dimanche 25 mai 2014

Tangerine Dream live @ Le Trianon, Paris, Phaedra Farewell Tour, 22 mai 2014


Quarante ans après la sortie de l’album fondateur Phaedra, Tangerine Dream lançait au Trianon, à Paris, la première étape de son Phaedra Farewell Tour, une tournée qui devait également mener le groupe à Londres, aux Pays-Bas, un peu partout en Allemagne, en Autriche, et en Pologne, pour s’achever à Turin, en Italie, le 6 juin. Après le succès de la bande originale de GTA V, mais aussi de la ressortie en édition augmentée de celle de Sorcerer (enregistrée en 1976 pour l’excellent film de William Friedkin), le futur de Tangerine Dream pourrait bientôt moins rimer avec la scène qu’avec le studio. Ou les B-O...

 

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014 / photo S. Mazars
Phaedra Farewell Tour – Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014

Paris, le 22 mai 2014

Avec ce Phaedra Farewell Tour, Tangerine Dream se lance dans une « tournée d’adieux » non au public mais plutôt aux tournées. Edgar Froese, qui fêtera le 6 juin ses 70 ans, fondateur du groupe en 1967, souhaite désormais se concentrer sur des événements uniques, plus sporadiques, mais aussi plus spectaculaires, comme ce concert à Tenerife en 2011 avec Brian May ; la première de Sorcerer à Copenhague, le 3 avril dernier, qui a permis à Tangerine Dream de réinterpréter intégralement sur scène la célèbre bande originale du film de William Friedkin, en présence du réalisateur ; ou la plus récente Cruise to the Edge, une semaine de croisière aux Caraïbes avec la crème du rock progressif, dont Yes, Marillion, Steve Hackett, Queensrÿche et donc Tangerine Dream.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese et Thorsten Quaeschning / photo S. Mazars
Edgar Froese et Thorsten Quaeschning
Comme à Copenhague le mois précédent, le groupe se présente au Trianon sans son guitariste Bernhard Beibl, parti vers d’autres horizons, si bien que les deux Berlinois Edgar Froese et Thorsten Quaeschning se retrouvent en excellente compagnie, entourés de la saxophoniste Linda Spa, de la percussionniste Iris Camaa et de la dernière recrue en date (embauchée en 2011 pour un concert à Manchester), la violoniste japonaise Hoshiko Yamane, que les fans de Jane Birkin connaissent bien. Après quelques petits problèmes techniques rencontrés avant la levée du rideau et qui inspirent à l’un des spectateurs l’exclamation très à propos : « C’est un coup de Jean-Michel Jarre ! », pas loin de 900 inconditionnels assistent alors à une revue de quarante ans de répertoire répartie sur deux sets d’une heure.
Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Hoshiko Yamane / photo S. Mazars
Hoshiko Yamane
Edgar Froese s’est à tel point fait une spécialité de la mise au goût du jour de ses anciens albums, qu’une oreille non avertie aurait du mal à distinguer stylistiquement le matériel le plus ancien de ses compositions les plus récentes. Aux deux extraits de Sorcerer repris ce soir-là (Grind et Betrayal) répondent en effet un titre de l’avant-dernier album studio, The Castle (d’après Kafka), et un autre de GTA V, dont Tangerine Dream a cosigné le score l’année dernière. Tous auraient pu être écrits cette année. Un album était curieusement absent de la tracklist de ce concert d’ouverture du Phaedra Farewell Tour : Phaedra lui-même. Peut-être aurait-il fait l’objet du rappel qui a tant manqué aux fans ? Le soir même, le groupe se précipitait en effet à Londres, attendu dès le lendemain au Shepherd's Bush Empire, l’une de ses salles favorites outre-Manche, où Phaedra n’a pas été oublié, cette-fois.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014 / photo S. Mazars
Iris Camaa
Parmi les temps forts, outre les deux passages de Sorcerer, très applaudis, on retiendra une version complète assez rare de Sphinx Lightning (le fantastique dernier titre du dernier album réalisé pour Virgin en 1983, Hyperborea), mais aussi une puissante interprétation de Sleeping Watches Snoring In Silence (2007), qui ne peut qu’inspirer la réflexion suivante, paradoxale compte tenu du titre du morceau : Tangerine Dream n’a plus rien d’un groupe de rock « planant », comme il est encore si souvent qualifié : Edgar Froese et cie jouent très fort ! Notons aussi les performances individuelles des acteurs, comme cet exercice de danse buto d’Iris Camaa en début de second set, le solo de saxophone de Linda Spa sur Oriental Haze, qui lui permet de quitter enfin son estrade pour tenir l’avant-scène, et les très discrètes interventions de Hoshiko Yamane, la violoniste étant hélas souvent la première masquées par les fumigènes.
Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Linda Spa / photo S. Mazars
Linda Spa
Les deux hommes sont les plus sobres. Edgar, qui n’a jamais été très démonstratif, sans doute aussi encore gêné par sa récente fracture de la mâchoire, s’exprime finalement comme il l’a toujours fait : en musique. Son solo de guitare sur Hermaphrodite (extrait de Finnegans Wake, 2011) montre à quel point il a toujours utilisé cet instrument de façon singulière. Et s’il fallait retenir un seul son caractéristique de Tangerine Dream, un son qui a traversé le temps, qui n’a jamais eu besoin d’une mise à jour, jamais été altéré ni par les modes ni par les révolutions technologiques que le groupe a connues au cours de son histoire, alors il s’agirait sans doute du toucher de guitare si singulier, si personnel d’Edgar Froese.

