mardi 1 décembre 2015

Un voyage dans le temps avec Ian Mantripp

 

Ian Mantripp est apparu subitement sur la scène électronique le 29 mai dernier à l'occasion du festival Cosmic Nights de Bruxelles, où il donnait son tout premier concert. Pour l'occasion, il venait même d'autoproduire son premier album, The Beginning of Infinity, à la demande de l'organisateur de l'événement Mark de Wit, qui l'avait découvert sur Facebook. Assis par terre, encerclé par un système modulaire et des synthétiseurs analogiques au nom vénérable, ce Britannique résidant de longue date de Waterloo, au sud de Bruxelles, a tout du prochain Klaus Schulze. Avec ses homologues allemands Steffen Fleißig Erren Schöttler, il est l'un des seuls à revivifier avec un tel talent le son grandiose des années 70. C'était, en tout cas, l'impression d'un grand nombre de spectateurs après ce premier concert mémorable. Sa présence parmi les spectateurs au festival E-Live 2015 était l'occasion pour ce newcomer de se présenter.

 

Ian Mantripp / photo : Natalie Grouset
Ian Mantripp (photo : Natalie Grouset)


Oirschot, le 24 octobre 2015

Ian, qui es-tu, d'où viens-tu et comment se fait-il que tu parles le français ?

Ian Mantripp – Je suis Britannique, originaire du sud de l'Angleterre. Toute ma famille est née là-bas, je suis né là-bas, mais je n'y ai vécu que cinq ans. Quand mon père a obtenu un poste à l'OTAN, dont le siège était à l'époque à Paris, il s'y est rendu d'abord seul puis, au bout de quelques mois, il a fait venir toute sa famille. Et en 1966, lorsque le siège a été transféré à Bruxelles, nous l'y avons suivi. D'où mon accent belge.

Pourquoi la musique électronique ?

IM – Ado, j'étais un grand fan de Pink Floyd. Pour moi, il n'y avait que ça. C'était l'époque de la sortie de The Wall, à la fin des années septante. Mais je connaissais aussi Jean-Michel Jarre et un autre Français, Space, connu pour son casque de moto. Le morceau s'appelait Magic Fly, je crois. Un jour, j'étais chez un copain, il a mis un disque. Il se fait que c'était Body Love, de Klaus Schulze. C'est resté mon préféré depuis.

Ce copain avait vu le film ?

IM – Noooon ! Jusqu'à ce jour, moi non plus. C'est introuvable. Mais c'était la première pochette du disque, et non la couverture blanche qui circule actuellement. Celle-là était plus ou moins rouge et contenait de belles photos du film, qui ne laissaient aucun doute sur son genre [c'est un porno avec Catherine Ringer]. En tout cas, j'ai bien aimé. Après, j'ai aussi découvert Tangerine Dream, mais bizarrement, alors qu'on les associe toujours à Schulze, je n'apprécie vraiment que deux de leurs disques.

Laisse-moi deviner : Phaedra et Rubycon peut-être ?

IM – Une bonne réponse sur deux ! Rubycon oui. Si je ne devais retenir qu'un seul de leurs albums, tout compris, ce serait celui-ci. Mais il y a aussi Cyclone. Je sais que beaucoup de gens détestent, mais moi, j'adore !

Sans doute parce que c'est leur disque le plus floydien.

IM – C'est bien possible, je n'y avais jamais pensé. D'ailleurs, étant ado, lors de vacances chez mes grands-parents à Londres, je suis allé voir Pink Floyd en concert à Earls Court, l'une des grandes salles de Londres [août 1980]. Là, j'ai vu David Gilmour jouer de la guitare. Dès le lendemain, je suis allé m'acheter une gratte. J'ai donc appris la guitare tout seul dans ma chambre, en improvisant sur les disques… de Klaus Schulze, en particulier X. Comme j'ajoutais des effets, on me disait parfois que je jouais de la guitare comme on joue du synthé. C'est comme ça que je me suis orienté vers Manuel Göttsching, Steve Hillage, des artistes comme ça. En plus, à l'époque, mon grand frère s'intéressait lui aussi à la musique. Quand il s'est acheté un petit Korg MS 10, le vendeur lui a glissé le catalogue Korg en prime.

Ian Mantripp / photo S. Mazars
Ian Mantripp à Oirschot, lors du E-Live Festival 2015
C'est très dangereux !

IM – Et comment ! J'ai tout feuilleté. C'est là que j'ai vu pour la première fois le PS 3100. Mais pour un jeune de 16 ou 17 ans, c'était fort cher. L'idée de l'acheter ne m'a même pas traversé l'esprit. Ce n'était qu'un rêve. Comment j'avais commencé la guitare, eh bien, j'ai continué la guitare, tout en restant, de loin, attiré par cet univers des synthés. Finalement, c'est sur cet instrument que j'ai joué à Bruxelles.

Nous en reparlerons. Tu jouais seulement pour toi ?

IM – Non, j'ai participé à plusieurs groupes. Surtout dans le genre Pink Floyd, toujours un peu space, alors que la tendance était plutôt à la new wave de Cure ou Simple Minds. Un beau jour, j'en ai eu marre de jouer avec d'autres gens, j'ai donc mis la guitare électrique de côté pour me consacrer à la guitare sèche. Puis j'ai aussi laissé tomber la guitare pour me mettre au didgeridoo. Puis j'ai encore abandonné et je suis passé au chant harmonique. C'est une technique de chant qui vient de Mongolie et qui permet d'émettre deux sons simultanément.

Je connais une technique de ce genre sous le nom de chant diphonique. C'est la même chose ?

IM – Ah ? Peut-être. En anglais, ça se dit throat singing. A l'époque, le grand nom du throat singing était un Américain du nom de David Hykes. Or il habitait en France, ce que j'ignorais. J'ai décidé d'aller suivre l'un de ses stages, et nous sommes devenus amis. Pendant toute cette période, j'ai continué à écouter de la musique, mais je ne fréquentais quasiment plus les concerts, j'étais totalement inactif. Mais en 2009 [le 25 septembre], il se fait que Klaus Schulze est venu jouer à Bruxelles avec Lisa Gerrard. Ça m'a repris. J'ai recommencé à jouer, mais cette fois avec les synthés que mon salaire me permettait enfin d'acquérir.

Quel est ton métier ?

IM – Je suis programmeur informatique. Je travaille à mi-temps dans une entreprise, et le reste du temps à mon compte.

Ces compétences te permettent-elles de bidouiller tes propres instruments ?

IM – Non. Je joue purement avec des instruments analogiques. Fabriquer ce type d'instrument, ça veut dire monter, souder, ce n'est pas de l'informatique. Mais ça m'intéresse. Ou bien j'achète un kit et je monte l'appareil moi-même, ou bien je paie quelqu'un pour le faire à ma place. Mais je préfère tout faire tout seul, même si je n'y connais absolument rien. Car c'est assez simple, finalement. Il y a un schéma, il y a des composants, et on suit, voilà tout : le rouge sur le rouge, le blanc sur le blanc. C'est donc après ce concert de Klaus Schulze en 2009 que j'ai acheté tous mes synthés. C'est allé très vite : en un an ou deux !

Peux-tu me décrire ton set ?

