dimanche 31 mai 2015

Cosmic Nights 2015 : musique cosmique à l’ombre de l’Atomium

 

L’année 2013 a marqué la renaissance de la musique « cosmique » en Belgique sous l’impulsion de deux nouveaux événements : les Cosmic Nights et le B-Wave Festival. Toute une scène s’est alors révélée à son public, qui se donnait jusqu’alors plutôt rendez-vous aux Pays-Bas voisins, voire en Allemagne ou en Angleterre. Cette année, le planétarium de Bruxelles accueillait la 3e édition des Cosmic Nights sous la houlette de son promoteur, le musicien Mark de Wit. La manifestation faisait la part belle à la scène locale, avec Rhea et Ruud Rondou, Cycles of Moebius et The Roswell Incident. Michael Brückner et Mathias Brüssel représentaient l’Allemagne, tandis que Ian Mantripp, bien que résident belge, incarnait la Grande-Bretagne.

 

Cosmic Nights 2015 @ Planétarium de Bruxelles / photo S. Mazars
Le festival Cosmic Nights 2015 au planétarium de Bruxelles

Bruxelles, le 29 mai 2015

Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit alias Rhea
Le planétarium est un lieu propice à la musique « cosmique » que Mark de Wit veut promouvoir. Mais comment disposer les volumineux synthétiseurs de cinq groupes différents dans une salle encombrée en son centre par un projecteur non moins imposant, et conçue pour des spectateurs assis en cercle, le nez en l’air ? Une solution possible, vue à Bochum et Berlin : les musiciens s’entassent dans un coin, et tant pis pour les spectateurs situés à l’autre bout de la salle ! A Bruxelles, en revanche, les instruments sont disposés autour de l’anneau central, sous le projecteur. Il revient alors aux spectateurs désireux de voir les musiciens de changer de place en fonction du programme de la soirée, comme des planètes autour du soleil.

Le set de Rhea & Ruud Rondou @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Le set de Rhea & Ruud Rondou
Mark de Wit, l’organisateur de l’événement, lui-même musicien, se produit régulièrement sous le nom de Rhea. C’est lui qui, une fois encore, assure l’ouverture du festival avec un court set d’une vingtaine de minutes, accompagné à la guitare électrique par Ruud Rondou. Les deux hommes ont fait partie dans les années 80 du trio belge Purfoze, qui s’était donné pour tâche de mixer les séquences de la Berlin School avec les nappes de l’ambient music. Entre les deux univers, Rhea a, semble-t-il, choisi. Le morceau joué sous le dôme du planétarium annonce le règne sans partage de l’ambient la plus pure. Même si son collègue guitariste se laisse d’abord aller à un solo – certes cosmique, mais un solo tout de même, qu’on s’attendrait aussi bien à entendre dans du rock –, il finit à son tour par se laisser aller aux effets hypnotiques. Cette brève introduction donne le ton, elle annonce ce qui va suivre : la musique, bien sûr, mais aussi l’atmosphère. Assis en tailleur sur un épais tapis de fourrure, devant ses systèmes modulaires, Rhea s’inscrit dans une imagerie hippie bienvenue. Il ne manque plus que le sitar de Ravi Shankar… ou de Klaus Hoffmann-Hoock.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Cycles of Moebius
Pour le duo Cycles of Moebius, le festival Cosmic Nights constitue une première. Ses deux membres sont plus connus séparément. Jovica Storer et Pieter Gyselinck alias Lounasan appartiennent en outre au même label, C-o-l-o-u-r-s. Eux aussi sont très amateurs de drones et de nappes, mais n’hésitent pas à séquencer leur musique quand l’envie leur en prend. Ce soir, c’est à Lounasan que revient cette tâche, tandis que Jovica Storer se charge des solos, bien aidé par sa formation de pianiste.

Cycles of Moebius @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux musiciens ne cachaient pas leur stress avant leur entrée en scène, et leur prestation s’en est parfois ressentie. Certaines bonnes idées sont abandonnées brusquement, avant même d’avoir pu donner leur pleine mesure, comme si Jovica et Lounasan hésitaient entre plusieurs directions. Mais cette manière de procéder peut aussi s’interpréter comme un style : la musique de Cycle of Moebius devrait donc être perçue comme une combinaison de petites touches de musique, comme une peinture impressionniste.



Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Ian Mantripp
 Ian Mantripp est britannique et habite à Waterloo, en Belgique. Parfaitement francophone, il produit une musique qui, elle, lorgne résolument du coté de l’Allemagne. Assis par terre comme Rhea, il a construit autour de lui une forteresse d’instruments ; « 100% analogiques », précise Mark de Wit ! Le dispositif de Ian rappelle beaucoup celui du Klaus Schulze des années 70. Sa musique aussi. Ian construit ses morceaux comme Schulze : nappes et séquences entrelacées qui évoluent jusqu’à l’introduction d’un solo.
Ian Mantripp @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Tout le monde se souvient des solos interminables et parfois dissonants de Klaus Schulze. Ian Mantripp reste quant à lui toujours dans les limites de l’harmonie – ce qui le rapproche plutôt de Tangerine Dream – et sait s’arrêter à point. Sans jamais quitter les seventies – l’improvisation règne –, chaque morceau reste si admirablement structuré et conçu qu’il résonne instantanément comme un classique. On peut s’en faire une idée en écoutant sur Soundcloud l’un d’entre eux, intitulé Dancing On The Ecliptic. Ian Mantripp ne s’était jamais produit en public. L’émotion était palpable, même dans ses machines. Tirer une émotion d’un assemblage de câbles électriques : n’est-ce pas ce paradoxe qui fait tout le charme de la musique électronique classique ?

Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner & Mathias Brüssel
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Les deux Allemands Michael Brückner et Mathias Brüssel ont, eux aussi, cet inexplicable talent. Malgré la répétition générale donnée deux semaines auparavant à Mayence, le duo ne savait pourtant pas exactement ce qui allait se produire sur scène. Après le concert, Mathias Brüssel avouait d’ailleurs avoir complètement dévié en cours de route par rapport au programme prévu. Rythmes, séquences et pads sont de son ressort ce soir, tandis que Michael Brückner s’adjuge les claviers, jouant parfois deux solos en miroir sur deux synthés différents.
Michael Brückner & Mathias Brüssel @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Là encore, l’ambient music planante et la Berlin School sont au rendez-vous, mais dans une combinaison complexe qui fait intervenir d’autres univers, plus contemporains et noisy du côté de Brüssel, plus anciens et expérimentaux du côté de Brückner. Par ailleurs, Brückner & Brüssel sont les seuls à ne pas se reposer sur les visuels du planétarium – rotation des planètes, défilé des constellations – pour illustrer leur musique. Deux jours avant le show, Michael Brückner avait mis à profit ses talents de graphiste pour concevoir de magnifiques tableaux dont il ignorait encore la veille s’ils seraient compatibles avec le matériel de projection du planétarium.

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
The Roswell Incident, un dernier duo, clôturait la soirée. Il n’a fallu que quelques mois aux frères Koen et Jan Buytaerts pour conquérir leur public, notamment à l’occasion de deux prestations mémorables au B-Wave en Belgique (2013) et au E-Live aux Pays-Bas (2014). Koen et Jan ont compris ce qu’était une séquence et ils le prouvent une fois de plus ce soir avec un show 100% inédit. D’abord étonnement tranquilles et prudents, loin de l’univers sombre auquel ils nous avaient habitués, ils introduisent ensuite ces séquences dont ils ont le secret, puissantes et travaillées, instantanément convaincantes. Le point fort de Roswell Incident reste sans doute cette capacité à ménager ses effets. Ce soir, c’est l’intensité croissante, le crescendo, jusqu’à ce climax où les séquences s’enchevêtrent et culminent pour mourir brutalement. On peut regretter qu’ils n’aient pas fini là-dessus !

The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Mark de Wit affirmait vouloir promouvoir les formes classiques de la musique électronique, la « musique cosmique ». Cette édition des Cosmic Nights a été aussi l’occasion d’encourager une scène belge de plus en plus fournie. La Belgique va-t-elle redevenir un pôle d’attraction de la Berlin School et de l’ambient ? Le 14 novembre prochain, le 3e B-Wave Festival pourrait accomplir un nouveau pas en ce sens. Johan Geens profitait des Cosmic Nights pour en révéler l’affiche. Le plat pays sera bien sûr représenté avec The Tower Tree, et l’Angleterre avec Radio Massacre International. Même la France sera là, grâce à Space Megalithe. Surtout, c’est l’immense artiste américain Robert Rich qui pourrait être de la partie. A condition qu’un dernier sponsor réponde favorablement aux sollicitations des organisateurs.
The Roswell Incident @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars

>> Interview de The Roswell Incident
>> Interview de Michael Brückner
>> Interview de Mark de Wit (Rhea)


mardi 26 mai 2015

L'univers de Michael Brückner : grands espaces et microprocesseurs


Depuis 1992, Michael Brückner a publié plus de cent albums de musique électronique et ambient. Si ce graphiste de métier a autoproduit la plupart de ses disques, il fait partie, depuis 2012, de la pléthorique écurie SynGate, qui lui apporte aujourd’hui un public plus large et la reconnaissance de ses pairs. Invité le 29 mai à jouer pour la première fois à l’étranger, dans le cadre du festival Cosmic Nights au planétarium de Bruxelles, Michael Brückner organisait deux semaines auparavant une petite répétition publique chez lui, à Mayence, devant une cinquantaine de passionnés. L’occasion d’une petite discussion à laquelle assistait également Mathias Brüssel le bien nommé, qui devait l’accompagner à Bruxelles.

 
Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner et son t-shirt Klaus Schulze (période Are you Sequenced ?)

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

As-tu suivi une formation musicale ?

Michael Brückner – Je suis autodidacte. J'ai même débuté assez tard, après 20 ans, alors qu'en général, on commence à étudier la musique plutôt entre 3 et 6 ans. En revanche, j'ai toujours aimé la musique, et voulu en faire. J'ai gardé ce rêve en tête pendant un certain temps, et c’est en achetant mon premier clavier que j’ai franchi le pas.

Pourquoi un clavier ? Pourquoi pas une guitare ou une batterie ?

