vendredi 25 juillet 2014

Eclipse Sol-Air : « Le rock prog n'est pas mort ! »


Groupe franco-allemand fondé il y a exactement dix ans par le jeune artiste caméléon Philippe Matic-Arnauld des Lions, Eclipse Sol-Air pourrait bien être l’étoile montante de la scène progressive internationale. C’est en tout cas l’opinion de Frank Bornemann, tête pensante d’Eloy et producteur mondialement reconnu, à qui le groupe doit la réalisation de son dernier album, Schizophilia, en 2012. Un avis désormais aussi partagé par les promoteurs allemands, qui n’ont pas hésité à programmer Eclipse Sol-Air en première partie du grand Alan Parsons, à l’occasion de sa prestation dans le cadre prestigieux de la Loreley, au bord du Rhin, le 17 juillet dernier. Autour de Philippe et Mireille, les deux Français, le groupe au complet, ainsi que son manager, Hans Helmut Itzel, en profitaient pour répondre à quelques questions.


Eclipse Sol-Air live @ Loreley / photo S. Mazars
Eclipse Sol-Air à la Loreley. De gauche à droite :
Miriam (violon), David Bücherl (batterie), Philippe Matic-Arnauld des Lions (chant), Markus Himmer (basse), Mireille Vicogne (chant et flûte traversière), Melina Mayer (claviers), Timur Turusov (guitare)

La Loreley, Sankt Goarshausen, le 17 juillet 2014

Eclipse Sol-Air live @ Loreley 2014


Une batterie, une basse et une guitare. Mais aussi des claviers, un violon et une flûte traversière. Des Allemands et des Français. Des filles et des garçons. Deux voix. Même sur la scène progressive, pourtant habituée à toutes les excentricités, Eclipse Sol-Air fait figure d'exception. «Le rock prog n'est pas mort !», s'exclamait Philippe Matic-Arnauld des Lions à l'issue de la prestation de sa bande, Eclipse Sol-Air, à la Loreley. Invités pour la première fois sur une scène aussi imposante, les sept membres du groupe n'ont pas démenti la proclamation de leur leader. Une musique inspirée, un festival de breaks et de changements de rythmes, un show très théâtral : aucun ingrédient ne manquait à la recette d'un rock progressif quasi parfait et étonnamment fédérateur. Le genre, en effet, a ses écoles, jalouses de leurs différences. Genesis n'est pas Yes, Pink Floyd n'est pas Jethro Tull. Or, tout se passe comme si Eclipse Sol-Air réconciliait tout le monde. Le groupe a su trouver un bel équilibre entre les différents instruments (comment intégrer un violon à une formation de rock sans paraître new age ?), et s'appuie sur des musiciens tous virtuoses de leurs instruments. A rebours des punks, qui se croyaient libres parce qu'ils pensaient s'affranchir des règles du jeu, Eclipse Sol-Air maîtrise ces règles, ce qui lui ouvre les portes de compositions plus riches, plus complexes et plus belles ; de la liberté vraie, en somme. On peut regretter l'absence du titre Schizophilia de la setlist, car ce morceau (avec quelques autres, comme Illuminations d'Eloy) ferait une belle introduction au genre progressif pour ceux qui ne le connaissent pas. Et que dire de la galerie de personnages rétros interprétés par Philippe, tour à tour vieillard chevrotant ou fou échappé de l'asile, si ce n'est qu'ils ajoutent à la musique une dimension supplémentaire, cinématique, qui fait d'un concert d'Eclipse Sol-Air un spectacle complet et magnétique.


Interview avec Eclipse Sol-Air


Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe Matic-Arnauld des Lions / photo S. Mazars
Comment est né le projet Eclipse Sol-Air ? 

Philippe Matic-Arnauld des Lions – Tout a débuté comme pour n’importe quel groupe de rock. Comme chaque petit jeune, j’avais commencé à jouer des reprises. En tant que francophone vivant en Allemagne, je me suis mis à chanter des reprises de Jacques Dutronc, des trucs français, pour changer. Mais on a vite compris qu’il faudrait jouer notre propre musique. J’ai toujours aimé Genesis, particulièrement les albums Foxtrot ou Selling England by the Pound. C’est ainsi que nous avons décidé de composer notre propre musique, et qu’elle devrait nécessairement arborer un style progressif. C’était en 2004. Depuis, il s’est passé beaucoup de choses, et cette année, nous célébrons notre dixième anniversaire. Sur Facebook, on a fêté ça en publiant un à un les épisodes de notre histoire.