IM – Le cœur, c'est mon système modulaire, qui grandit toujours. S'y ajoutent le fameux Korg PS 3100 dont j'avais toujours rêvé ainsi qu'un Roland VP 330 qui fait office de machine à cordes et à voix. C'est un instrument que Vangelis a beaucoup utilisé sur Blade Runner, et Laurie Anderson sur O Superman. En plus de ça, j'ai aussi un Moog Voyager, un Moog Sonic Six et un autre instrument à cordes de marque italienne. Il s'agit du Godwin Concert SC 749, si je me souviens bien. Ce n'est pas courant, mais c'est une des plus belles machines à cordes qui existe, même meilleure que le Roland VP 330 que tout le monde aime tant. Les Italiens font de très bons synthés. Un petit Farfisa Syntorchestra ne me déplairait pas non plus.

Quand t'es-tu aperçu que la qualité de ta musique pouvait peut-être te permettre de franchir une nouvelle étape ?

IM – Je ne m'en suis pas rendu compte moi-même, ce sont plutôt des copains qui m'ont dit ça. Avec les ordinateurs, c'est devenu tellement facile d'enregistrer, les logiciels sont tellement peu chers – j'utilise Logic – que j'ai pu facilement diffuser ma musique. Mes amis ne sont pas tous des connaisseurs, seulement l'un d'entre eux, mon meilleur pote, qui est devenu mon plus grand fan ! Il était présent au concert de Bruxelles.

Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2015 / photo S. Mazars
Ian Mantripp live @ Cosmic Nights 2015
C'est lors de ce concert au festival Cosmic Nights en mai dernier que nous nous sommes rencontrés. C'était ton tout premier concert, il me semble.

IM – J'avais déjà fait de la scène étant jeune avec mes groupes. Mais en solo, en effet, c'était bien le premier concert. J'avais posté quelques morceaux sur YouTube, que je partageais aussi sur mon Facebook. D'une manière ou d'une autre, Mark de Wit, l'organisateur de Cosmic Nights, a dû cliquer sur un lien, je ne sais comment. Je l'ai par la suite rencontré lors du premier Cosmic Nights et c'est là qu'il m'a demandé si je voulais bien participer. Pas au suivant, celui qui a eu lieu à l'église et dont la distribution était déjà complète, mais lors de la troisième édition. J'ai dit oui sans réfléchir. Ce n'est qu'après coup que je me suis rendu compte de ce que ça signifiait.

La manière dont tu étais accroupis sur un petit tapis, entouré par tes machines m'a beaucoup rappelé Klaus Schulze dans les années 70.

IM – Deux trois semaines avant le concert, j'ai rencontré à nouveau Mark pour mettre au point les détails. J'ai demandé s'ils avaient assez de tables pour poser mes instruments. A la maison, je n'ai rien du tout, je, joue dans une petite pièce qui est aussi mon bureau. Mais ce n'était pas du tout prévu. Mark m'a suggéré de solliciter les organisateurs du planétarium, mais ils n'avaient rien non plus. C'est comme ça que je me suis retrouvé assis sur mon petit coussin.

En revanche, même si l'influence de Klaus Schulze est évidente, tu as su aussi t'en éloigner. Alors que Schulze peut parfois être assez glacial, tu as réussi à sortir de tes machines une musique à la fois dramatique et très expressive. Je pense en particulier à ce titre, le dernier de ton concert avec cette séquence identique au début et à la fin.

IM – Ah oui, Dancing on the Ecliptic. Ça me fait très plaisir que quelqu'un ressente ça. Le reproche que j'aurais à faire parfois à certains artistes, c'est de jouer une musique techniquement irréprochable, mais qui ne me touche pas.

Comment construis-tu un morceau ?

IM – J'ai souvent des idées dans ma tête. Mais ces idées ne se réalisent jamais. Ça part tout de suite dans une autre direction. Ce n'est pas plus mal. Il m'est déjà arrivé, après avoir constaté qu'un morceau n'évoluait pas comme je le désirais, d'essayer de revenir à mon idée première, et le résultat a toujours été mauvais. Désormais, je laisse aller. Je laisse les morceaux se construire petit à petit. Il m'arrive de laisser traîner une séquence pendant des mois. J'ai d'ailleurs des heures et des heures d'enregistrements de morceaux entamés mais jamais finis. J'attends. J'écoute en voiture, ou le soir au casque, et je m'y remets. Ou alors je fais de la pure improvisation. Par exemple, Dancing on the Ecliptic est né deux semaines avant la date du concert. Tout comme le titre qui le précédait dans le set, The Breath Of Avalokitesvara.

Aurais-tu donc tout composé en dernière minute ?

IM – Je disposais de toutes ces heures de musique, mais j'étais confronté à deux contraintes. La première, je me l'étais fixée moi-même : je voulais du live. A part le séquenceur, je voulais tout contrôler en direct, sans recourir à l'assistance d'un ordinateur qui joue à ma place. Par exemple, me lever pour jouer de la flûte pendant que le reste de la musique continue tout seul, ça ne m'intéresse absolument pas. La seconde contrainte en découlait : je n'ai que deux mains. Or tout ce que j'avais enregistré jusqu'alors était du multipiste. J'ai donc dû composer de nouveaux morceaux spécifiquement pour le concert en novembre ou décembre dernier. Puis d'autres soucis me sont tombés dessus dans l'intervalle. Je n'ai pas eu assez de temps. J'ai même laissé dans le set un morceau qui ne me plaît pas vraiment. Trois semaines avant le concert, je n'avais que vingt minutes de matériel pour un concert de trois quarts d'heure. J'ai pondu les deux derniers titres en vitesse, et je les adore.

Tu étais très, très ému après le show.

IM – C'est vrai, et j'ai toujours beaucoup de peine à écouter ces deux morceaux. Ma pauvre chienne, un bon gros lévrier irlandais qui n'avait que six ans, était atteinte d'un cancer des os. Or quand je jouais à la maison, elle venait toujours me voir et écouter. Dans mon esprit, ces deux morceaux lui sont associés. Après le concert, j'ai décidé de ne plus jouer une seule note de musique pour me consacrer à plein temps à ses derniers instants. J'ai posé tous mes congés à ce moment-là. Et elle est partie un mois plus tard. A vrai dire, mes instruments sont toujours emballés dans les caisses qui ont servi à les transporter. Je n'ai pas encore eu le courage de reprendre. Mais je vais être obligé : une nouvelle date est prévue.

Ian Mantripp - The Beginning of Infinity (2015)
Ian Mantripp – The Beginning of Infinity (2015)
Dans la foulée du concert, j'ai vu que tu avais aussi publié ton premier album, The Beginning of Infinity.

IM – C'est Mark de Wit qui m'avait demandé un petit support pour le show, je ne pouvais pas venir les mains vides. Je lui ai donc compilé sur un disque certains de mes morceaux d'avant, ces fameux multipistes qu'il m'était impossible de jouer live. J'en ai gravé une vingtaine d'exemplaires chez moi le jour précédent, de quoi satisfaire Mark.

Tu as l'intention d'aller plus loin ? De solliciter un label ?