MB – D'abord, parce que c'était l'instrument le plus facile à jouer. La guitare m'aurait plu également, mais j'aurais eu plus de mal tout seul. Ensuite, j'aime les sons et les potentialités du clavier, même si cet achat avait peu à voir avec la musique qui m'intéressait à l'époque. Je n'ai jamais écouté exclusivement de la musique électronique. J'aimais beaucoup le rock, le rock progressif de Yes et Camel, ou le hard rock et le heavy metal. La musique électronique n'a représenté qu'une partie de mon intérêt pour les années 70 en général. Une grande décennie ! D'ailleurs, on peut rattacher Klaus Schulze et Tangerine Dream aussi bien au krautrock qu'à la musique électronique.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Michael Brückner en répétition
Faire de la musique est une chose, Décider de produire un album en est une autre. Comment est né ton projet musical ?

MB – J'ai toujours eu cette envie en moi. J'admirais beaucoup les musiciens. Ils étaient des magiciens à mes yeux. Chaque fois que je me retrouvais seul dans une pièce avec un clavier ou un orgue, il fallait absolument que j'essaie. Et dès que quelqu'un entrait dans la pièce je m'arrêtais aussitôt ! Vers l'âge de 20 ans, j'ai commencé à pratiquer une discipline très particulière de yoga à base de méditation dans une sorte de communauté. On chantait des chansons, on jouait de l'harmonium indien – cet instrument à soufflet que tu connais peut-être. Un jour, dans la rue, sur un tas d'ordures, j'ai trouvé un petit harmonium électrique qui fonctionnait encore. J'ai pensé qu'il pourrait me servir à m'entraîner sur ces chansons. Mieux que ça, il m'a encouragé à chanter, moi qui étais si mauvais chanteur. De fil en aiguille, j'ai commencé à utiliser l'appareil pour composer mes propres morceaux. Plus tard, j'ai envisagé d'emménager dans un nouvel appartement avec ma compagne d'alors. J'avais déjà retiré l'argent pour la caution quand elle a brusquement changé d'avis. J'avais donc cet argent en poche, peut-être 2000 marks. J'ai alors décidé de me faire plaisir : je suis entré dans un magasin de musique et c'est là que j'ai acheté mon fameux premier clavier.

Je sais bien que les musiciens n'aiment pas être catégorisés dans des genres musicaux. Mais ces notions sont très utiles pour savoir de quoi on parle. De ton côté, quels genres explores-tu, quelles ambiances développes-tu dans ta musique ?

MB – J'y réfléchissais ce matin. Le rock et la pop expriment essentiellement les émotions et les sujets basiques de la vie quotidienne : l'amour, la colère, les problèmes sociaux, etc. La musique ambient permet de son côté d'aborder des thèmes plus vastes : évoquer la fonte d'un glacier, l'orbite des planètes, l'agitation moléculaire, les nuages dans le ciel ou la mousse sur une vieille pierre. Toutes choses très belles mais qui ne jouent pas forcément un rôle immédiat dans le quotidien, même si on peut toujours en ressentir des effets. Ces préoccupations conditionnent la structure des morceaux, qui doivent être plus soutenus, qui ont besoin d'un peu plus de temps pour se développer.

Tu parlais de Klaus Schulze et de Tangerine Dream, et à l'instant tu citais l'ambient music. Penses-tu à des gens comme Robert Rich ou Steve Roach ?

MB – Je les ai découverts un peu plus tard. C'est à un membre de notre communauté yogique que je dois d'avoir entendu pour la première fois Dreamtime Return, de Steve Roach. Quant à Robert Rich, je ne le connais que depuis quelques années, grâce à Facebook. Son nom m'était familier, j'avais probablement vu passer sa photo dans un magazine spécialisé, mais j'ignorais tout de sa musique. C'est un artiste fabuleux.

Les 85 premiers CD de Michael Brückner publiés en 2006 / photo S. Mazars
Le coffret Michael Brückner publié en 2006. Les tranches mises bout à bout forment un visage familier.

Et toi-même, combien d'albums as-tu finalement enregistrés et publiés ?

MB – Alors... C'est compliqué. Le nombre d'albums officiels est d'environ 110. Je sais, c'est beaucoup, mais il y a une explication. Jusqu'à l'année 2006, j'enregistrais ma musique dans mon coin, pour moi tout seul. L'objectif a toujours été de publier un vrai disque sur un vrai label, mais je voulais attendre de réaliser un album suffisamment bon à mes yeux.

Insinues-tu que 90% de ta production n'est pas bonne ?

MB – Noooooon, ce n'est pas ce que je voulais dire ! Si j'ai attendu si longtemps, c'est surtout parce que je n'étais pas sûr de moi. Ça rejoint ta première question. J'étais intimidé par les autres artistes qui, eux, avaient appris la musique. J'essayais donc de faire de mon mieux pour créer un bon album. Or, jusqu'à 2005, j'estimais que ma production ne me permettait pas d'atteindre cet objectif. A cette date, une vingtaine de disques étaient terminés – jusqu'à la couverture – et autant de projets en cours. Puis un jour, j'ai eu une violente douleur au côté qui m'a vraiment inquiété. Suis-je malade ? Et si je meurs ? J'ai alors décidé qu'il n'y avait plus de temps à perdre. En un an, j'ai mis la touche finale à toutes mes archives, et j'ai publié d'un coup l'ensemble de mes enregistrements de 1992 à 2006 sous la forme d'un coffret. Ce n'est qu'à ce moment que je me suis véritablement rendu compte de l'ampleur de ma production. Finalement ça représentait 85 CD.