Tangerine Dream live @ Le Trianon 2014, Edgar Froese / photo S. Mazars
Edgar Froese
Set list : Odd Welcome. – Burning the Bad Seal. – The Midnight Trail. – Betrayal (Sorcerer Theme). – Twilight in Abidjan. – Hermaphrodite. – Sleeping Watches Snoring in Silence. – Song of the Whale, Part One : From Dusk. – Horizon (section 1). – Sphinx Lightning – [pause] Josephine the Mouse Singer. – Logos Blue. – Alchemy of the Heart. – Grind. – Warsaw in the Sun. – Oriental Haze. – Three Bikes in the Sky. – Das Mädchen auf der Treppe. – Marmontel Riding on a Clef. – Trauma.


samedi 24 mai 2014

Aidan Baker : le virtuose des boucles


Guitariste canadien établi à Berlin, Aidan Baker s’est fait un nom au cœur de l’underground. Reconnu mondialement comme une figure de premier plan de l’ambient music, il multiplie également les collaborations, défrichant les territoires encore inexplorés des musiques expérimentales, notamment au sein du groupe Nadja, qu’il forme avec sa compagne Leah Buckareff. Pour la seconde fois de sa carrière, il assurait la tête d’affiche de l’Ambient Festival d’Anvers, une manifestation entièrement dédiée à ce style qu’il pratique si bien en solo, le plus souvent muni de sa seule guitare. Aidan explique sa philosophie, évoque son label, Broken Spine, déploie les derniers titres de sa prolifique discographie et annonce ses prochaines tournées.


Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014

Anvers, le 17 mai 2014

Aidan, as-tu suivi une formation musicale ?

Aidan Baker – J'ai commencé à étudier la musique vers l'âge de 10 ans. J'ai appris la flûte classique, que j'ai pratiquée très longtemps. Mais dès mon entrée à l'université, je me suis tourné vers la littérature. La musique n'est revenue qu'après. Aujourd'hui, je suis musicien à plein temps.

Pourquoi t'es-tu orienté vers la musique expérimentale ?

AB – Question difficile. En premier lieu, je suis passé à la guitare en réaction à mes études classiques. Je ne voulais plus être dépendant d'un orchestre, d'un ensemble ou de tout autre musicien. La guitare m'a apporté cette autonomie. Elle m'a permis de jouer et de créer seul des pièces qui se suffisaient à elles-mêmes, qui ne constituaient plus forcément un élément d'une œuvre plus large. J'ai d'abord joué des chansons folk, puis intégré un groupe punk, mais ce besoin d'autonomie m'a progressivement obligé à expérimenter de plus en plus. C'est ainsi que j'ai découvert et commencé à utiliser les générateurs de boucles et les pédales d'effets, de sorte d'être enfin capable de créer toute une symphonie au moyen d'un seul instrument.

Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Ce qui nous amène à l'ambient music. En général, les musiciens n'aiment pas être rangés dans des catégories. Toi-même, t'associes-tu volontiers à ce genre ?

AB – Je ne suis pas non plus un inconditionnel des catégorisations, mais il est certain que l'ambient exerce une influence sur mon travail. Beaucoup de représentants de ce genre comptent beaucoup à mes yeux, à commencer par Dirk Serries, qui joue aussi ce soir. Nous nous connaissons depuis de nombreuses années. A présent, j'imagine que l'influence est réciproque. Chacun de nous se nourrit du travail de l'autre. En ce moment, j'ai aussi plaisir à écouter la scène berlinoise : Svarte Greiner, le co-fondateur de Deaf Center, ou bien DuChamp, la guitariste italienne. Elle aussi habite Berlin.

C’est aussi ton cas, si j'ai bien compris, alors que tu es natif du Canada. Qu'est ce qui t'a amené à Berlin ?

AB – La musique ! Tourner au Canada, et en général dans toute l'Amérique du Nord, n'est jamais une partie de plaisir, à cause des distances. De surcroît, le Canada ne compte qu'un peu plus de 30 millions d'habitants. Presque trois fois moins qu'en Allemagne. De simples raisons pratiques ont motivé ce choix : trouver un endroit où des gens acceptent de se déplacer pour écouter une musique déjà fort éloignée du mainstream. Le public, un soutien financier et promotionnel : j'ai trouvé tout cela plus facilement en Europe.

Je me demandais s'il n'y avait pas non plus un lien entre ton travail et la scène locale, notamment le krautrock.

AB – Peut-être, c'est possible. Certains de mes projets parallèles ont beaucoup à voir avec ce style. Caudal, l'un des trios dont je suis membre à Berlin, est très influencé par le krautrock. Notre bassiste a déménagé à New York, mais nous avons bel et bien débuté à Berlin, dans ce genre de musique à la fois bruyante, rythmique et hypnotique.

Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker live @ Antwerp Ambient Festival 2014
L'ambient est souvent associée à la musique électronique. Or tu es avant tout un guitariste.

AB – J'utilise rarement les instruments électroniques, en dehors des pédales d'effets, bien sûr. Même quand je décide de travailler avec un synthétiseur analogique, je le traite également à travers ce type de filtres, afin de le transformer en quelque chose de très différent de ce que l’auditeur pourrait en attendre.

Certains artistes promeuvent l'ambient comme un soporifique, d'autres comme un moyen d'accéder à des états de conscience modifiés. Assignes-tu toi aussi à ta musique un objectif particulier ?

AB – Non, elle n'a pas de but aussi précis que cela. Sa seule raison d'être… est d'être. Si des auditeurs en font usage à d’autres fins, par exemple pour s'endormir, je n'y vois aucun inconvénient. Mais je ne veux pas être celui qui dit quoi faire de ma musique, qui prescrit une injonction du type : « Dormez, maintenant ! » Ce choix ne m'appartient pas.

Trouves-tu aussi l'inspiration en dehors de la musique ?

AB – Certainement. Elle ne saurait provenir que du travail des autres. Il suffit que je regarde un film ou que j'ouvre un livre. Souvent, j'en tire certaines idées abstraites. Je tente de capturer une essence, une idée philosophique, puis de la traduire en musique.

Pourquoi l’ambient reste-t-elle cantonnée à l’underground, et plus ou moins ignorée des médias ?