IM – J'ai une proposition de David Wright. Il faut savoir que c'est un copain de longue date. Tu connais son label, AD Music ? Figures-toi qu'il l'a fondé avec mon frère. De même, ils ont organisé ensemble le concert de Klaus Schulze à Derby en 1996. Mais de son côté, ce qui dérangeait David, c'est que j'avais déjà publié tous mes morceaux sur Soundcloud. J'ai donc retiré tous les morceaux de l'album au profit de courts extraits par respect pour ceux qui avaient acheté le disque. Pour autant, j'ai renoncé à aller chez David, parce qu'il met beaucoup de contraintes. Et puis ce n'est pas mon but. Je fais de la musique avant tout pour le plaisir.



lundi 9 novembre 2015

Roedelius + Muraglia live @ Petit Bain, Paris, 7 novembre 2015


Depuis quelques mois, Hans-Joachim Roedelius multiplie les apparitions sur scène dans le monde entier. São Paulo, Barcelone (Primavera Sound Festival), Graz, Berlin, Braga, Copenhague, bientôt Saint-Pétersbourg et Düsseldorf : les festivals électro-chics se l’arrachent. Avec un tel programme, une date parisienne semblait inespérée. C’est pourtant ce qui s’est produit ce 7 novembre au Petit Bain, une péniche amarrée au pied de la bibliothèque Mitterrand, où Achim retrouvait le musicien DJ Leon Muraglia. Les deux hommes, qui collaborent depuis trois ans, viennent de publier leur premier album, Ubi Bene (Passus Records).

 

Leon Muraglia & Hans-Joachim Roedelius live @ Petit Bain, Paris / photo S. Mazars
Leon Muraglia & Hans-Joachim Roedelius live @ Petit Bain, Paris

Paris, le 7 novembre 2015

Leon Muraglia live @ Petit Bain, Paris / photo S. Mazars
Leon Muraglia
Il y a dix jours, à peine sirotée la dernière coupe de champagne de sa soirée d’anniversaire où, parait-il, il faisait encore la nouba avec son épouse Christine à 3 heures du matin, Hans-Joachim Roededius s’envolait pour Braga, au Portugal. Une semaine plus tard, le 5 novembre, c’est à Copenhague qu’il jouait devant une salle pleine à craquer où Michael Rother le précédait sur scène. Seulement deux jours après, il était attendu au bord des eaux pures et claires de la Seine, afin d’interpréter l’album Ubi Bene, fruit de sa collaboration avec le musicien italien (mais résident d’Oslo, en Norvège) Leon Muraglia. Plus souvent concentré sur son piano, Achim laissait pour une grande part le soin des machines à son partenaire, comme l’atteste le premier morceau, le minimaliste Kurhaus Skinnydip (ce titre ne reflèterait-il pas l’une des activités préférées d’Achim ?).

Roedelius+Muraglia - Ubi Bene (2015, Passus Records) / source : passus.bandcamp.com
La couverture d'Ubi Bene : une photo de Lunz am See
Florian Tanzer n’est plus là pour assurer les parties visuelles, aussi Roedelius fait-il projeter l’un de ses propres films, tourné en plan fixe devant la maison d’un vieil ami en Corse. Dès le second morceau, on sent pourtant que quelque chose ne va pas. L’album est méconnaissable. Les deux musiciens s’entendent-ils correctement ? Est-ce l’acoustique exécrable de la salle ? La désinvolture de l’ingénieur du son, plus disposé à bavarder avec sa copine ou à envoyer des textos ? A l’issue du show, les deux musiciens en conviennent : l’album méritait mieux. Les fans de Roedelius se doivent de l’écouter. Ils reconnaitront son style unique dans les titres Gently Falling Snow et A Nostalgia For Lollipops. Ceux de Cluster seront surpris par My Heart And Mind Were Disposed To The Gentle Feelings Of Good Will, qu’on croirait tout droit sorti de Zuckerzeit. Pour ne rien dire du superbe A Reflection In Deep Sea, inaudible pendant le concert, sans doute le sommet de la collaboration Roedelius + Muraglia.

Hans-Joachim Roedelius live @ Petit Bain, Paris / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
Ni Achim, ni le promoteur n’ayant fait une publicité monstre autour de l’événement, ce concert est resté confidentiel. Mais on espère revoir Roedelius en France au plus vite. Ce ne sera pas facile. L’année n’est même pas terminée que, déjà, Saint-Pétersbourg et son Electro-Mechanica Festival, Düsseldorf et son Approximation Festival attendent la visite du maître.

Prochains rendez-vous avec Hans-Joachim Roedelius


– Roedelius live @ Electro-Mechanica Festival, Saint-Pétersbourg, 21/11/2015
– Roedelius + Chaplin live @ Approximation Festival, Düsseldorf, 25/11/2015

Leon Muraglia & Hans-Joachim Roedelius live @ Petit Bain, Paris / photo S. Mazars
Roedelius + Muraglia live @ Petit Bain, Paris


lundi 26 octobre 2015

E-Live 2015 : magnétique Ash Ra Tempel


Avec une tête d'affiche comme Ash Ra Tempel, Ron Boots ne pouvait faire que salle comble pour cette édition 2015 de son festival E-Live, à Oirschot. Et c'est bien ce qui s'est produit cette année, où les presque 300 places disponibles ont toutes été prévendues sur Internet. Pourtant, Manuel Göttsching, le fondateur d'Ash Ra Tempel, était déjà tête d'affiche l'année dernière. Mais cette fois, son vieux complice Lutz Ulbrich l'accompagnait sur scène pour un show plein de mélancolie et de mystère autour de la musique du film Le Berceau de cristal, une œuvre de 1975. Akikaze, Uni Sphere (le nouveau duo d'Eric van der Heijden et René Splinter) ainsi que les Britanniques de Vile Electrodes complétaient le casting.

 

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015

Oirschot, le 24 octobre 2015

Pour cause de bavardages intempestifs, je n'ai rien vu du premier concert de la journée, celui d'Akikaze. Ce musicien néerlandais, Pepijn Courant de son vrai nom, revenait pourtant sur scène pour la première fois depuis onze ans (accompagné aujourd'hui par Gert Emmens à la batterie). Pepijn faisait même partie du label SynGate Records à l'époque héroïque de Lothar Lubitz. C'est tout naturellement que SynGate a profité de l'occasion pour rééditer une poignée de ses anciens disques. On me dit qu'Akikaze appartiendrait à la tradition Berlin School (comment pourrait-il en être autrement ?), mélangeant l'influence de Tangerine Dream à celles de Neuronium, Jarre, Vangelis et même Gandalf. Je dois croire cela sur parole.

Uni Sphere

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere
En revanche, l'empreinte de Tangerine Dream ne fait aucun doute lors du concert suivant. Le nom d'Uni Sphere ne dit probablement rien à personne. C'est normal : il s'agit d'une nouvelle formation, mais composée de deux musiciens déjà bien établis au cœur de la scène électronique néerlandaise et en particulier au sein de l'écurie Groove : Eric van der Heijden et René Splinter. Cette combinaison était l'une des dernières inédite, même si Eric et René ont bien souvent partagé la scène dans d'autres circonstances, notamment lors de la dernière édition des Schallwelle Awards. A l'époque, ils avaient interprété leur premier titre commun, un morceau dédicacé à Sylvia Sommerfeld, l'infatigable promotrice de la musique électronique en Allemagne. Ce titre, désormais intitulé Eloquent Exposure, fait évidemment partie de leur nouvelle set list, et figure en bonne place sur leur premier album, le tout frais Endless Endeavor. La musique d'Uni Sphere ne fait pas seulement penser à Tangerine Dream. Elle évoque plus précisément le TD du début des années 80, mélodique et saturé de séquenceurs. René Splinter maîtrise en particulier le fameux effet de raster, caractérisé par cette impression étrange d'un emballement du séquenceur, que les fans de Tangerine Dream connaissent depuis l'album Thief.

Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Uni Sphere (Eric van der Heijden, René Splinter) live @ E-Live 2015

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes
Vile Electrodes

Le duo synth-pop britannique Vile Electrodes, très remarqué lors des éditions 2013 et 2014 du festival Electronic Circus en Allemagne et couronné aux Schallwelle Awards, plaît décidément aux fans vieillissants d'électronique Old School. Même à Lille, où Vile Electrodes a joué en avril devant un public plus branché, l'assistance était à peine plus jeune, révèle Anais Neon, la fille du groupe. En 2014, nous avions laissé Anais et son partenaire Martin Swan en pleine préparation de leur second album. Très retardé, celui-ci paraîtra en février prochain. En attendant, Vile Electrodes peut tout de même présenter ses nouvelles créations, extraites du dernier EP Captive in Symmetry. Deux titres, Real 2 Reel Love et le superbe Dead Feed, avec son entêtant refrain (« can you help me break the cycle ? »), montrent une évolution du groupe vers un son plus dépouillé, et une ambiance qui évoque de plus en plus… Twin Peaks. La voix claire et pure d'Anais y est évidemment pour quelque chose. Le reste du show, avec des morceaux désormais classiques comme Empire of Wolves, The Future Through a Lens, Proximity ou Tore Myself to Pieces, montre que Vile Electrodes s'est constitué un répertoire pop très solide. Qu'attend donc Hollywood pour faire appel à leurs services ?

Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Vile Electrodes (Martin Swan, Anais Neon) live @ E-Live 2015

Ash Ra Tempel

Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Lutz Ulbrich
Très peu de gens ont vu Le Berceau de cristal de Philippe Garrel, sorti en 1976, un film paraît-il très bizarre. La bande originale, interprétée par Manuel Göttsching et Lutz Ulbrich, n'était probablement pas étrangère à cette atmosphère. Manuel désirait jouer cet album sur scène depuis quelques années. La première mondiale aurait pu se dérouler en France l'année dernière, sous les auspices du Cosmiccagibi d'Olivier Bégué, dans un château du Bordelais. Ce sera donc sur la scène du E-Live. En ouverture, Manuel et Lutz s'échauffent avec un classique, Echo Waves, le morceau d'ouverture du célébrissime Inventions for Electric Guitar. Pour qui n'a pas eu la chance de voir Inventions sur scène au Japon en 2010, joué live sur quatre guitares, le dialogue de Manuel et Lutz ce soir-là constitue une très belle surprise. A cette occasion, Lutz se comporte comme le véritable double de Manuel. Le spectateur qui ferme les yeux serait bien en peine de deviner qui joue quoi.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Mais Inventions fut un album solo de Manuel Göttsching et il ne faut pas oublier que le duo Manuel-Lutz fut la dernière mouture d'Ash Ra Tempel en 1975, avant la fondation de son successeur Ashra. Autant dire que ce concert est un petit événement en soi. Le Berceau de cristal, comme l'explique Göttsching entre deux titres, est une composition très simple pour guitares et orgue. L'artiste reproduit aujourd'hui les sons originaux, si bien que le public se trouve entraîné dans un véritable voyage dans le temps. Cet été à Melbourne, il s'était déjà adonné à la même expérience en rejouant Schwingungen et Seven Up avec Ariel Pink comme si on y était (ce concert sera publié en février prochain). Le Berceau de cristal n'a déjà plus rien à voir avec ce son psychédélique. Un adjectif pourrait en résumer la substance : hypnotique.

Ash Ra Tempel (Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Manuel et Lutz ne se contentent pas de rejouer de larges extraits de la bande originale : ils proposent également un morceau inédit, conçu dans le même esprit, avant de conclure leur show par une variation plus légère sur Correlations, comme s'il s'agissait d'un signal destiné à réveiller le patient envoûté. A ce titre, Le Berceau de cristal est probablement l'un des modèles les plus aboutis du concept de deep listening, fidèle en cela à l'enseignement de Timothy Leary et à sa théorie des états modifiés de conscience.


Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015 / photo S. Mazars
Ash Ra Tempel (Lutz Ulbrich, Manuel Göttsching) live @ E-Live 2015


samedi 12 septembre 2015

Lifelines #4: Roedelius, un grand monsieur enfin célébré


Après le trompettiste sud-africain Hugh Masekela, l'écrivain somalien Nuruddin Farah et le percussionniste urugayen Rubén Rada, le festival Lifelines, organisé par la prestigieuse Haus der Kulturen der Welt de Berlin, décidait de consacrer sa quatrième édition à un Allemand, le parrain de la musique électronique Hans-Joachim Roedelius, à l'occasion de ses 80 ans. Au programme : des concerts, bien sûr, mais aussi des conférences, des films, des installations et une exposition autour de la vie et de l'œuvre de cet immense artiste, aujourd'hui internationalement reconnu. Christopher Chaplin, Tim Story, Stefan Schneider et tous les habitués de More Ohr Less, le festival qu'il organise chaque année en Autriche, étaient présents, de même qu'une kyrielle d'invités du monde entier parmi lesquels Yann Tiersen, Lloyd Cole, Richard Fearless de Death in Vegas, et Christoph H. Müller de Gotan Project.

 

Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le 4e festival Lifelines de la Haus der Kulturen der Welt rend hommage à Hans-Joachim Roedelius

Berlin, du 3 au 6 septembre 2015

Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
C'est à l'initiative de Detlef Diederichsen, directeur du département « musique et arts vivants » à la Haus der Kulturen der Welt, que nous devons le privilège d'assister à cette manifestation en l'honneur de Hans-Joachim Roedelius, qui fait aussi office de fête d'anniversaire pour ce monsieur de 80 ans. Dans sa longue carrière, Achim a noué des contacts, rencontré des artistes du monde entier, et a fini par réunir autour de lui une famille de fidèles très éclectiques, mais tous également passionnants. L'affiche du festival en témoigne : pêle-mêle se succèdent sur scène un groupe de musique traditionnelle corse, un songwriter britannique, un violoncelliste viennois, deux action artists brésiliens, des musiciens folk, un compositeur américain, un DJ autrichien, et même une formation électronique française au nom allemand mais fondée par un célèbre chanteur breton. Mais ce n'est pas dans le cadre idyllique de Lunz am See que se retrouve ce petit monde : au lieu des sapins, des plages de galets et des canards, ce sont les murs de béton et les piliers de métal de l'austère Haus der Kulturen der Welt, en plein cœur de Berlin, qui renvoient l'écho de ces quatre jours de musique.

Chor der Kulturen der Welt, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Chor der Kulturen der Welt
Les festivités sont lancées par le Chor der Kulturen der Welt, qui interprète une cantate composée dans les années 1730 par un certain Johann Christian Roedelius, ancêtre lointain d'Achim. Le chœur est accompagné de musiciens qui, au lieu de jouer leur partition sur des instruments d'époque – clavecins, violons, hautbois – optent pour des Minimoog aux sons chauds et épais. On pense beaucoup au célèbre album Switched-On Bach, sur lequel Wendy Carlos enregistra en 1968 une dizaine d'œuvres de Jean-Sébastien Bach sur un synthétiseur modulaire Moog. Cette ouverture donne le ton de l'ensemble du festival, qui sera un pont jeté entre les cultures du monde entier, comme le veut le nom du bâtiment qui accueille la manifestation, mais aussi entre les générations. Pour Roedelius, l'aspect temporel est au moins aussi important que la dimension spatiale. D'ailleurs, depuis qu'il a créé le festival More Ohr Less à Lunz, en Autriche, tous ses efforts vont en ce sens. De par son âge, mais aussi parce que son tempérament est ainsi fait, il est lui-même ce pont, n'hésitant pas à s'effacer pour mieux mettre en valeur les autres. Il n'est pas seulement un pionnier de la musique électronique en Allemagne. Il en est aussi le parrain. C'est lui qui, en fondant le Zodiak Club à la fin des années 60 à Berlin, a permis aux autres pionniers de débuter. Cette position de surplomb explique à la fois son importance dans l'histoire de la musique, mais aussi sa relative confidentialité. Jusqu'à une date récente, il n'était connu que des initiés, dans les milieux underground.

