dimanche 31 mai 2015

Cosmic Nights 2015 : musique cosmique à l’ombre de l’Atomium

 

L’année 2013 a marqué la renaissance de la musique « cosmique » en Belgique sous l’impulsion de deux nouveaux événements : les Cosmic Nights et le B-Wave Festival. Toute une scène s’est alors révélée à son public, qui se donnait jusqu’alors plutôt rendez-vous aux Pays-Bas voisins, voire en Allemagne ou en Angleterre. Cette année, le planétarium de Bruxelles accueillait la 3e édition des Cosmic Nights sous la houlette de son promoteur, le musicien Mark de Wit. La manifestation faisait la part belle à la scène locale, avec Rhea et Ruud Rondou, Cycles of Moebius et The Roswell Incident. Michael Brückner et Mathias Brüssel représentaient l’Allemagne, tandis que Ian Mantripp, bien que résident belge, incarnait la Grande-Bretagne.

 

Cosmic Nights 2015 @ Planétarium de Bruxelles / photo S. Mazars
Le festival Cosmic Nights 2015 au planétarium de Bruxelles

Bruxelles, le 29 mai 2015

Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea
Le planétarium est un lieu propice à la musique « cosmique » que Mark de Wit veut promouvoir. Mais comment disposer les volumineux synthétiseurs de cinq groupes différents dans une salle encombrée en son centre par un projecteur non moins imposant, et conçue pour des spectateurs assis en cercle, le nez en l’air ? Une solution possible, vue à Bochum et Berlin : les musiciens s’entassent dans un coin, et tant pis pour les spectateurs situés à l’autre bout de la salle ! A Bruxelles, en revanche, les instruments sont disposés autour de l’anneau central, sous le projecteur. Il revient alors aux spectateurs désireux de voir les musiciens de changer de place en fonction du programme de la soirée, comme des planètes autour du soleil.

Le set de Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Le set de Rhea & Ruud Rondou
Mark de Wit, l’organisateur de l’événement, lui-même musicien, se produit régulièrement sous le nom de Rhea. C’est lui qui, une fois encore, assure l’ouverture du festival avec un court set d’une vingtaine de minutes, accompagné à la guitare électrique par Ruud Rondou. Les deux hommes ont fait partie dans les années 80 du trio belge Purfoze, qui s’était donné pour tâche de mixer les séquences de la Berlin School avec les nappes de l’ambient music. Entre les deux univers, Rhea a, semble-t-il, choisi. Le morceau joué sous le dôme du planétarium annonce le règne sans partage de l’ambient la plus pure. Même si son collègue guitariste se laisse d’abord aller à un solo – certes cosmique, mais un solo tout de même, qu’on s’attendrait aussi bien à entendre dans du rock –, il finit à son tour par se laisser aller aux effets hypnotiques. Cette brève introduction donne le ton, elle annonce ce qui va suivre : la musique, bien sûr, mais aussi l’atmosphère. Assis en tailleur sur un épais tapis de fourrure, devant ses systèmes modulaires, Rhea s’inscrit dans une imagerie hippie bienvenue. Il ne manque plus que le sitar de Ravi Shankar… ou de Klaus Hoffmann-Hoock.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Cycles of Moebius
Pour le duo Cycles of Moebius, le festival Cosmic Nights constitue une première. Ses deux membres sont plus connus séparément. Jovica Storer et Pieter Gyselinck alias Lounasan appartiennent en outre au même label, C-o-l-o-u-r-s. Eux aussi sont très amateurs de drones et de nappes, mais n’hésitent pas à séquencer leur musique quand l’envie leur en prend. Ce soir, c’est à Lounasan que revient cette tâche, tandis que Jovica Storer se charge des solos, bien aidé par sa formation de pianiste.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux musiciens ne cachaient pas leur stress avant leur entrée en scène, et leur prestation s’en est parfois ressentie. Certaines bonnes idées sont abandonnées brusquement, avant même d’avoir pu donner leur pleine mesure, comme si Jovica et Lounasan hésitaient entre plusieurs directions. Mais cette manière de procéder peut aussi s’interpréter comme un style : la musique de Cycle of Moebius devrait donc être perçue comme une combinaison de petites touches de musique, comme une peinture impressionniste.



Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
 Ian Mantripp est britannique et habite à Waterloo, en Belgique. Parfaitement francophone, il produit une musique qui, elle, lorgne résolument du coté de l’Allemagne. Assis par terre comme Rhea, il a construit autour de lui une forteresse d’instruments ; « 100% analogiques », précise Mark de Wit ! Le dispositif de Ian rappelle beaucoup celui du Klaus Schulze des années 70. Sa musique aussi. Ian construit ses morceaux comme Schulze : nappes et séquences entrelacées qui évoluent jusqu’à l’introduction d’un solo.
Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Tout le monde se souvient des solos interminables et parfois dissonants de Klaus Schulze. Ian Mantripp reste quant à lui toujours dans les limites de l’harmonie – ce qui le rapproche plutôt de Tangerine Dream – et sait s’arrêter à point. Sans jamais quitter les seventies – l’improvisation règne –, chaque morceau reste si admirablement structuré et conçu qu’il résonne instantanément comme un classique. On peut s’en faire une idée en écoutant sur Soundcloud l’un d’entre eux, intitulé Dancing On The Ecliptic. Ian Mantripp ne s’était jamais produit en public. L’émotion était palpable, même dans ses machines. Tirer une émotion d’un assemblage de câbles électriques : n’est-ce pas ce paradoxe qui fait tout le charme de la musique électronique classique ?

Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner & Mathias Brüssel
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux Allemands Michael Brückner et Mathias Brüssel ont, eux aussi, cet inexplicable talent. Malgré la répétition générale donnée deux semaines auparavant à Mayence, le duo ne savait pourtant pas exactement ce qui allait se produire sur scène. Après le concert, Mathias Brüssel avouait d’ailleurs avoir complètement dévié en cours de route par rapport au programme prévu. Rythmes, séquences et pads sont de son ressort ce soir, tandis que Michael Brückner s’adjuge les claviers, jouant parfois deux solos en miroir sur deux synthés différents.
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Là encore, l’ambient music planante et la Berlin School sont au rendez-vous, mais dans une combinaison complexe qui fait intervenir d’autres univers, plus contemporains et noisy du côté de Brüssel, plus anciens et expérimentaux du côté de Brückner. Par ailleurs, Brückner & Brüssel sont les seuls à ne pas se reposer sur les visuels du planétarium – rotation des planètes, défilé des constellations – pour illustrer leur musique. Deux jours avant le show, Michael Brückner avait mis à profit ses talents de graphiste pour concevoir de magnifiques tableaux dont il ignorait encore la veille s’ils seraient compatibles avec le matériel de projection du planétarium.

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
The Roswell Incident, un dernier duo, clôturait la soirée. Il n’a fallu que quelques mois aux frères Koen et Jan Buytaerts pour conquérir leur public, notamment à l’occasion de deux prestations mémorables au B-Wave en Belgique (2013) et au E-Live aux Pays-Bas (2014). Koen et Jan ont compris ce qu’était une séquence et ils le prouvent une fois de plus ce soir avec un show 100% inédit. D’abord étonnement tranquilles et prudents, loin de l’univers sombre auquel ils nous avaient habitués, ils introduisent ensuite ces séquences dont ils ont le secret, puissantes et travaillées, instantanément convaincantes. Le point fort de Roswell Incident reste sans doute cette capacité à ménager ses effets. Ce soir, c’est l’intensité croissante, le crescendo, jusqu’à ce climax où les séquences s’enchevêtrent et culminent pour mourir brutalement. On peut regretter qu’ils n’aient pas fini là-dessus !

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit affirmait vouloir promouvoir les formes classiques de la musique électronique, la « musique cosmique ». Cette édition des Cosmic Nights a été aussi l’occasion d’encourager une scène belge de plus en plus fournie. La Belgique va-t-elle redevenir un pôle d’attraction de la Berlin School et de l’ambient ? Le 14 novembre prochain, le 3e B-Wave Festival pourrait accomplir un nouveau pas en ce sens. Johan Geens profitait des Cosmic Nights pour en révéler l’affiche. Le plat pays sera bien sûr représenté avec The Tower Tree, et l’Angleterre avec Radio Massacre International. Même la France sera là, grâce à Space Megalithe. Surtout, c’est l’immense artiste américain Robert Rich qui pourrait être de la partie. A condition qu’un dernier sponsor réponde favorablement aux sollicitations des organisateurs.
The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars

>> Interview de The Roswell Incident
>> Interview de Michael Brückner
>> Interview de Mark de Wit (Rhea)