Michael Brückner CDs / source : michaelbrueckner.bandcamp.com, syngate.bandcamp.com
Endless Mind Portal (2011) – Eleventh Sun (Luna, 2012) – Thirteen
Rites of Passage
(SynGate, 2013) – Ombra Revisited (Bi-Za, 2014)
Admettons que je souhaite faire une sélection « Michael Brückner pour les débutants » : quels sont, disons, les 5 albums que tu me conseillerais ?

MB – Pour commencer : Ombra Revisited, un disque qui va dans la direction avant-gardiste de Robert Rich ou Markus Reuter ; Eleventh Sun, également dans le genre ambient ; Thirteen Rites of Passage – encore un CD relativement récent. Je citerais aussi une vieille production de l'an 2000 que personne ne connaît et qui s'intitule Movies Moving in my Head. C'est une sélection de 40 morceaux très brefs qui trouverons aussi, je l’espère, leur modeste public. Et pour finir, Endless Mind Portal, de 2011.

J'imagine que tu as encore un bon paquet d'archives inédites.

MB – Oui. Rien qu'avec Mathias Brüssel, nous avons déjà 40 heures de musique en stock alors que nous ne collaborons que depuis deux ans. Nous enregistrons tout. Ceci explique cela. Mais rassure-toi, on va dire que 20 heures seulement sur les 40 sont absolument géniales !

Combien de CD vends-tu ?

MB – Presque rien, comme la plupart de mes collègues dans le genre. Même Ombra Revisited, qui a coûté un peu plus cher que les autres, avec une couverture de qualité personnalisable, un pressage de 100 pièces et pas mal de publicité, ne s'est écoulé qu'à 42 exemplaires en un an sur le marché.

Changement de sujet. Quel est ton métier ?

MB – Je suis graphiste.

Michael Brückner CDs / source : syngate.bandcamp.com, michaelbrueckner.bandcamp.com
100 Million Miles Under The Stars (SynGate, 2012) – In letzter Konsequenz (2014) –
l'excellent Sparrows avec Detlef Everling (Luna, 2014) – Two Letters From Crimea (2014)
 J'imagine que ça aide pour élaborer les couvertures dont tu parles.

MB – Oui, plutôt. J'ai réalisé la plupart d’entre elles.

Je crois savoir que tu as aussi conçu le logo du sous-label de SynGate, Luna.

MB – Je connaissais Kilian [Schlömp-Ülhoff] avant qu'il rachète SynGate. Il faisait déjà partie de l'équipe, mais il ne s'occupait alors que de la presse, du site et de la page Facebook. Quand Lothar Lubitz lui a vendu l'affaire, Kilian a tout de suite voulu étendre le spectre du label à l'ambient, pour ne pas rester cantonné à la Berlin School – en gros, le Tangerine Dream des années 80. Il a beaucoup réfléchi, il s'est demandé si ça ne dénaturerait pas l'identité de SynGate ou si des gens seraient simplement intéressés. Il a donc opté pour l'idée d'un sublabel. Et c'est à moi qu'il a confié le premier disque de la série, Eleventh Sun. J’avais déjà publié chez SynGate un précédent disque, mon centième, et le premier sur un vrai label : 100 Million Miles Under The Stars. La même année, en 2012, Kilian a fondé Luna. Il savait que j'étais graphiste, mais il n'a pas voulu me solliciter pour dessiner le logo. Au lieu de cela, il a demandé à l'un de ses collègues de travail. Quand il m’a envoyé le résultat, je l’ai trouvé tellement mauvais, tellement atroce, que je lui ai dit : « Kilian, ne te fâche pas, mais si je dois publier de la musique sur ce label, je ne veux pas voir mon nom associé à un logo aussi épouvantable. Laisse-moi en créer un meilleur ».

Ça ne t’empêche pas de laisser à d’autres le soin de concevoir des pochettes, comme Andreas Schwietzke, l'artiste fractal.

MB – Andreas est un ami. Je suis très fan de son travail. Pour In letzter Konsequenz, il avait créé de très nombreuses images, toutes géniales. Le choix n’a pas été simple. Lorsque j’étais ado, j’ai moi aussi fait de l'illustration dans le domaine du fantastique et de la science-fiction. J’aurais aimé en faire mon métier, mais les circonstances en ont décidé autrement.

Des couvertures envisagées pour l'album "In letzter Konsequenz" / source : facebook.com/bruecknerAmbient
Quatre des couvertures envisagées pour l'album In letzter Konsequenz (2013), toutes conçues par Andreas Schwietzke.
Le choix final a été décidé après un sondage sur Facebook [source].
 A part SynGate, tu travailles désormais avec d'autres labels. Par exemple, qui a publié Ombra Revisited ?

MB – C'est Bi-Za Records, le label personnel du musicien Hagen von Bergen, un vieil ami. Normalement, il ne l’utilise que comme débouché pour ses propres productions. Mon disque est une exception, il s’agit du premier qui ne soit pas de lui.

Dans cette forêt d'albums, te souviens-tu seulement du dernier ?

MB – J’en ai sorti un récemment sur un net-label américain. Il s’agit d’une série qui s'appelle Fog Music. Ils ont choisi pour principe de nommer leurs albums par des numéros. Et le mien s'appelle Fog Music 35. Mais à la date de sa publication [le 6 février 2015], la musique qui le composait avait déjà un an. Pour moi, le disque le plus récent reste donc quand même Two Letters From Crimea, même s’il est sorti avant [le 16 décembre 2014].


Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Toi qui connais bien les deux mondes : comment compares-tu le travail avec un label et le « do it yourself » ?