Roedelius & Arnold Kasar, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Arnold Kasar

Roedelius & Kasar

Roedelius & Arnold Kasar, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Arnold Kasar
La première soirée à Berlin ressemble beaucoup à la dernière à Lunz le mois dernier. Tour à tour, Achim appelle sur scène un nouveau partenaire : dans l'ordre, Arnold Kasar, Tim Story & Lukas Lauermann, Christopher Chaplin et Stefan Schneider, tous familiers du More Ohr Less Festival. Dès l'entrée en scène d'Arnold Kasar, une première agréable surprise vient flatter l'oreille du spectateur. Kasar au clavier, Roedelius aux machines, c'est ce qu'on attendait, mais voilà qu'Achim se lève et, s'appuyant au piano, entonne quelques mélodies. Car Hans-Joachim Roedelius est aussi chanteur, et sa merveilleuse voix, légèrement tremblante mais d'une portée inattendue, adoucirait les cœurs les plus endurcis.

Tim Story, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Tim Story

Roedelius & Tim Story avec Lukas Lauermann

La combinaison Roedelius-Story-Lauermann avait si bien fonctionné à Lunz que les trois hommes rééditent leur performance à Berlin. Nous ne nous y attarderons donc pas. Le piano d'Achim, les nappes mélancoliques de Tim et le violoncelle de Lukas assurent un moment d'immense sérénité très apprécié du public, avant les arrangements plus inquiets, voire franchement menaçants, de Christopher Chaplin.




Roedelius, Tim Story & Lukas Lauermann, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius avec Tim Story et Lukas Lauermann au violoncelle

Roedelius & Christopher Chaplin

Christopher Chaplin, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christopher Chaplin
La carrière de Roedelius au sein de Cluster l'a habitué à travailler quotidiennement avec un excité, un vrai punk, en la personne de Dieter Moebius, récemment disparu. Ainsi, alors qu'il était toujours le plus calme des deux, il a toujours eu à ses côtés une figure de fou fiévreux et exalté. Ce soir, cette place revient sans conteste à Christopher Chaplin, dont le bouillonnement et le trouble offrent un contraste saisissant avec la quiétude d'Achim, comme au bon vieux temps de Cluster. Les remarquables vidéos de Florian Tanzer qui ponctuent toute la soirée accompagnent admirablement ce brutal changement d'ambiance. Aux paysages forestiers embrumés qui illustraient l'univers sonore de Story & Roedelius succèdent de sinistres animations, comme cette main menaçante recouverte de peinture blanche qui évoque aussi bien le cinéma expressionniste allemand que les films de zombies italiens des années 70.

Christopher Chaplin, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christopher Chaplin

Roedelius & Stefan Schneider

Roedelius & Stefan Schneider, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Stefan Schneider
Retour au calme avec Stefan Schneider. Comme Chaplin, ce musicien originaire de Düsseldorf dispose d'un petit set d'appareils divers, générateurs de sons et filtres pour la plupart. A ses côtés, Roedelius se tourne aussi bien vers son piano que vers ses propres machines, en particulier ce qui (à vue de nez) ressemble à un Novation Bass Station II, dont il se servira beaucoup les jours suivants. Moins sombre que Chaplin mais plus tumultueux que Story, Schneider offre à entendre une facette encore différente, mais toujours aussi audacieuse, de cette Roedelius Connection. En outre, par ses petits gestes aériens, manipulant ses appareils comme s'il s'agissait de pièces très fragiles, Schneider se révèle aussi intéressant à voir qu'à entendre.

Débats et exposition

Peter Kruder, Heiko Hoffmann, Richard Fearless, Stuart Baker, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Peter Kruder, Heiko Hoffmann,
Richard Fearless, Stuart Baker
Le lendemain, les réjouissances débutent dans une salle de cinéma adjacente à l'auditorium par un panel de discussion consacré à la carrière et à l'influence de Roedelius dans l'histoire de la musique. Animé par Heiko Hoffmann, rédacteur en chef du magazine Groove, l'une des références de la musique électronique en Allemagne, cette passionnante conversation réunit Richard Fearless, le fondateur de Death in Vegas, Peter Kruder, le DJ autrichien connu pour son duo Kruder & Dorfmeister, et Stuart Baker, patron du label britannique Soul Jazz Records.

Une installation interactive de Julian Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
L'installation interactive de Julian Roedelius
Tous sont, parfois depuis plusieurs décennies, des fans de Roedelius, Cluster ou Harmonia. Comment en sont-ils arrivés là, à une époque où Internet ne permettait pas de télécharger d'un clic l'intégralité de la discographie d'un artiste ? Le bouche à oreille ? Les disquaires d'occasion ? Oui, mais pas uniquement, explique Richard Fearless. Ce sont surtout les connexions entre artistes qui ont permis de remonter la piste jusqu'à Achim Roedelius. Par exemple, un fan de Bowie finissait souvent par s'intéresser à Brian Eno, le producteur de sa trilogie berlinoise. Qui connaissait Eno pouvait par la suite se laisser tenter par Harmonia (le trio Moebius/Roedelius/Rother), dont Eno prétendait à l'époque qu'il était le « groupe de rock le plus important au monde ». Eno a sans doute été celui qui a le plus mis en lumière les Allemands. Ce qui explique peut-être aussi leur influence plus précoce à l'étranger que dans leur propre pays.



Exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Exposition Lifelines Roedelius

Richard Fearless, Stuart Baker, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Richard Fearless, Stuart Baker
Chose étonnante, ce n'est que depuis quelques années qu’un immense artiste comme Hans-Joachim Roedelius peut vivre de son art, souligne Heiko Hoffmann. Si d'autres, comme Tangerine Dream, ont connu un succès rapide, à la fois critique et financier, il n'a quant à lui jamais possédé de synthétiseur. De généreux amis lui prêtaient parfois leur matériel. En revanche, Cluster et Harmonia ont traversé toutes les modes et sont restés les références de l'underground jusqu'à nos jours. Au temps des hippies, raconte Stuart Baker, les initiés vénéraient Cluster. Quand les punks sont arrivés, leur avant-garde vénérait Cluster. Puis ce furent les déferlantes techno et électro des années 90 et, là encore, les plus branchés vénéraient Cluster. Jusqu’à aujourd’hui, où Roedelius finit enfin par être célébré dans son pays d’origine à sa juste valeur, au point de se voir consacrer une exposition.

Exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Exposition Lifelines Roedelius
Celle-ci rassemble photos de famille, arbre généalogique, archives musicales, matériel promotionnel et articles collectors. Trois installations agrémentent le parcours du visiteur. Brian Eno, compagnon de route de Cluster et Harmonia le temps de trois albums, n'a pas fait le déplacement jusqu'à Berlin. On se dit qu'il aurait pu se libérer quelques heures pour venir saluer son ami. A la place, il lui a dédicacé l'une des installations, sobrement intitulée For Achim. Le visiteur pénètre dans une pièce sombre, seulement éclairée par quelques bougies (type fausses bougies Ikea) et baignée dans une boucle de musique planante. La mise en scène est un peu kitsch, mais la musique fait honneur à la réputation du grand Eno. Un peu plus loin, c'est dans une vaste pièce bétonnée que le public peut découvrir Unfinished Portrait of Roedelius Today, une installation vidéo de Carolin Brandl, à laquelle Hanno Leichtmann (qui accompagnait Clara Hill à Lunz en 2014) a ajouté un mur sonore de Roedeliusmusik sur quatre canaux. Enfin, la famille Roedelius n'a pas hésité à rapatrier depuis Lunz le fameux Lauscher, ce trône musical imaginé en 2014 par Christine, l'épouse d'Achim, et dont nous avons déjà parlé sur ce blog. A l'issue du panel animé par Heiko Hoffmann, l'objet de la discussion surgit dans la salle, tout étonné qu'on en ait déjà fini, et invitant déjà le public à venir prendre place dans le grand auditorium où le spectacle va bientôt commencer.

L'installation de Carolin Brandl et Hanno Leichtmann, exposition Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
L'installation de Carolin Brandl et Hanno Leichtmann, exposition Lifelines Roedelius

Caramusa

Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Caramusa
Pas de musique électronique sur scène, ou très peu, au programme de cette deuxième soirée berlinoise. L'ouverture est assurée par Caramusa, groupe de musique traditionnelle corse dont Roedelius a fait la connaissance il y a une vingtaine d'années lors de l'un de ses nombreux voyages sur l'île. Achim, présent en permanence sur scène, se penche parfois sur son piano et ajoute quelques notes minimalistes dont il a le secret aux mélopées tour à tour entraînantes et mélancoliques des Corses.

Fondé en 1985 par Christian et Jean-Jacques Andreani, mais puisant de plus profondes racines dans la chanson engagée nationaliste des années 70, Caramusa parcourt un vaste répertoire tout en langue corse de chants d'amour, chants sociaux et même chants médiévaux peu connus du grand public, lequel ne retient bien souvent de la Corse que sa tradition de chant polyphonique, comme le regrette Christian Andreani. L'un des airs raconte par exemple l'histoire d'une femme qui ne retire jamais son fichu noir depuis que tous ses enfants, partis à la guerre, n'en sont jamais revenus : référence à la guerre de 14 dans laquelle beaucoup de Corses se sentirent engagés malgré eux. Les frères Andreani ne sont pas seulement de remarquables chanteurs, ils jouent aussi toute une gamme d'instruments agro-pastoraux de leur fabrication. Ce soir, il s'agit de flûtes taillées dans des cornes de caprins – chèvres, mouflons et boucs. A leurs côtés, le fils de Christian, âgé de vingt ans, accompagne le groupe à la guitare ou à la cetera, instrument à cordes pincées de la famille du cistre spécifique à la Corse.

Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Caramusa
Pourtant, Caramusa est loin de se laisser enfermer dans un quelconque ghetto, ce que la musique traditionnelle est parfois aux yeux des médias. En recherche permanente de transversalité, ils se livrent régulièrement à des expériences musicales dans toute l'Europe. L'année prochaine, ils participeront à l'Itinéraire européen Saint Martin de Tours à l'occasion du 1700e anniversaire de ce saint très important de la chrétienté, depuis son lieu de naissance en Hongrie jusqu'au lieu de sa mort à Candes, en Touraine. Cette disposition à l'ouverture, la même, sans doute, qui anime Roedelius de son côté, explique que Caramusa puisse accompagner un soir le pionnier de la musique électronique sur l'une des scènes les plus prestigieuses de Berlin, et le lendemain jouer lors d'un mariage. Peu leur importe. Tout comme la musique ancienne est un thème pour Achim, l'électronique ne rebute pas les Corses. Après le concert, Jean-Jacques Andreani et Achim Roedelius restés seuls en scène, en donnent une preuve éclatante lors d'une étonnante lecture de poésie. Jean-Jacques Andreani est en effet poète. Il a publié l'année dernière un recueil en langue française, Camera Oscura, qu'il lui arrive de lire en public sur un « tissage électronique » de son cru. Ce soir, c'est bien sûr Achim qui fournit le subtil fond sonore à ses poèmes, tout en lisant à son tour leur traduction anglaise. Pourtant, en anglais comme en français, les textes restent ésotériques, et il règne dans la salle une atmosphère de mystère qui touche au sacré.

Roedelius & Caramusa, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Caramusa

Tempus Transit & Jurij Novoselić

Tempus Transit & Jurij Novoselić, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Tempus Transit & Jurij Novoselić
Il revient à Tempus Transit de succéder aux Corses. Nous avons déjà eu longuement l'occasion de parler de Tempus Transit, des habitués du More Ohr Less Festival. Cette fois au grand complet, Albin Paulus, Stephan Steiner, l'accordéoniste Heidelinde Gratzl et Hans-Joachim Roedelius, accompagnés aujourd'hui par le saxophoniste croate Jurij Novoselić (présent à Lunz l'année dernière), se livrent à un tour d'horizon de la musique traditionnelle européenne, des Alpes autrichiennes aux Balkans, sans oublier les compositions de Roedelius lui-même. Les privilégiés qui ont eu la chance d'assister à leur concert en l'église de Lunz le mois dernier reconnaissent entre mille ces quelques pièces de Roedeliusmusik. Cette fois, Achim se concentre exclusivement sur son piano Bechstein, tandis qu'explosent les notes de cornemuse et de guimbarde, de violon et de nickelharpa, de saxophone et d'accordéon. Festif, Albin se livre à quelques yodels. Soudain plus nébuleux, il enchaîne avec quelques mesures de chant diphonique. Ce tourbillon de musique acoustique a de quoi surprendre lors d'un hommage au parrain de la musique électronique. C'est pourquoi, lorsque finit de résonner l'ultime note de piano de l'ultime morceau, Achim se penche dans un sourire sur l'une de ses machines et conclut le show par une brève envolée électronique.

DJ Peter Kruder, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
DJ Peter Kruder
DJ Peter Kruder & Richard Fearless

L'électronique reprend ses droits en fin de soirée, non pas dans l'auditorium de la Haus der Kulturen der Welt, mais dans le hall d'exposition, où Peter Kruder et Richard Fearless se succèdent aux platines jusqu'au bout de la nuit pour deux sets de DJs construits autour de la musique de Cluster et Roedelius. L'après-midi, Richard Fearless s'inquiétait un peu de passer après Peter Kruder, les deux hommes ayant manifestement l'intention d'exploiter les mêmes classiques. La nuit balaie ses doutes. Peter Kruder a choisi de ne pas trop s'éloigner des morceaux originaux, à la manière de Roedelius lors de son propre set à Lunz en hommage à Moebius. Richard Fearless, en revanche, se réapproprie la musique au point de la rendre parfois méconnaissable, tout le contraire de son travail sur la musique de Roedelius qu'il avait posté le mois dernier sur Soundcloud. Depuis longtemps, le fondateur de Death in Vegas est un familier de cette scène krautrock/électronique, au point que le label allemand Bureau B, sur lequel officient, outre Roedelius, des artistes comme Lloyd Cole, Karl Bartos et Ulrich Schnauss, lui a récemment donné accès à l'intégralité de son catalogue. Le résultat, Kollektion 4, a été publié le 26 juin dernier. Richard Fearless y mixe de nombreux titres d'artistes connus ou moins connus comme Günther Schickert, Faust, Wolfgang Riechmann, Asmus Tietchens, You, Thomas Dinger, et bien sûr toutes les formations auxquelles Roedelius et Moebius ont été attachés par le passé.

