mardi 13 mai 2014

E-Day 2014 : festival européen


Equivalent printanier du E-Live, célèbre festival initié par Ron Boots aux Pays-Bas, le E-Day devait, à sa création, ouvrir de nouveaux horizons, explorer d’autres genres que la traditionnelle Berlin School. L’ambient avait alors la prédilection de son fondateur. Depuis, la programmation des deux événements a quelque peu convergé. Ainsi, les Allemands de Pyramid Peak, têtes d’affiche cette année et fleurons de la Berlin School, s’étaient déjà produits au E-Live en 2005. Mais l’esprit de découverte est resté le même. Trois des quatre artistes invités lors de cette édition jouaient pour la première fois hors de leur pays d’origine : la Pologne pour le fantasque Przemysław Rudź… et la France pour Alpha Lyra et MoonSatellite. Les deux frenchies, musiciens autodidactes, ont-ils séduit le public mi-néerlandais, mi-allemand du E-Day ?


Pyramid Peak et Maxxess, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Maxxess (à la guitare) et Pyramid Peak, E-Day 2014

Oirschot, le 10 mai 2014

Alpha Lyra  (France)


Alpha Lyra, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Ron Boots fonctionne au coup de cœur. Les dures réalités économiques ne l’empêcheront jamais de programmer un événement sans véritable vedette, quitte à se retrouver parfois légèrement déficitaire (une possibilité qu’il envisageait encore la veille et qui ne s’est manifestement pas produite). Le Français Christian Piednoir, alias Alpha Lyra, est l’un de ces coups de cœur. Même s'il réside loin de l'Allemagne, en Dordogne, c'est bien la tradition de la musique électronique allemande qu’il cultive. Plus précisément celle de l'école berlinoise, plus précisément encore, celle de Klaus Schulze, comme en témoigne sa prestation du jour. Des séquences éthérées et discrètes, accompagnées de solos improvisés au Moog, voilà qui est typiquement schulzien.

Alpha Lyra, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Alpha Lyra et son halo de lasers
En revanche, même si son set est conçu comme un long morceau d'une heure, Alpha Lyra procède plutôt par collages. Là où Schulze peut rester vingt ou quarante minutes sur le même accord, Alpha Lyra s’interrompt et alterne les ambiances, comme s’il combinait les textures de Picture Music, de Schulze, et la structure de Tangram, de Tangerine Dream. Mais l'ingrédient imprévu, qui relève de ce qu'on pourrait appeler une certaine french touch, vient peut-être du goût prononcé d'Alpha Lyra pour les harmonies et les accords, plutôt rares dans la Berlin School. Si on y ajoute les superbes effets laser très appréciés du public et des photographes, contrôlés en coulisses par MoonSatellite (les rôles s'inverseront lorsque viendra le tour de ce dernier), Alpha Lyra propose finalement une heure d'un spectacle complet et immersif. Pas étonnant que Ron Boots ait voulu inviter cet artiste français, car on n'est pas loin de son genre de prédilection, l'ambient. On sait que Ron a co-organisé la première Ambient Music Night près d’Eindhoven en 2013. Aura-t-il la bonne idée d’inviter Alpha Lyra pour la seconde édition ?

Alpha Lyra, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Alpha Lyra, E-Day 2014

Przemysław Rudź (Pologne)


Przemysław Rudź, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Après quinze heures d'un trajet en voiture depuis Gdansk sous la grêle et dans les bouchons, le Polonais Przemysław Rudź, arrive sur scène très décontracté. Przemysław a composé la musique de son set avec le grand Józef Skrzek, pionnier du rock polonais, une collaboration à distance permise par Internet. Mais c’est seul sur scène qu'il en interprète le résultat, précisant avoir voulu « faire de son mieux » pour jouer les parties de son illustre compatriote. Józef étant irremplaçable, il n'y a donc pas de Minimoog sur scène, mais quelques sons mémorables comme ce dialogue entre les cuivres et la guitare (un son dont Przemysław est particulièrement fier) dans l'introduction, à laquelle fait écho une superbe conclusion.


Przemysław Rudź, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Przemysław Rudź, E-Day 2014
Entre ces deux passages, particulièrement inspirés et dramatiques, la musique de Przemysław alterne – ou plutôt mélange – l'électronique classique et le rock. L'impression générale est celle d'un groupe de rock progressif dont le clavier serait devenu l'instrument prépondérant. Encore un choix évident pour Ron Boots, lui-même grand fan de rock progressif et dont certaines des compositions, au sein du groupe MorPheuSz, ne sont pas si éloignées. Très démonstratif, beaucoup plus extraverti que le sobre Alpha Lyra, Przemysław fait un peu figure d'homme-orchestre. Il dégage une belle énergie, même si on imagine la puissance supplémentaire qu'un véritable batteur pourrait apporter à son travail.