MB – Entre nous, j'ai cette impression que, même sur un label, l’artiste fait encore beaucoup de choses lui-même. L’avantage, par exemple chez SynGate, c'est la promotion. Mais Kilian ne peut pas tout faire. Il gère plus de 100 artistes.

Vraiment ? En comptant le catalogue, peut-être. Mais je crois qu’il ne doit pas y en avoir plus de 20 actifs.

MB – Ça reste beaucoup. En revanche, Kilian est présent sur tous les festivals, il a toujours son stand attitré, et il rencontre les fans. Or beaucoup d’entre eux s'orientent justement en fonction d’un label. Un type peut bien enregistrer l’album le plus génial du monde – ou pas –, s’il le fait dans son coin, il aura du mal à sortir de l’anonymat. En revanche, un label spécialisé comme Syngate a déjà ses fans : des gens qui en suivent l’actualité depuis 10 ou 20 ans, qui achètent régulièrement. Le jour où ils voient surgir un nouveau nom comme Michael Brückner, ils vont être curieux et peut-être plus facilement concevoir un achat. On en revient à ce que tu disais : les genres musicaux, les catégories aident les fans à s'orienter. C’est vrai pour les ventes, en tout cas.

Michael Brückner en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Comment utilises-tu les nouveaux outils technologiques ? Qu'est-ce qu’Internet a changé pour toi ?

MB – Tout, je crois. Avant, je me considérais plutôt comme un ennemi des médias. Je ne voulais pas d'ordinateur, ni rien avoir à faire avec Internet. Aujourd'hui encore, je n'ai pas de téléphone portable. Bon. Le mot « ennemi » est peut-être un peu fort. Disons « critique ». Il se trouve que, peu avant la sortie de ce fameux coffret géant, un nouveau stagiaire a commencé à travailler chez nous, à l’imprimerie. En discutant, nous nous sommes aperçus que nous avions beaucoup en commun. Il était DJ. Je lui ai expliqué ce que je faisais de mon côté, en précisant que personne ne me connaissais parce que je n'avais rien publié. Il m'a aussitôt parlé de MySpace. « Tu dois aller sur MySpace ! Tu verras, tu rencontreras des gens qui partagent tes centres d’intérêt, tu pourras poster ta musique, blablabla. » Je n'étais pas convaincu, mais il m'a tanné tous les jours : « Alors ? Alors ? Tu as un compte MySpace ? » C’est qu’il a fini par me convaincre ! Le fait même que nous soyons assis ici ensemble aujourd’hui, nous le lui devons entièrement. Je n'aurais jamais pu l’imaginer. D’autant plus que personne dans mon entourage ne partageait mes goûts. Je ne connaissais pas de label, pas de musicien, personne. Maintenant, j’ai acquis un public, des auditeurs, des amis, je fais des voyages, des concerts. J'étais isolé, dans mon coin, et voilà que dans 15 jours, je vais donner mon premier concert à Bruxelles. Le premier à l'étranger, en fait.

Tu ne fais pas beaucoup de concerts.

MB – Pendant une longue période, je ne disposais simplement pas des instruments adaptés à la scène. Ensuite, il se trouve que je n'ai pas assez d'argent. Je ne peux pas me permettre de voyager beaucoup. De toute façon, je n'ai pas de voiture. Avec une famille à nourrir, c'est un peu juste. Et puis ce n'est pas comme si j'étais invité si souvent à jouer.

Depuis MySpace, tu t’es inscrit un peu partout, notamment sur Bandcamp et Soundcloud. J’aimerais savoir pourquoi Mathias Brüssel et toi avez décidé de poster sur Soundcloud vos sessions de répétitions pour le concert de Bruxelles ?

MB – C’est une manière de faire parler un peu de nous en attendant. Mais il y a une autre raison. La réaction des auditeurs me permet de tenir mes incertitudes en respect. Elle m’indique si je suis sur la bonne piste ou si je me fourvoie. Comme je ne donne de concerts que depuis deux ans, je manque encore d'expérience, je ne me sens toujours pas assez sûr de moi.

Michael Brückner et Mathias Brüssel en répétition, Ober-Olm (Mayence) 2015 / photo S. Mazars
Brückner + Brüssel préparent leur concert bruxellois du 29 mai
Comment en es-tu venu à travailler avec Mathias Brüssel ?

Intervention de Mathias Brüssel – Ma femme connaît son patron. Nous n'avons pas eu besoin d'Internet pour nous rencontrer, ce qui est exceptionnel de nos jours.
Michael Brückner – Un jour, Mathias et sa femme se sont pointés à l'imprimerie. Comme d’habitude, j’allais leur chercher Jürgen (le patron), mais cette fois, c’est à moi qu’ils voulaient parler.
Intervention de Mathias Brüssel – Avant de connaître Michael, j'ai rencontré beaucoup de jeunes très créatifs dans tous les domaines, avec lesquels j'aurais aimé collaborer, mais ils étaient toujours très occupés par leurs études, leur recherche d’emploi, etc. Il me fallait donc trouver quelqu’un de déjà casé, avec un emploi et une famille, et qui ne passerait pas tout son temps libre devant la télé. Michael correspondait au profil. Certaines de ses productions m'ont plu, et réciproquement. Nous avons conçu notre collaboration comme une intersection de nos deux univers musicaux.

Comment allez-vous travailler à Bruxelles ?