AB – Même si je n'aime pas utiliser le terme d'« intellectuel », c'est un peu celui qui lui est accolé aujourd'hui. Or le genre n'est pas nécessairement intellectuel. Au contraire, il se révèle parfois très instinctif. Mais pour beaucoup de gens, c’est encore une approche du son trop exigeante. On préfère souvent se laisser entraîner par un fond sonore rythmé et joyeux, plutôt que de devoir s’assoir et réfléchir à ce qu'on écoute, ou se lancer dans une analyse de ses émotions. Par conséquent, ce type de musique ne peut attirer qu'un nombre restreint de personnes, donc n’ouvrir qu’un petit marché.

Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff / photo : AMizen Baker
Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff
Qu'est-ce que Broken Spine ?

AB – C'est un label que j'ai fondé avec ma compagne Leah, principalement pour publier la musique de notre duo, Nadja. Cela remonte à l'époque où nous sommes arrivés à Berlin il y a quatre ou cinq ans. Nous tournions tellement avec ce projet qu’il nous paraissait opportun de disposer de disques à vendre au public lors de nos concerts. Mais déléguer ce travail à une maison de disques établie nous a paru trop complexe, surtout s’il s’agit de faire traverser à nos stocks tout un océan. Il nous fallait juste un outil simple pour distribuer nos objets aux fans directement.

C’est sans doute aussi dans cet esprit que tu publies régulièrement tes albums sur Bandcamp. J’ai remarqué que tu t’étais aussi mis au vinyle.

AB – Les LPs jouissent d’un regain de popularité. Certains prétendent que le son est différent, voire supérieur. Je m’intéresse quant à moi à l'objet lui-même : sa taille, sa présentation, tout cet espace pour la couverture. Il ne s’agit pas seulement de musique. L’ensemble du package devient une œuvre d'art en soi. L'autre élément intéressant, c'est que le vinyle ritualise l'écoute bien plus qu’un iPad en fond sonore ou un CD en mode aléatoire. Il faut d’abord placer le vinyle sur sa platine, puis le retourner, laisser courir le diamant. Ça implique une participation plus active de l’auditeur dans le processus d'écoute.

Les couvertures des albums d'Aidan Baker et Nadja / source : brokenspineprods.bandcamp.com + aidanbaker.bandcamp.com
Nadja - Fipper (2013) – Aidan Baker - The Spectrum of Distraction (2012) – Aidan Baker & Maik Erdas - Cameo (2013)

A propos des couvertures, qui est responsable de l'imagerie sur vos albums ?

AB – J’ai l’habitude de travailler avec plusieurs artistes très différents, mais j'aime aussi m’y coller moi-même de temps en temps, car je fais aussi de la peinture et des collages. Leah a conçu certaines pochettes. Assez souvent, nous recevons même des messages spontanés de graphistes désireux de dessiner des couvertures pour nos disques. Nous avons rencontré de la sorte plusieurs artistes très intéressants.

Aidan Baker & Jakob Thiesen - CNTNTL / source :brokenspineprods.bandcamp.com
A. Baker & Jakob Thiesen – CNTNTL
Mieux que le vinyle, tu as carrément sorti un album en cassette. Il s’agit même de l’une de tes dernières œuvres, CNTNTL, sortie au mois de janvier. C'est un drôle de choix !

AB – Je sais, je sais ! J'étais très partagé quant à l'idée de publier des cassettes. Je me souviens du nombre incalculable de mes cassettes que j’ai irrémédiablement détruites quand j'étais jeune, simplement à cause d’un lecteur défectueux qui froissait les bandes. Mais il se trouve que les gens recommencent à apprécier ce support. C'est une nouvelle mode. La nostalgie et la fascination du rétro y jouent un grand rôle, bien sûr. Les gens qui m’achètent des cassettes aujourd'hui ont tous l’âge d’avoir connu ça dans leur jeunesse. Comme le vinyle, elles deviennent un objet d'art, qui permet un packaging intéressant.

Dans ce domaine, Internet ne peut rivaliser. Cependant, l’outil reste incontournable pour découvrir de nouvelles choses. Mais, compte tenu de l’effet de masse, ne rend-il pas plus difficile la découverte des belles choses ?