DJ Richard Fearless, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
DJ Richard Fearless

La vie d'Achim Roedelius

Verklungene Melodie, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le petit Achim dans Verklungene Melodie en 1938
La troisième journée débute par la diffusion d'une rareté, Verklungene Melodie, un film UFA réalisé en 1938 par Viktor Tourjansky. Quel rapport avec Roedelius ? Celui-ci, alors âgé de trois ans, y interprétait le rôle du petit Bobby, le fils malade de l'héroïne du film. Par la suite, il devait enchaîner d'autres rôles au point de devenir l'un des enfants stars des célèbres studios de Babelsberg. Une carrière précoce brisée par la guerre. Dans Verklungene Melodie, son apparition assez tardive à l'écran est l'occasion de plusieurs exclamations dans la salle, entre «Ooooooh», et «Wie süüüß» ! Une scène ultérieure nous le montre – déjà – au piano, chantant à tue-tête le célèbre chant de Noël O Tannenbaum. Voir tour à tour le Roedelius de 1938 et celui de 2015 a quelque chose de vertigineux. On prend alors brusquement conscience du temps qui nous sépare de cette époque et de tout ce que ce petit garçon innocent a dû subir d'épreuves parfois terrifiantes avant d'arriver jusqu'à nous.

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le grand Achim en 2015, toujours au piano
La vie de Hans-Joachim Roedelius est précisément l'objet de la séance de lecture qui s'ensuit dans la salle de cinéma. Detlef Diederichsen, l'initiateur de l'événement, seul en scène, lit les pages de l'autobiographie en cours d'écriture du pionnier allemand. Nul ne sait si Achim achèvera ce travail de retour sur soi tant il est occupé par ses innombrables projets. Et pourtant, même cette version courte (il s'agit à peu près de l'équivalent de la publication en anglais postée en 2014 sur Facebook) nous éclaire suffisamment sur la vie rocambolesque d'Achim.

Portrait de Roedelius par Ragnit von Mosch (1975), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Le portrait de Roedelius
qui a servi pour Selbsportrait III
Enfant star dans les films de la UFA sous le IIIe Reich, il réchappe au bombardement de Berlin avant de se retrouver, avec sa famille, du mauvais côté de la frontière. Engagé dans la Volkspolizei est-allemande, il s’enfuit une première fois à l’Ouest au début des années 50. Semi-clochardisé, il revient chez lui avec l’assurance, croit-il, de ne pas être poursuivi. Immédiatement arrêté par la Stasi dès son arrivée sur le sol de la RDA, il goûte pendant plus de deux ans aux joies des prisons est-allemandes avant de repasser à nouveau à Berlin-Ouest, cette fois définitivement, peu de temps avant la construction du mur. Il vagabonde alors un peu partout en Europe, exerçant toutes sortes de métiers, comme représentant, chauffeur, détective, guide touristique, serveur et même masseur dans un camp de nudistes en Corse. Ce n’est que tardivement que, de retour à Berlin-Ouest, on le voit apparaître subitement sur la scène musicale, où son influence ne se tarira plus.

Detlef Diederichsen, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Achim Roedelius écoute sa vie
racontée par D. Diederichsen
A l'occasion de cette lecture, on reconnaît dans le public quelques têtes connues, comme Manuel Göttsching et son épouse, Olaf Zimmermann, l'incontournable animateur de l'émission Elektro Beats sur Radio Eins à Berlin, ou encore le musicien Bernd Kistenmacher, dont les deux premiers albums, Head-Visions (1986) et Wake Up In The Sun (1987), connaîtront le 6 novembre prochain les honneurs d'une réédition en CD et en vinyle sur le décidément incontournable label Bureau B. Achim lui-même vient ensuite sur scène pour une séance de questions-réponses en écho à son autobiographie et au panel de discussion de la veille.


Astronauta Pinguim, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Astronauta Pinguim (Fabricio Carvalho)
Astronauta Pinguim

Astronauta Pinguim, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Astronauta Pinguim (Ramiro Pissetti)
Retour à la musique avec Fabricio Carvalho alias Astronauta Pinguim, un artiste brésilien que Roedelius a rencontré à Tiradentes (Minas Gerais), à l'occasion du festival Mimo, où lui et Christopher Chaplin étaient invités en octobre 2014. Astronauta Pinguim est, en ce qui me concerne, la seule déception du festival. Ce fort sympathique musicien possède tous les derniers outils – le dernier Minimoog (avec arpégiateur), le dernier Thérémin – mais il en tire si peu ! Du bruit blanc, quelques beats, une ou deux séquences : rien ne va jamais très loin. Et les rares fois où un son intéressant vient à être amorcé, Astronauta Pinguim s'interrompt brusquement pour passer à autre chose. Si bien que son set ressemble beaucoup à une sorte de field recording réalisé dans une ville congestionnée par les embouteillages et les travaux publics. Or, après une journée entière justement passée à vagabonder dans les rues de Berlin, au milieu des grues et des marteaux piqueurs, on aspire au beau, on aspire au grand ! Ce qui a séduit Roedelius, c’est peut-être la contribution au rétroprojecteur du comparse de Fabricio, Ramiro Pissetti. Ce dernier dispose de plusieurs récipients transparents dans lesquels il jette négligemment diverses solutions colorées. Le résultat de ses manipulations est projeté en direct sur grand écran, pendant que Fabricio assure seul la partie musicale. Une performance pas si éloignée du mouvement actionniste cher à Roedelius à ses débuts. Mais le résultat esthétique peine à convaincre.

 E S B

E S B, Elektronische Staubband (Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
E S B (Elektronische Staubband)
En fait, il manque peut-être à Astronauta Pinguim un sens de la mise en scène dont savent faire preuve les Français qui lui succèdent sur scène. J'ignorais tout du groupe suivant, désigné simplement par les initiales E S B, jusqu'à ce que Detlef Diederichsen annonce la suite du programme. E S B n'est autre que l'Elektronische Staubband, trio 100% électronique et surtout 100% analogique fondé par Yann Tiersen avec Thomas Poli et Lionel Laquerriere. Les vidéos de Luma.Launisch ne sont plus là pour illustrer la musique, mais E S B dispose de son propre lightshow, dont l'élément central est cette ampoule à incandescence très photogénique, autour de laquelle les trois hommes ont installé leurs instruments. Denses, puissants, rythmés, dramatiques, leurs morceaux très expressifs savent aussi explorer des humeurs plus sombres. Un grand moment, que le public aura peut-être le loisir de revivre à la maison, puisque le groupe sortira son album le 16 octobre (toujours chez Bureau B).