Michael Brückner – En règle générale, tout est improvisé. Nous commençons à jouer sans nous demander ce qui va se passer ensuite. Mais cette fois, la part de composition sera plus importante que d’habitude. Nous aurons une structure de base pour nous guider.

Qu'as-tu prévu dans les prochains mois ? Combien d'albums ?

MB – Le plus important dans l’immédiat, c'est de mettre la touche finale à l'album de collaboration avec Tommy Betzler. Nous y travaillons depuis presque deux ans, mais il y a toujours autre chose qui vient nous en distraire. Cela fait des mois qu’il est presque terminé. Nous voulons encore inviter quelques guests sur l’un ou l’autre morceau.


mercredi 20 mai 2015

Tommy Betzler : batteur au grand cœur et cuisinier des stars


Tommy Betzler est une figure reconnue de la scène musicale allemande. Celui qui ne manque jamais un festival électronique s'est fait connaître à la fin des années 70 comme batteur du groupe de rock P'cock avant de devenir, par un incroyable concours de circonstances, le cuisinier attitré de toutes les stars du rock mondial de passage en Allemagne. Affaibli par une terrible maladie, il est de retour derrière les fûts depuis quelques années seulement, et fourmille de projets. Présent dans l'assistance – et aussi sur scène – lors de la répétition publique du concert de Michael Brückner et Mathias Brüssel prévu à Bruxelles le 29 mai, il a accepté spontanément de raconter sa vie et son parcours, humainement et artistiquement extraordinaires.

 

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler accompagne la répétition de Brückner + Brüssel, Ober-Olm, 16 mai 2015

Ober-Olm (Mainz), le 16 mai 2015

Pourquoi la batterie ?

Tommy Betzler – Dès l’âge de 10 ou 12 ans, j’ai su que je voulais devenir batteur. C’est grâce à ma sœur aînée que j’ai pu me familiariser avec le rock. Par exemple, c’est à elle que je dois d’avoir eu la chance de voir Jimi Hendrix sur scène à Francfort alors que je n’avais que 9 ans. Quelle sensation ! Mitch Mitchell à la batterie ! Mais j'admirais surtout Ginger Baker, le batteur de Cream. Par ailleurs, si je voulais tant devenir batteur, c’était aussi pour impressionner les filles, bien sûr. Si tu crois que le musicien le plus en vue dans un groupe est le guitariste, tu te trompes. C’est le batteur. Ça a toujours été le batteur. Il est toujours un peu sauvage et mystérieux alors que les guitaristes sont ennuyeux, c'est bien connu.

Tommy Betzler, les années de formation / photo : Anke Betzler
Les années de formation
(photo : Anke Betzler)
Comme j’étais un élève paresseux, j’ai rapidement été envoyé en internat. Il s’agissait d’un internat de sport. Or j’avais les os fragiles, probablement parce que j’avais grandi si vite autour de 13-14 ans. Les 4 à 6 heures de sport quotidiennes m’ont donc valu plusieurs fractures. Et c’est la pratique de la batterie qui m’a sauvé à chaque fois. Le problème, c’est que nous n’avions pas le droit d’écouter de musique à l’internat. Même la radio était interdite. Mais nous écoutions tout de même en cachette. Nous étions assez malins pour bricoler des enceintes reliées à la poignée de la porte si bien que lorsqu'un surveillant tournait la poignée, le son était coupé automatiquement avant même qu’il entre.

Une formation musicale classique

J’aimais tellement peu l’école (les langues et l’anglais en particulier. C’est curieux, parce qu’aujourd’hui, je le parle couramment) que, vers l’âge de 16 ans, j’ai intégré l'Akademie für Tonkunst de Darmstadt. J'y ai étudié très sérieusement la musique symphonique. Ce qui me vaut aujourd’hui de savoir lire une partition. Mais j’y ai surtout pris de véritables cours de batterie. Puis, quand j’ai raté mon bac, j’ai décidé de m’en moquer et de me consacrer uniquement à la musique. J'ai joué pendant quatre ou cinq ans dans un orchestre. Je m’occupais alors d’un instrument merveilleux : les timbales, mon instrument préféré. Parallèlement, j’ai commencé à cuisiner régulièrement. La cuisine et la musique sont devenues mes deux passions, la première me permettant dans un premier temps de financer la seconde.

Finalement, qui est le musicien le plus libre ? Celui qui est doué techniquement ou celui qui se laisse guider par son cœur ?

Je vais te raconter une anecdote à ce sujet. Quand il était tout jeune, le batteur Terry Bozzio a joué sur scène avec Zappa à Wiesbaden. En plein milieu d'un morceau, Zappa a interrompu le concert parce que Terry avait fait une erreur. Devant le public, il l'a fait répéter jusqu'à ce qu'il parvienne à jouer correctement son passage. Je peux te dire que Terry Bozzio n'a plus jamais fait d'erreur. Il est devenu par la suite le fabuleux batteur que l'on sait. Zappa était perfectionniste. Et colérique. Et charmant à la fois. Bien sûr, on ne fait pas de musique sans sans cœur. Dernièrement, j'ai été particulièrement séduit par le travail de Johan Tronestam. Quelle inspiration ! Mais il est clair que, plus tu domines ton instrument, plus tu es libre. Seule la maîtrise technique permet de traduire en notes la créativité de ton cœur.