AB – Je suis d'accord. Internet est un instrument à double tranchant. Je trouve positif qu’il y ait tellement de nouvelles musiques disponibles. Mais c’est justement cela qui peut t’amener à passer à côté de celles que tu pourrais aimer.

Tu es connu comme musicien, mais également comme poète. Comment se fait-il, dès lors, que ta musique soit le plus souvent instrumentale ? N’as-tu jamais éprouvé le besoin de fusionner les deux arts ?

AB – C’est qu’il existe entre eux de grandes différences. La manière de les produire et de les partager n’est pas identique. Chez moi, la musique est un processus libre, très instinctif, quasi automatique. En revanche, l'écriture poétique relève d’une démarche plus étudiée et réfléchie. Les mots sont plus exigeants que le son, ils doivent être plus précis. Un livre me demande beaucoup plus de temps et d’énergie qu’un album.

Aidan Baker - Already Drowning / source : aidanbaker.bandcamp.com
Aidan Baker – Already Drowning
Ta discographie, très prolifique, couvre un large spectre. Pouvons-nous parler de tes dernières productions solo ?

AB – La cassette dont tu parlais doit être la dernière, mais j’étais accompagné par un batteur [Jakob Thiesen]. Plus tôt, en avril 2013, j'ai publié Already Drowning. Mais ce disque aussi fait figure d’exception dans mon catalogue puisqu'il contient, pour le coup, des parties chantées. Il s’agit d’une sorte de saga racontée en chansons. Chaque titre fait intervenir un chanteur différent et éclaire d'une perspective nouvelle le thème du disque : une exploration des mythes et des légendes populaires consacrées aux esprits aquatiques féminins.

Lequel de tes albums peut-il se targuer de n’avoir aucune particularité ? En août 2013, Synth Studies était encore plus radical.

AB – En effet, j’ai composé Synth Studies sur un seul instrument, un modeste clavier Casio. Je l’ai joué quelques fois en concert. Mais je ne m'adonne pas régulièrement à ce genre d'expérience. Pour moi, il s’agit plutôt d’un test ou d’un exercice, qui me permet de découvrir une perspective nouvelle à travers mes techniques d'enregistrement habituelles.

Albums expérimentaux d'Aidan Baker / source : brokenspineprods.bandcamp.com
Variations On A Loop (2012) – Variations On A Loop (Rhythms) (2012) (with Richard Baker) – Synth Studies (2013)

Le processus créatif est-il différent en solo et lors de tes différentes et nombreuses collaborations ? Par exemple avec Nadja.

AB – Avec Nadja, nous partons plus ou moins des mêmes principes que mon travail en studio, mais nous l’étendons à un univers très différent, celui de la noise music et du doom metal, qu'on pourrait du coup appeler ambient metal. Certains utilisent le terme de « metalgaze » ! Je ne l’apprécie pas du tout, mais je l’ai entendu ! Ils ‘agit d’une combinaison de « metal » et « shoegaze », en référence au guitariste qui garde les yeux rivés sur ses pédales d'effets. Quelqu’un d'autre a avancé la notion de « dreamsludge ». C’est une assez belle description.

Tu t'es déjà produit ici à Anvers, lors d'une précédente édition du Antwerp Ambient Festival en 2011. As-tu déjà parcouru la France ?

AB – Oui, plusieurs fois. Au mois de février, j’ai joué en solo à Rouen. Avec Nadja, nous étions à Lille en avril. En septembre, nous repartons en tournée. Nous reviendrons en Belgique, à Gand. Nous participerons également au festival Incubate à Tilburg, aux Pays-Bas [le 15 septembre]. En fait je serai en résidence à Tilburg pendant toute la durée du festival, où j'assurerai cinq shows en cinq nuits dans cinq formations et cinq styles différents.

Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff / photo : Goni Riskin
Nadja : Aidan Baker + Leah Buckareff (photo : Goni Riskin)
A quand le prochain album ?

