhea.

MdW – Oui, j'ai créé mon petit label personnel, qui s'appelle aussi Rhea, sur lequel j'ai publié quatre CD. Mon dernier album, Crescent, est aussi sorti en vinyle 180 grammes.

Rhea - Crescent / source : Mark de Wit
Rhea – Crescent (2013)
Les CD se vendent-ils si bien que ça ?

MdW – J'ai l'impression qu'il faut en sortir au moins un par an pour vendre correctement. Or je n'ai pas enregistré d'album en 2014. Du coup, les autres ne partent plus aussi bien. Pourtant, le public de ce type de festival est encore très attaché au CD. Il veut avoir l'objet physique en main. Je ne propose pas encore de téléchargement, mais c'est prévu. Dans quelques mois. Je me suis déjà inscrit sur Bandcamp.

Des projets ?

MdW – Oui, le B-Wave en novembre et les Cosmic Nights l'année prochaine. En outre, dès que j'ai un moment, je continue à enregistrer de la musique. Je développe actuellement deux idées. D'une part, je voudrais faire un disque fondé un peu plus sur les séquenceurs analogiques, mais avec des séquences complexes. D'autre part, je prépare un album de drones ou de dark ambient que j'aimerais publier en vinyle. Certains morceaux sont déjà enregistrés. Notre prestation de ce soir le sera aussi. Du reste, chaque artiste a prévu d’enregistrer son propre concert.