The Prophet (1980) - In'cognito (1981) / source : discogs
The Prophet (1980) – In'cognito (1981),
les deux premiers albums de P'cock chez Innovative Communication, désormais introuvables
P'cock et les années Klaus Schulze

Après mes années d'orchestre, j’ai fait partie de P’cock, un pur groupe de rock avec lequel j'ai enregistré deux albums : The Prophet [1980] et In’cognito [1981]. Notre modèle à tous à l'époque était Saga. Moi, j'adorais UK, dont Terry Bozzio était le batteur. Par la suite, le groupe a sorti un troisième album sans moi [3, en 1983] puis s'est séparé. Nos disques avaient été publiés par Innovative Communications, le label de Klaus Schulze. C’est ainsi que j’ai connu Klaus, mais aussi d’autres artistes IC comme Robert Schröder. J’ai eu l’occasion d’accompagner Schulze à plusieurs reprises. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Il m'est même arrivé d'aller chez lui pour lui faire la cuisine ! C'est avec lui que j'ai vécu ma dernière expérience scénique, lors du concert bruxellois de 1980 [le 28 novembre]. Après, cela, la cuisine a complètement pris le pas sur la musique. Je me suis entièrement consacré à mon business.

Cuisinier des stars

Les premières années, je finançais mes études musicales en travaillant pour Michael Zosel, un tourneur de Wiesbaden (sa boîte, Zosel Konzerts, existe toujours). Je bossais deux à trois heures par jours – je m’occupais en fait de la préparation logistique des concerts qui se déroulaient à la Rhein-Main-Halle de Wiesbaden. Souvent, j'ai eu l'occasion de remarquer que les musiciens se plaignaient de la nourriture. Tu comprends, ils avaient roulé toute la nuit, ils étaient fatigués, ils avaient faim. Pour moi, le déclic a eu lieu avec le groupe The Manhattan Transfer. Deux semaines avant leur show, ils nous ont contactés pour nous prévenir qu’ils n’avaient besoin de rien, qu’ils avaient leur propre traiteur. Quand leur bus est arrivé, trois types en sont descendus. Ils ont demandé où étaient les vestiaires, ils ont débarqué leur matériel, et là, ils ont commencé à éplucher les pommes de terre, à préparer le petit déjeuner, là, dans les locaux ! Je me suis dit : « voilà ce que je dois faire ! »

Tommy Betzler et son célèbre gong, qui lui fut... volé !
On reconnaît le t-shirt Klaus Schulze période Mirage (photo : Anke Betzler)
On était alors en 1979. J'ai pris contact avec plusieurs promoteurs, prétendant que je dirigeais un service de traiteur. C’était faux, bien sûr. Je n’avais pas d’assiettes, pas de couverts, aucun ustensile, rien. Je voulais aussi gagner de l’argent, pauvre musicien que j’étais ! Quatre jours plus tard, je reçois une réponse. On me demande de me rendre à Bad Homburg, près de Francfort, où l'agence Lippmann & Rau avait son siège. Le patron, Fritz Rau, sans doute le plus grand promoteur d'Allemagne (devenu par la suite un ami), m'a proposé de me confier une tournée. J’ai dit oui avant même qu’il me révèle les détails. C’était pour les Who. En 1980, je suis donc devenu pendant trois semaines le cuisinier de la tournée des Who en Allemagne. Keith Moon, hélas, était déjà mort. Mais quelle expérience ! J’accompagnais sur la route les héros de ma jeunesse.

Deux semaines plus tard, ma voisine recevait un télex qui m’était destiné (à la maison, nous n’avions rien de tel, pas de fax). Cette fois, c’était Van Halen qui avait besoin de moi. Et ça n’a plus arrêté. J’ai fini par faire la popote pour tous les artistes internationaux de passage en Allemagne. Les uns après les autres. En 1982, j'ai franchi une étape supplémentaire en obtenant la tournée européenne de Mike Oldfield. Européenne ! 112 concerts d’affilée ! C’est allé crescendo, si bien que la cuisine a été mon occupation principale de 1980 à 1992. En tout, j'ai fait plus de 5000 concerts avec tous les grands. La première tournée de Tina Turner en Angleterre, Joe Cocker, les Grateful Dead, Zappa.

La plupart du temps, tout le monde était très content de ma cuisine. Mais je dois dire une chose : ceux qui avaient le plus de métier, d'expérience, étaient les moins difficiles. Eric Clapton, par exemple, s’est montré absolument charmant. Ce n'était pas le cas de certains débutants, qui avaient plus tendance à se la péter. Par ailleurs, j’étais déjà strictement végétarien à l’époque. Ma cuisine s’en ressentait. Certains, comme les Mother’s Finest, l’ont beaucoup appréciée. Ils m’ont même dédié leur album One Mother To Another. Alors que j'avais commencé mon activité tout seul, je dirigeais sur la fin une équipe de 15 à 18 employées. Que des femmes ! Mais du coup, j’ai complètement laissé tomber la musique.

