samedi 9 août 2014

More Ohr Less Festival : art total


Chaque année, en Autriche, un petit village de montagne au bord d’un lac vibre au rythme d’un festival hors du commun. More Ohr Less est né en 2004 de l’initiative du grand musicien berlinois de musique électronique Hans Joachim Roedelius. Plus qu’un festival de musique, il s’agit d’un happening, d’un rendez-vous d’art total où se rencontrent des artistes du monde entier. Chaque année, un thème différent anime le festival. Eigensinn était celui de cette onzième édition, à laquelle participaient notamment les deux compositeurs américains Tim Story et Christopher Chaplin.

 

More Ohr Less Festival, l'affiche peinte par Attersee / photo S. Mazars
More Ohr Less Festival : le thème du festival, Eigensinn, vu par Christian Ludwig Attersee

Lunz am See, du 31 juillet au 3 août 2014

More Ohr Less Festival, Lunz am See, la scène / photo S. Mazars
Il n’est pas banal d’entendre parler du Leviathan de Thomas Hobbes et du Contrat social de Jean-Jacques Rousseau en ouverture d’un festival de musique. Pas banal d’assister, en à peine trois jours, à une douzaine de concerts, plusieurs discussions philosophico-artistiques, un vernissage et des lectures de poésie. Pas banal d’enchaîner, en moins de trois heures, les suites de Bach et un trio de jazz, en passant par une chanteuse électropop, un guitariste de 13 ans et la création mondiale d’une œuvre contemporaine pour orchestre d’un compositeur nommé Chaplin. Pas banal de croiser tour à tour un philosophe également batteur à ses heures, un artiste contemporain adepte de l’art total, une actrice autrichienne chantant les textes de Barbara sans accent, deux djembefola sénégalais survoltés et un groupe de musique médiévale. Pas banal d’assister à tout cela les pieds dans l’eau, au bord d’un magnifique lac en plein cœur d’une vallée de Basse-Autriche entourée de forêt brumeuse, sur une scène flottante directement posée sur l’eau.

Tel était pourtant l’étonnant programme de la onzième édition du festival More Ohr Less, organisé depuis 2004 à Lunz am See par le pionnier allemand de la musique électronique Hans Joachim Roedelius. Le thème de cette année, Eigensinn, improprement traduit en anglais par own will (une idée de Brian Eno, paraît-il), peut-être rendu en français par obstination. Le terme allemand, habituellement péjoratif, à l’image de notre caprice, prend un sens plus positif dès lors qu’il s’agit de louer la faculté créatrice, qu’accompagne nécessairement un dépassement de l’habitus. Eigensinn devient la qualité de l’artiste par excellence. Celle de Hans Joachim Roedelius en particulier. Résilience, ténacité, obstination : toute sa vie a tourné autour de cette notion d’Eigensinn.

Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Hans Joachim Roedelius à l'écoute @ More Ohr Less Festival 2014
Enfant star dans les films de la UFA pendant la Seconde Guerre mondiale, rescapé des bombardements de Berlin, enrôlé dans la Volkspolizei est-allemande avant de s’enfuir à l’Ouest et de repasser imprudemment à l’Est, interrogé par la Stasi, emprisonné pendant deux ans dans les sinistres geôles de la RDA, forçat dans une mine de charbon puis à nouveau en fuite à l’Ouest où il passe par tous les métiers avant de devenir, presque simultanément, clochard et masseur attitré de la haute société parisienne, Hans Joachim Roedelius a mené une jeunesse mouvementée, qui explique peut-être qu’il soit venu si tardivement à la musique, à près de trente cinq ans. Cofondateur en 1968 du Zodiak Arts Lab, un club où se retrouvait tout l’underground berlinois – marginaux, hippies, militants d’extrême-gauche ou disciples de Joseph Beuys – Roedelius a puissamment contribué à l’émergence de cette scène allemande plus tard désignée sous le nom de krautrock. Tous les artistes berlinois de cette génération si importante pour le futur développement de la musique électronique ont fait leurs premières armes au Zodiak : Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ash Ra Tempel… Aîné de dix ans de cette génération née après guerre, dont il n’a pas partagé l’enthousiasme pour une utopie communiste qu’il avait si bien connue de l’intérieur, Roedelius a fini par quitter l’Allemagne pour s’installer définitivement en Autriche à la fin des années 70. Lui-même s’est illustré sur la scène électronique, contribuant à deux formations majeures de son histoire, Cluster et Harmonia, et collaborant avec Brian Eno pour une série d’albums qui ont fait date.