Przemysław Rudź, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Przemysław Rudź, habité, lors du E-Day 2014

MoonSatellite (France)


MoonSatellite, E-Day 2014 / photo S. Mazars
MoonSatellite, E-Day 2014
La puissance, telle est la sensation qu'inspire MoonSatellite, le second Français du jour. Alors qu’Alpha Lyra était déjà relativement connu (il a publié deux disques chez MellowJet), MoonSatellite est, comme Przemysław Rudź, une découverte pour la plupart des spectateurs. Son concert révèle une progression assez extraordinaire de son style depuis ses débuts. Ce jeune musicien de Nancy a passé vingt ans de sa vie à reproduire la musique de l’idole de son enfance, Jean-Michel Jarre, avant de s’apercevoir, en 2007, que rien ne l’empêchait de développer ses propres compositions. Que reste-t-il de Jarre dans le set de MoonSatellite ce soir ? Selon un fan belge de Jean-Michel présent dans la salle, ce sont surtout les sons et les textures de Jarre qui sont immédiatement reconnaissables. Comme lui, MoonSatellite aime les mélodies et les accords, mais il a aussi ce sens de la séquence typique de la Berlin School. Il sait reconnaître une bonne séquence. Il sait aussi l'exploiter.

MoonSatellite, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Le tour de force, c’est évidemment l’alliance des séquenceurs et des boîtes à rythmes, sans doute l’exercice le plus difficile auquel un musicien de musique électronique puisse se risquer. Les rois du séquenceur, Tangerine Dream, n'ont jamais été très à l’aise avec les boîtes à rythmes. Les séquenceurs contiennent déjà du rythme, la redondance n'est jamais loin. Rien de tel chez MoonSatellite, qui évite de surcroît – à mon sens de manière très consciente – l’écueil du beat binaire de la techno au profit de la syncope, ciselant des rythmes massifs… qu’on pourrait aussi bien retrouver en hip-hop. Cet accord entre la magie des glorieux séquenceurs des seventies et la puissance des beats les plus contemporains confère à MoonSatellite un potentiel commercial sans doute plus important que Pyramid Peak. Pourrait-il devenir le sas d'entrée d'un public plus large ? Oui, si l'on en croit les applaudissements nourris et le rappel inopiné auquel il a eu droit de la part d'un public qui n'avait majoritairement jamais entendu parler de lui.

MoonSatellite, E-Day 2014 / photo S. Mazars
MoonSatellite, E-Day 2014

Pyramid Peak (Allemagne)


Pyramid Peak (Uwe Denzer et Alex Stupplich), E-Day 2014 / photo S. Mazars
Pyramid Peak : Uwe Denzer, Alex Stupplich
Que dire, justement, de Pyramid Peak, l’une des locomotives de la Berlin School avec BK&S ? Très demandés, les Allemands tournent beaucoup, et ont souvent la bonne idée de compléter leur trio par un guitariste, cette fois Max Schiefele, alias Maxxess, qui collabore régulièrement avec le groupe, notamment avec Axel Stupplich. Axel et ses complices, Andreas Morsch (séquenceurs) et Uwe Denzer (batterie), affichent une efficacité et une compétence qui trahissent évidemment leur longue habitude de la scène. Très en forme, ils exécutent un set de près de deux heures à la fois rôdé et vif, le seul des quatre concerts à ménager des respirations entre les titres.

Pyramid Peak (Andreas Morsch), E-Day 2014 / photo S. Mazars
Deux morceaux en particulier illustrent ce contraste entre maîtrise et spontanéité qui caractérise chaque concert de Pyramid Peak : Dark Energy (extrait du dernier disque, Anatomy, et accompagné à l’écran par un film très intrigant), déjà un classique, dont la dynamique frise la perfection ; et Dive, extrait d’Ocean Drive (1999), un morceau joué pour la première fois sur scène avec une guitare, comme l'annonce Axel. De toute évidence, le trio ne savait pas à l'avance à quoi ressemblerait le résultat, compte tenu des échanges de regards à la fois surpris et réjouis entre Axel et Andreas lors de la partie de guitare de Maxxess : un musicien au son bien planant, parfois heavy, qui sait parfaitement intégrer ses interventions à un univers pourtant déjà très dense.

Max Schiefele alias Maxxess, E-Day 2014 / photo S. Mazars
Maxxess
Une valeur sûre et trois trouvailles : cette édition du E-Day a une fois encore témoigné de l'ouverture d'esprit de son fondateur. Quant à Przemysław Rudź et aux deux valeureux Français Alpha Lyra, MoonSatellite, peut-être ont-ils posé ce soir la première pierre d'une belle carrière internationale.