Tommy Betzler à Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Tommy Betzler dispose désormais d'un gong de dimensions plus réduites

La retraite

En 1992, c'est cette activité de traiteur que j'ai dû brusquement arrêter. Après une tournée de trois mois et demi avec Santana, je suis rentré à la maison aveugle d'un œil. Le diagnostic est tombé : sclérose en plaques. Le médecin m'a dit de tout arrêter si je ne voulais pas finir en chaise roulante. Du jour au lendemain, j'ai laissé tomber la firme (elle existe encore, j'en ai fait cadeau à mon plus proche collaborateur de l'époque). Je crois que c'est le stress qui m'a rendu malade. Tu bosses 24 heures sur 24 pendant des mois et des mois. Le matin, c'est toi le premier debout, la nuit, c'est toi le dernier à tout ranger dans la salle. Ensuite, tu dois te taper le voyage entre chaque ville. Tu ne te rends pas forcément compte tout de suite à quel point ce travail est infernal. C'est ton corps qui te dit stop. C'est ce qui s'est produit : un burn-out. Pour te prouver à quel point c'était stressant : le gars à qui j'ai cédé la firme s'est pendu il y a six mois. Crois-moi, je suis heureux d'être en vie.

Tommy Betzler à la Schwingungen Gartenparty, Hamm, 19/07/2014 / photo S. Mazars
Le look inimitable de Tommy
Il m'a fallu une année complète pour me remettre. Ma femme et moi, nous avons déménagé à Munich. Là, j'ai fondé une nouvelle firme et nous avons fait la cuisine pour l'industrie du cinéma, la télévision et les tournages dans la région. Encore une belle expérience. Mais des raisons familiales nous ont poussés à revenir précipitamment à Darmstadt en 2003. J'ai continué à travailler ici ou là, mais depuis quelques années, je suis à la retraite à cause de mon handicap. La sclérose en plaques est une maladie insidieuse. Je suis resté handicapé à 75%. La plupart des gens qui ont ma maladie depuis aussi longtemps sont aujourd'hui en fauteuil roulant et ne font plus rien. Quant à moi, je ne mange pas de viande et je ne prends aucun médicament depuis quarante ans. C'est peut-être pour ça que je me sens aussi bien. Par ailleurs, je tiens à toujours rester positif et à avoir des projets. Comme ma cuisine végétarienne est assez connue dans le milieu, il arrive encore qu'on m'appelle pour bosser quelques jours, quand une institution ou un événement recherche spécifiquement ce type de cuisine. J'ai une page Facebook dédiée. Depuis quelques mois, je fais aussi la cuisine dans des cantines scolaires. Cuisiner pour les enfants est ce qu'il y a de plus difficile. En dehors des pommes frites, des hamburgers et des pizzas, point de salut !

Come back et projets

Surtout, il y a quelques années, je me suis enfin remis à la batterie. C'était en 2011, lors de l'Electronic Circus à Gütersloh, où ma femme Anke et moi étions venus en tant que simples spectateurs. Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les organisateurs, voulaient absolument me voir sur scène avec Picture Palace music, mais jamais je n'aurais osé m’imposer. C'est alors qu'en plein concert, Thorsten Quaeschning s'est tourné vers moi et m'a demandé de jouer un titre avec le groupe. Nous avons interprété Moon Dial. Je n'avais pas touché une batterie depuis 30 ans. La technique, les sensations, tout est revenu instantanément. Du coup, j'ai aussi retrouvé intégralement l'usage de ma jambe gauche, qui ne répondait plus depuis le début de cette maladie de m... C'est fou non ?

Picture Palace music – Indulge the Passion (2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate) / sources : discogs  - syngate.bandcamp.com
Les dernières collaborations discographiques de Tommy Betzler : Picture Palace music – Indulge the Passion
(2012, Groove Unlimited) / TMA – RAL 5002 (2013, SynGate) / TMA and Friends – 4F Live (2013, SynGate)

Par la suite, j'ai fait d'autres concerts avec Picture Palace music, j’ai participé à un de leurs albums [Indulge the Passion, 2012], puis j’ai travaillé avec TMA, aussi bien sur scène qu’en studio. Parallèlement, je travaille depuis quelques années sur un projet avec un bon ami de Manuel Göttsching qui habite pas loin de chez moi. Hier encore, c'est Remy Stroomer qui est venu me rendre visite à la maison. Comme tu vois, il y a plein de choses à faire. Avec Anke, nous nouons plein de contacts, nous sortons beaucoup. Pas comme avant, lorsque je partais en tournée avec tous ces groupes. J'étais toujours en route et Anke restait seule à la maison. A présent, nous rattrapons le temps perdu. A ce titre, le fait de revenir à Bruxelles dans deux semaines pour assister au concert de Michael Brückner va représenter un petit événement pour nous. Je n’avais plus mis les pieds à Bruxelles depuis ce fameux concert avec Klaus Schulze.

Tommy Betzler accompagne Brückner et Brüssel, Ober-Olm, 16/05/2015 / photo S. Mazars
Le projet le plus chaud est justement une collaboration avec Michael Brückner. Après nos quelques concerts en commun, nous préparons actuellement un CD, sur lequel figurera une reprise de P'cock. Le groupe a encore des fans partout dans le monde. Il m’est même arrivé de recevoir un message d’un type qui s’était procuré l’un de nos vieux disques sur un obscur marché en Corée ! P'cock est resté intemporel. Le problème, c'est que personne ne sait exactement qui détient les droits. Le groupe est séparé depuis longtemps, IC n'existe plus. Si ça se trouve, c'est tombé dans le domaine public. En tout cas, je sais que le manager de l'époque détient quelques vinyles encore neufs, qui n'ont jamais été utilisés. Dans la mesure où les bandes originales ont disparu, ces disques pourraient servir de base à un remaster. J'y travaille.