More Ohr Less Festival, Lunz am See, la scène / photo S. Mazars
Mais s’il fallait résumer le festival en un mot, c’est plutôt le terme de surprise qui s’imposerait. La richesse de la programmation ne permettant que des shows de courte durée (de 30 minutes à une heure), chaque soirée se déroule à un rythme étourdissant, tandis qu’il n’est pas rare, dans la journée, de croiser certains participants en barque au milieu du lac, sur une terrasse ou même au détour d’un chemin forestier, quand ils ne s’affairent pas sur scène à préparer leurs instruments. Les nuits s’achèvent en général « Chez Pierre », une pizzeria sur les hauteurs très appréciée des gens du cru pour ses bières belges et pour son patron, Pierre, un Français expatrié qui n’hésite pas à vanter les mérites du lederhose, le pantalon traditionnel autrichien. L’éclectisme, souvent revendiqué par de nombreux festivals, n’est pas ici un vain mot. Plutôt que de consacrer une soirée à la musique électronique, une autre au rock, une à l’avant-garde, une autre encore aux débats, chaque soir propose tout cela à la fois, quand ce n’est pas simultanément.

Lukas Lauermann & Jurij Novoselic @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Lukas Lauermann & Jurij Novoselic
Le 31 juillet, le mauvais temps oblige les organisateurs à renoncer à la scène sur le lac. C’est donc une salle de sport des environs qui accueille les premiers intervenants. Après une courte présentation du docteur Leo Hemetsberger, philosophe à l’université de Vienne et gendre de Joachim Roedelius, consacrée au thème du festival, Eigensinn, c’est la musique classique qui ouvre le bal. Mais déjà, on n’est plus complètement dans le classique. Les célèbres suites de Bach sont ici interprétées au violoncelle (Lukas Lauermann) et au saxophone (Jurij Novoselić). Dès cet instant, on sait que le festival ne sera que dialogue entre les époques, les disciplines, les générations, les idées. D’ailleurs, l’entreprise elle-même, à la fois familiale et internationale, oscille entre deux mondes : toute la famille de Joachim Roedelius y participe (sa femme Christine, sa fille Rosa, son petit-fils Aaron et, donc, son gendre) mais on parle allemand, français, anglais, serbo-croate, espagnol, italien et wolof.

Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Le MOL Orchester dirigé par Christopher Chaplin @ More Ohr Less Festival 2014
Christopher Chaplin est un bon exemple de cette conversation polyglotte. De formation classique, il présente sa dernière composition, Aelia Laelia, une pièce pour orchestre de chambre. Mais lui-même dirige l’œuvre derrière un synthé Novation Ultranova, enrichissant les sons acoustiques de dramatiques nappes entremêlées, tandis que Roedelius ajoute trois notes de piano minimalistes, typiques de son style (un style parfois appelé « Roedeliusmusic », tant il lui est propre).

Claudia Schumann & Roedelius / Clara Hill @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Claudia Schumann & Roedelius / Clara Hill
Le minimalisme illustre encore la suite du programme : une lecture de poésie par l’artiste et psychiatre Claudia Schumann, accompagnée par quelques discrètes mais intenses textures électroniques de Roedelius.
Changement d’ambiance dès le retour du buffet avec la prestation électrofolk – comment la qualifier autrement ? – de la Berlinoise Clara Hill. Démultiplication, accumulation : son travail sur les boucles autorise, avec peu de moyens, de très riches effets de voix en direct, notamment sur le titre Insomnia, tiré de son dernier album, Walk the Distance.

Tri-O (Alessandro Mazza, Diego Mune, Leo Hemetsberger) @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tri-O (sur la photo : Alessandro Mazza et Diego Mune)
Puis le groupe Tri-O, composé d’un claviériste et chanteur italien, Alessandro Mazza, d’un batteur qui, deux heures auparavant, nous parlait de Kant et Rousseau, Leo Hemetsberger, et d’un guitariste argentin possédé, Diego Mune, investit la scène pour une heure de chanson italienne, de funk et de jazz. Véritable virtuose, très applaudi, Diego joue presque tout son set les yeux clos. Il n’a besoin que de sa guitare et d’une pédale d’effets pour passer d’une partie de contrebasse à une Chacarera hallucinante. Il finit les doigts en sang.

Le 1er août débute là encore par une discussion et un débat. Puis Joachim Roedelius revient sur scène, cette fois avec son ami de longue date, l’artiste peintre autrichien Christian Ludwig Attersee, un temps proche du mouvement actionniste et qui, à ce titre, ne se veut pas seulement plasticien, mais aussi poète et pianiste. Attersee fait même preuve de réelles qualités vocales. Les deux hommes présentent sur scène leur album Tulpenfresser, une ode, mi chantée, mi parlée aux grands artistes du XXe siècle, accompagnée alternativement par quelques notes de piano dissonantes ou par les tranquilles arabesques électroniques de Roedelius.

Christian Ludwig Attersee & Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Attersee & Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014

Andrea Eckert @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Andrea Eckert
La soirée s’achève en chansons, avec l’actrice autrichienne Andrea Eckert, dont le répertoire vocal explore un large spectre, de la chanson viennoise des années 40 à Barbara, en passant par les textes de Friedrich Holländer, qui replongent un moment la vallée dans l’ambiance de L’Ange bleu et de La Scandaleuse de Berlin.