Chacun des membres du groupe peut-il se présenter ?

Timur Turusov – Je suis Timur, le guitariste. J’ai intégré le groupe en février. J’enseigne la guitare, j’en joue et je compose.
David Bücherl – David, le batteur. Je suis là depuis… un moment. La batterie c’est mon métier, que j’exerce comme musicien de session au sein de différents groupes. J’enseigne aussi la batterie dans une école spécialisée à Munich, qui s’appelle Drummer’s Focus.
Miriam – Je suis Miriam, la violoniste du groupe, que j’ai rejoint il y a seulement un mois. J’ai 17 ans, je suis encore au lycée, en classe de onzième [l’équivalent de la première en France]. J’ai joué dans plusieurs orchestres, dans un quartet, un duo. Je suis des cours de musique classique.
Melina Mayer – Je m’appelle Melina, la claviériste, et j’ai rejoint l’aventure en 2012-2013, juste après l’enregistrement de Schizophilia. J’étudie à l’école de musique de Munich et je travaille également comme figurante au Bayerische Staatsoper.
Markus Himmer – Markus, le bassiste. J’étais batteur dans un groupe qui vient de se séparer. Depuis, je suis éducateur dans une école maternelle.
Mireille Vicogne – Mireille, chanteuse et flûte traversière. J’ai appris au conservatoire, et à présent, j’enseigne moi aussi mon instrument.
Philippe – Moi c’est Philippe, chanteur et fondateur du groupe.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars
Mireille, David, Philippe
A quoi doit-on s'attendre quand on écoute pour la première fois un disque d'Eclipse Sol-Air ?

Philippe – Ecouter Eclipse Sol-Air, c’est comme une clope ou un joint. Il faut l’écouter trois fois. La première cigarette, tu la fumes et tu la rejettes aussitôt. La deuxième, ça passe. La troisième, tu es déjà accro. Je dirais que c’est la même histoire pour toutes les musiques progressives en général. Si tu ne veux pas être accro, je te déconseille d’écouter plus de deux fois.

C’est trop tard ! Mais comment se déroule le processus de composition ? Chaque musicien crée-t-il sa partie ?

Philippe – En principe, les idées sont développées en commun par l’ensemble du groupe. Chacun apporte ses propres influences et sa propre histoire. Ça explique la variété de notre son, je crois.

Eclipse Sol-Air - Bartók’s Crisis (2011)
Bartók’s Crisis (2011)
Dans un premier temps, vous aviez choisi l'autopromotion. Puis vous avez fait plusieurs rencontres importantes.

Philippe – Il y a quelques années, en effet, nous avons fait la connaissance de Hans Helmut Itzel, qui est devenu notre manager. C’est lui qui, après avoir découvert le potentiel d’Eclipse Sol-Air, a décidé de financer notre disque, Bartók’s Crisis. Jusqu’alors, nous avions les chansons mais pas d’enregistrement professionnel. Bartók’s Crisis est le premier album pro, vraiment présentable sur le marché, qui nous a permis de ne pas rester bloqués au stade des démos. Grâce à ce disque, Hans Helmut a réussi à convaincre Frank Bornemann, le leader d’Eloy, de produire notre disque suivant, Schizophilia. A présent, nous avons atteint un nouveau palier, un niveau vraiment international. Le fait de produire ça dans un studio d’exception, Horus, à Hanovre, avec un producteur d’exception, nous a beaucoup apporté.
Hans Helmut Itzel – C’est exact. Quand j’ai contacté Frank Bornemann pour la première fois, je lui ai expliqué que cette musique valait vraiment le coup. Il a écouté, nous en avons discuté plusieurs fois et il s’est laissé convaincre.

Vous appartenez donc aujourd’hui à son écurie, Artist Station ?

Philippe – Oui, nous sommes un « groupe Artist Station », en tout cas pour le disque Schizophilia, Frank s’occupe personnellement de nous.

Eclipse Sol-Air - Schizophilia (2013)
Eclipse Sol-Air Schizophilia (2013)
De quoi parle le disque ? Y a-t-il un concept ?