E S B, Elektronische Staubband (Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
E S B. De gauche à droite : Thomas Poli, Lionel Laquerriere, Yann Tiersen
Qluster

Qluster (Onnen Bock, Armin Metz, Hans-Joachim Roedelius), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Qluster
Hans-Joachim Roedelius n'était pas encore apparu sur scène ce soir-là. Le voici enfin avec la dernière mouture de son groupe Qluster, désormais un trio depuis qu'Armin Metz a rejoint Achim et Onnen Bock. Fondé en 2010 après la séparation de Cluster, Qluster (avec un Q) sortait, le 10 juillet dernier, l'album Tasten, déjà le cinquième (chez… Bureau B). Roedelius et ses deux jeunes compagnons ne reproduisent en rien l’univers de Cluster. La rage sonore de Dieter Moebius n’est plus là : Onnen Bock et Armin Metz sont, de ce point de vue, plus proches d’Achim que de Dieter. Remarquable mélange de piano acoustique, de bruitages intrigants et de mélodies vaporeuses (souvent jouées par Achim sur ce Novation qu’il semble affectionner), le concert de Qluster, très ambient, semble emprunter un nouveau chemin de traverse. Finalement, c’est en cela qu’il reste fidèle à l’esprit de Cluster, dont la philosophie consistait précisément à défricher de nouveaux horizons.

Qluster (Onnen Bock, Hans-Joachim Roedelius, Armin Metz), Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Qluster. De gauche à droite : Onnen Bock, Roedelius, Armin Metz
Film scores

Deux films documentaires entament la quatrième et dernière journée de festival. Le premier, Witness to War: Dr. Charlie Clements (Deborah Shaffer ,1985), le plus intéressant des deux (et qui mériterait d’ailleurs une critique serrée), emprunte sa bande son quasi exclusivement à un seul morceau de Cluster, Helle Melange, extrait de l’album Curiosum (1981). Le second film, le faible Stalin: Red God (Frederick Baker, 2001), utilise quant à lui diverses sources sonores, parmi lesquelles ont reconnait des musiques d'Achim. Pour les organisateurs, il s’agissait bien entendu d’illustrer la contribution de Hans-Joachim Roedelius au marché de la bande originale de film. De nombreux autres titres de son répertoire ont pu être utilisés ici ou là, parfois officiellement, souvent en toute illégalité. Mais le morceau le plus souvent repris restera probablement By this River, une collaboration de Roedelius et Moebius avec Brian Eno, qui figure sur l’album de ce dernier Before and After Science (1977). Au lieu des deux films précités, il eut été intéressant de montrer au public des extraits de tous les films, courts métrages et documentaires où figure ce passage.

Roedelius & Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Lloyd Cole

Lloyd Cole & Roedelius

Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Lloyd Cole
La musique reprend à l’auditorium le soir même avec un premier invité assez inattendu : Lloyd Cole. Quel rapport peut bien entretenir avec le pionnier de la musique électronique ce rockeur et songwriter qui s’est fait connaître dans les années 80 avec son groupe The Commotions avant de rencontrer un immense succès en solo en France au début des années 90 ? C’est qu’au tournant des années 2000, tout en poursuivant sa carrière rock, Lloyd Cole a découvert les logiciels. Et dès 2001, il publiait le remarquable Plastic Wood, un album d’expérimentations électroniques pas si éloigné du travail d’un certain monsieur Roedelius. Les deux hommes se devaient de se rencontrer. Ce fut chose faite en 2013 avec l’album Selected Studies vol. 1, encore une pépite Bureau B. Entretemps, Lloyd s’était de plus en plus investi dans l’électronique, étudiant ses principes et acquérant un véritable système modulaire. Le 4 septembre sortait 1D, son second album solo électronique composé de sessions privées non utilisées sur Selected Studies.

Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Lloyd Cole
Le show débute avec un morceau que Lloyd Cole prétend avoir développé la veille dans sa chambre d’hôtel. Bien entendu, Achim l’accompagne au piano ou aux machines pour dix minutes d’improvisations et d’expérimentations entre ambient et bruitisme. Achim n’en a pas encore fini que Lloyd s’empare de sa guitare et entame un récital rock et folk mélangeant quelques-uns de ses standards (des chansons d’amour, bien sûr) et des compositions plus récentes. Car Lloyd, bien que grisonnant et désormais porteur de grosses lunettes, est resté le chanteur charismatique de sa jeunesse. Chez lui, les deux univers – chanson rock et musique électronique – sont complètement distincts. Et cette sorte de bipolarité fait de lui l’un des artistes les plus intéressants du moment.

Roedelius & Lloyd Cole, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Lloyd Cole
Conscient de cette dichotomie, il s’interrompt au bout de trois chansons et lâche : « Vous étiez venus écouter de la musique électronique et voilà ce que vous obtenez ! J’avais prévenu Achim. Je lui avais dit que je n’aurais jamais le temps de développer tout un set électronique à temps pour le festival, et qu’il fallait annuler ma participation. Mais c’est lui qui m’a suggéré : "Tu n’as qu’à amener ta guitare, nous verrons bien". Ne me blâmez pas, c’était son idée ! » Et de montrer du doigt le coupable, hilare devant son piano. Tout aussi brusquement, Lloyd Cole range sa guitare et revient à ses machines pour une deuxième séance d’improvisation avec Achim. Au bout de quelques minutes, Lloyd a déjà débranché tous ses câbles, sa musique s’est lentement éteinte, mais Achim a encore quelque chose à dire, quelques notes à exprimer. Et c’est tout. Achim et Lloyd cumulent des dizaines d'années d'expérience et pourtant, on ne peut s’empêcher de se dire que ces deux-là iront loin ! Ils n’avaient jamais joué ensemble sur scène.

Roedelius & Christoph H. Müller, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Roedelius & Christoph H. Müller

Roedelius & Christoph H. Müller

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
Mais nous n’avons encore rien vu. Christoph H. Müller, cofondateur de Gotan Project, rejoint ensuite Achim sur scène pour présenter le premier album du duo, Imagori, lui aussi publié ce 4 septembre mais cette fois par Grönland, la maison de disque d’Herbert Grönemeyer. Nous en avons déjà eu un bref aperçu à Lunz le mois précédent. Cette fois, les deux hommes interprètent l’intégralité de l’album, rencontre fructueuse de leurs deux univers très différents. L’un des morceaux, le remarquable Origami II, résume assez bien l’atmosphère du disque. Il est illustré à l’écran par un clip brillant signé Alex Gonzales. Rythmé, lancinant, riche, le concert de Roedelius et Müller montre aussi l’étendue de l’inspiration des deux hommes, pourtant très occupés toutes l’année par leurs projets respectifs. Nous ne sommes plus dans les improvisations de la generative music. De toute évidence, chaque morceau a été travaillé et composé avec soin. Quelle performance !

Christoph H. Müller, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars
Christoph H. Müller
Au cours de ces quatre jours, Hans-Joachim Roedelius, présent sur scène tous les soirs, a accompagné presque tous ses invités dans des styles et des ambiances bigarrés. Parmi toutes ces collaborations, la dernière, avec Christoph H. Müller, ferait une excellente introduction à son univers, car elle est la plus susceptible d’atteindre un public plus large.

A l’issue du concert, Achim fait encore preuve d’une énergie extraordinaire, lui qui n’arrête pas de galoper en tous sens sur scène et en coulisses depuis le début du festival. Très ému, il n’oublie pas de remercier tout le monde pour ce merveilleux cadeau d'anniversaire. Nous devrions le remercier à son tour, car une fois encore, c'est Achim qui a tout donné sans compter : sa gentillesse, sa générosité, sa musique.

Hans-Joachim Roedelius, Lifelines Roedelius / photo S. Mazars