Panel de discussion @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Panel de discussion
Le lendemain, c’est au tour du réalisateur Paul Poet d’apporter sa contribution au thème du festival. Il présente Empire Me, son dernier film, consacré aux micronations fantaisistes partout dans le monde.
Loretta Who @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Loretta Who

La chanteuse folk rock autrichienne Loretta Who lui succède aussitôt sur scène. Une guitare, quelques pulsations électriques, il ne lui en faut pas plus séduire l’auditoire malgré la brièveté de son récital – trois titres seulement.

Thomas Rabitsch en famille @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Thomas Rabitsch en famille sur scène
L’extraordinaire famille Rabitsch représente peut-être la plus grosse surprise du festival. Elle le résume à elle seule, tant son registre est large. Le père, Thomas Rabitsch (connu notamment pour avoir produit Falco), a transmis à ses trois enfants le goût de la musique. Jacob est devenu un pianiste de jazz subtil et léger, Josef cherche sa voix dans la chanson, Jael, la fille, s’est adjugé les consoles. C’est elle qui mixe et bidouille les beats tandis que le patriarche s’attelle au bon vieux minimoog. Il en résulte une mixture explosive, ou chacun apporte son univers : piano bar, chanson, grooves électro, tout à la fois. La famille recueille de puissants applaudissements. A juste titre, car un tel mélange des genres tourne souvent à la bouillie new age. Pas ici. Tout s’imbrique parfaitement, même les solos de minimoog, un instrument d’ordinaire envahissant, que Thomas Rabitsch utilise ici de manière fort subtile. Et dire que ce groupe n’a même pas de nom !

El Habib Diarra (et Ibou Ba) @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
El Habib Diarra
Après une telle tempête, on se dit qu’on a tout vu. Pourtant, l’astucieuse programmation recèle encore des surprises, par exemple lorsqu’El Habib Diarra et Ibou Ba, deux expatriés sénégalais, investissent la scène pour une session de djembé et chant wolof électrifiée. Leur show fait l’objet d’une mise en scène improvisée au dernier moment, qui permet aux deux hommes de dialoguer, l’un assis sur scène, l’autre debout sur la sculpture aquatique qui sert de toile de fond au décor. La sculpture, une œuvre de Rosa Roedelius constituée de miroirs diversement orientés, est l’un des éléments centraux du festival depuis le début, agrémentée par les projections inspirées du duo d’artistes vidéastes Luma.Launisch.


Impressions, More Ohr Less Festival 2014 / photos S. Mazars
Impressions de la 11e édition du festival More Ohr Less

Schmieds Puls @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Schmieds Puls
Le groupe de rock Schmieds Puls déjoue lui aussi tous les préjugés. L’étiquette rock elle-même se révèle trompeuse. Il y a bien un batteur, Christian Grobauer, mais il n’hésite pas à user des balais. Le bassiste, Walter Singer, est un contrebassiste. La chanteuse, Mira Lu Kovacs, troque quant à elle la guitare électrique contre la guitare classique. Sa voix, d’une fraîcheur et d’une aisance désarmantes, fait instantanément mouche sur le titre Play Dead.
Tim Story & Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tim Story & Hans Joachim Roedelius

Hans Joachim Roedelius était le seul artiste présent sur scène chaque soir, sans nécessairement se réserver les prestations les plus longues. Il revient une fois encore clôturer cette journée, cette fois avec son ami américain Tim Story, connu notamment comme compositeur de musique ambient. Tous deux revisitent l’un de leurs vieux disques, Lunz [2002], composé en ces lieux. Tim Story monopolise les synthés. Il a développé pour l’occasion un superbe son de flûte, pas très éloigné de la flûte du mellotron, mais qu’il se réserve jalousement. Il n’aime pas partager ses presets ! Quant à Joachim, il revient ce soir à l’un de ses instruments favoris, le piano. On reconnaît entre autres quelques mélodies anciennes (comme Betrachtung, extrait de Lustwandel [1981]) qui, dans ce cadre idyllique, rendent un son unique.

Le lendemain matin, un comité plus réduit se retrouve à l’église pour un ultime concert de Tempus Transit, groupe de musique médiévale auquel Joachim participe là aussi comme pianiste. Accordéon, hautbois, nyckelharpa, vielle à roue, violon, cornemuse et guimbardes apportent une conclusion parfaite à ces trois jours, qui montrent que si nous aurons toujours besoin de créateurs obstinés, eigensinnig, capables de renverser la table pour inventer des choses nouvelles, nous devons aussi savoir reconnaître une seconde catégorie de personnes, celles qui, patiemment, recueillent l’héritage des premiers et le transmettent inlassablement à la génération suivante.

Tempus Transit & Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014 / photo S. Mazars
Tempus Transit & Hans Joachim Roedelius @ More Ohr Less Festival 2014