Philippe – Tous nos albums sont par principe des concept-albums, dans lesquels nous intégrons beaucoup d’éléments personnels. Schizophilia parle du cycle de la vie, de la naissance à la renaissance, pour ainsi dire. Nous tâchons d’explorer toutes les émotions et les étapes de l’existence. Par exemple, l’insouciance de l’enfance, puis les premiers coups du sort dans la chanson Once Upon a Time. La suivante, Destiny of Freedom, évoque l’appel du vaste monde, quand on quitte pour la première fois son foyer. My Heart Belongs to You, c’est bien sûr le thème du premier amour. Asylum peut être considéré comme un premier contact avec les limites de l’âme, tandis que Watch Over You parle de l’expérience de la mort de proches. La chanson est dédiée à Anna Kotarska, l’artiste qui a peint la couverture de Bartók’s Crisis, morte fauchée par automobiliste ivre. L’album se poursuit jusqu’à Final Time, qui revient à la naissance. Rien que de vieilles questions philosophiques, en somme.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Mireille, David, Philippe / photo S. Mazars

Mireille et toi chantez aussi bien en anglais, qu’en français et en allemand. N'est-ce pas un risque commercial, de ne pas se contenter de l’anglais, langue du mainstream ?

Philippe – Certes, mais en Allemagne, la langue du pays connaît de plus en plus de succès. Quant à l’anglais, et même au français, je pense qu’ils peuvent s’imposer partout. Cela dit, Schizophilia se limite à ces trois langues. Sur Bartók’s Crisis, nous mélangions encore plus les idiomes, avec notamment le serbo-croate. J’ajoute que nous faisons de toute façon du rock progressif. Si nous n’étions motivés que par des considérations commerciales, nous ferions plutôt des hits calibrés pour la radio.

A vos débuts, vous n’avez pas hésité à jouer dans des centres commerciaux, comme le montre votre page Facebook. Et maintenant, vous voilà en première partie d'Alan Parsons. Ça fait quoi, comme impression ?

Mireille – C’est fantastique. Je suis l’une de ses fans.
Philippe – C’est qui Alan Parsons (rires) ?
Timur – Pour Philippe surtout, c’est amplement mérité, compte tenu de tout son travail depuis dix ans. Je tiens à le dire. Comme tu l’as précisé, Eclipse Sol-Air a joué n’importe où, et il est bon que le groupe investisse à présent une scène enfin adaptée à sa mesure. Cette musique a été écrite pour les grandes scènes.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Melina, Markus / photo S. Mazars
Melina, Markus
C’est bien ce qui frappe en premier : vos shows très théâtraux, très spectaculaires. D’où est venue l'idée ?

Philippe – Je suis musicien mais je gagne ma vie comme comédien. A Ratisbonne, j’occupe de petits rôles à la télévision, tout ce que je trouve. Je pratique aussi le théâtre de rue et la pantomime. Ces affinités avec le théâtre, je les intègre au spectacle. Puis il y a la figure de Peter Gabriel, qui a inspiré pas mal d’idées. Je me suis néanmoins donné comme objectif de le surpasser, si c’est seulement possible. On verra si j’y arrive.
Timur – La musique en elle-même a déjà des qualités très expressives. Elle appelle cette théâtralité sur scène.
Philippe – Au début, tout le groupe était plus ou moins costumé. Grâce à son travail à l’opéra de Munich, Melina apporte toujours beaucoup : des idées, des costumes. C’était également le cas de notre ancienne chanteuse, qui était aussi étudiante comédienne. Le théâtre a toujours été présent dans nos spectacles.
Timur – Oui, il s’agit de bien plus que de simple musique.
Melina – Le premier nom du groupe était d’ailleurs Rock Theater.
Hans Helmut – Dans le futur, c’est une direction que j’aimerais explorer : jouer dans des salles où des gens s’assoient pour assister à u spectacle complet, à la fois concert et pièce de théâtre. Mais sûrement pas un concert de rock ordinaire.
Philippe – C’est tout le sens du genre art rock.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Timur, Philippe / photo S. Mazars
Timur, Philippe
Quel est le programme de ce soir ?

Philippe – Nous allons simplement jouer un mélange des deux disques, Bartók’s Crisis et Schizophilia.

Avez-vous déjà composé de nouveaux titres pour un prochain album ?

Philippe – Nous avons toujours des idées créatives en stock. Mais en ce moment, nous devons nous concentrer sur l’intégration des nouveaux musiciens, apprendre à nous connaître, notamment sur scène, mais aussi trouver une remplaçante pour Mireille, qui attend son cinquième ou sixième enfant, je ne sais plus (rires).
Mireille – Ooooh ! C’est le troisième ! D’ailleurs, on va voir comment ça va se passer ce soir.
Philippe – Mais les nouvelles idées dorment toujours dans un coin de nos têtes, et elles sont toujours meilleures.

Au cours de ses dix ans d’histoire, le groupe a connu un nombre impressionnant de changements de personnel. Aujourd’hui, diriez-vous que la famille est enfin réunie ?

Timur – Nous l’espérons.
Philippe – Depuis le début, chacun suivait toujours une formation en parallèle, ou bien étudiait : des situations qui entraînent forcément des déménagements ou des changements de carrière. A côté de ces considérations, le groupe passait toujours au second plan, évidemment. Il faudra toujours compter avec ce type d’événement.
Markus – Mais le fait que nous soyons tous désormais basés à Munich ou dans les environs rend les choses plus faciles. En outre, aux débuts du groupe, Philippe et les autres étaient très jeunes. A 18 ou 20 ans, les choses évoluent encore très vite.
Timur – C’est un âge d’immaturité. Désormais, la plupart d’entre nous sont beaucoup plus stables. Du coup, le groupe lui-même a atteint une certaine maturité.
Hans Helmut – Je manage Eclipse Sol-Air depuis quatre ans. J’estime à huit à dix ans le délai dans lequel ils seront célèbres.
Philippe – Encore 10 ans comme ça ? Oh non (rires) !
Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Markus, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Markus, Philippe, Miriam
Markus –Philippe a fourni une direction à la musique, à chaque instrument, c’est cela qui compte. Si bien que les changements de personnel n’ont plus vraiment de conséquences. Certains partent, d’autres arrivent, la musique ne s’arrête pas. J’étais guitariste au départ, puis j’ai changé pour la basse. Et le jour suivant, Timur était là pour remplir la place vacante, tout à fait par hasard. Pareil pour le violon : nous avons eu trois violonistes avant l’arrivée rapide de Miri. Aucune place n’est jamais restée vide plus de quelques mois. J’ai remarqué que notre musique s’était totalement affranchie des vicissitudes de l’existence du groupe, de tout ce qui se passait autour. Philippe reste le ciment de l’ensemble.
Hans Helmut – Et Mireille, maintenant aussi. Donc j’espère que tu n’auras pas six enfants, Mireille !
Mireille – J’ai tout fait dans les temps. Si nous sommes célèbres dans quatre ans, tout reste envisageable !
Markus – Un projet sur dix ans avec autant de monde impliqué ! Aucun autre groupe n’y aurait survécu. Il doit y avoir quelque chose en cette musique qui fait que ça a été possible.
Philippe – C’est la dictature de l’art.
Hans Helmut – Je ne me serais jamais lancé dans le financement de toute l’entreprise si je n’avais pas perçu la capacité de Philippe à avoir une vision. J’admire les gens qui ont cette faculté.

Eclipse Sol-Air live @ Loreley, Philippe, Miriam / photo S. Mazars
Philippe, Miriam
Quelles sont vos prochaines dates ?

Philippe – Samedi prochain, le 26 juillet, au Garage, à Munich.

Viendrez-vous en France ?

Philippe – Nous n’y avons joué qu’une seule fois. Pour le moment, les Français ne s’intéressent pas à nous, on dirait. En tout cas, pas les promoteurs.
Mireille – Peu de tourneurs s’occupent de ce genre de musique en France. J’en ai contacté certains, mais peut-être trop tôt, à un stade où nous n’avions pas encore d’enregistrements de qualité suffisante à faire valoir. J’imagine qu’il faudra recommencer à zéro, retenter de les convaincre avec ce que nous faisons désormais.

>> Site officiel

Prochains rendez-vous avec Eclipse Sol-Air


>> samedi 26/07/2014, Garage, Munich
>> jeudi 04/09/2014, Coblence
>> jeudi 20/11/2014, Neunkirchen (Sarre)
>> vendredi 12/12/2014, Pforzheim