AB – Nadja vient d’achever une collaboration avec Uochi Toki, un duo hip-hop italien. Nous nous connaissions depuis longtemps mais l'été dernier, nous sommes allés à leur rencontre en Italie, où nous avons enregistrés l'album ensemble. La sortie est prévue pour juin. Attend-toi à un style ambient doom hip-hop ! [L’album devrait s’intituler Cystema Solari].

Aidan Baker en résidence au festival Incubate à Tilburg (Pays-Bas)


Lundi 15 septembre 2014 : Nadja
Mardi 16 septembre 2014 : Aidan Baker
Mercredi 17 septembre 2014 : Nadja + Uochi Toki
Jeudi 18 septembre 2014 : Caudal
Vendredi 19 septembre 2014 : Aidan Baker + Thisquietarmy


vendredi 23 mai 2014

Alio Die : le chant de la Terre


Avec son projet Alio Die, le Milanais Stefano Musso compte depuis près de vingt-cinq ans parmi les figures les plus importantes, mais aussi les plus atypiques, de la grande famille de l’ambient music italienne. Passé maître dans l’art d’intégrer des sons naturels et des instruments médiévaux dans une discipline pourtant traditionnellement associée à l’électronique, Alio Die compte plusieurs dizaines d’albums à son actif, en solo ou en collaboration (l’un d’eux avec Robert Rich). Il gère aussi son propre label, Hic Sunt Leones. Le 17 mai dernier, l’Italien se produisait pour la première fois sur la scène de l’Ambient Festival d’Anvers, en Belgique.

 

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 214
Anvers, le 17 mai 2014

Stefano, que signifie ton pseudonyme, Alio Die ?

Stefano Musso – C'est un nom de scène que j'ai adopté dès le début de mon projet musical. Traduit littéralement du latin, cela signifie : « un autre jour ». Mais il peut aussi s'interpréter dans un sens positif comme « vœux pour de meilleurs temps ».

Quel rapport entretiens-tu avec la musique ?

SM – J'ai commencé en 1990. J'ai d'abord été un auditeur attentif. L'écoute de styles très différents m'a beaucoup apporté. Mon approche de la musique a toujours été spontanée, plus orientée vers la recherche que vers l'académisme. Je n'ai pas appris la musique au sens conventionnel du terme même si, par goût, j'ai étudié plus tard certains aspects de traditions musicales étrangères qui m'intéressaient. Mes activités consistent à enregistrer et à sortir des disques, à gérer mon label et à distribuer de la musique expérimentale.

Qu'est-ce qui t'as amené dans l'univers de l'ambient music ?

SM – Sans doute le fait que j'essaie toujours de lier mon travail à mon environnement. A ce titre, ma musique présente bien un caractère ambient, à condition de bien comprendre ce que nous entendons par cette étiquette.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Quels musiciens apprécies-tu dans le genre ?

SM – Je n'écoute pas ce type de musique depuis toujours. Au début, je prêtais l'oreille à des styles très variés. Dans l'univers de l'ambient, Vidna Obmana, c’est-à-dire Dirk Serries, a été ma première inspiration, vers 1989. Mais aussi Brian Eno, Jeff Greinke ou David Sylvian. Plus tard, je me suis tourné vers la musique ethnique, le minimalisme, mais aussi la new wave et l'électronique en général. Mon activité de distributeur me donne aussi cette formidable opportunité de découvrir beaucoup de musiciens très variés, qui développent tous une approche originale.

Ta musique poursuit-elle un objectif particulier ?

SM – J'ai conçu mes premiers enregistrements comme une sorte d'auto-thérapie, dans un sens qui me permette de trouver le calme et un certain état d'esprit. Dans mes premiers essais, j'étais à la recherche d'effets hypnotiques. J'ai pu étendre cette démarche en explorant de plus en plus profondément les réglages des instruments. Y suis-je parvenu ? Peut-être revient-il à chaque auditeur d'en décider.

Tu aimes mélanger l'électronique et l'acoustique, la synthèse et les sons naturels. Quel est ton processus créatif ?

SM – J'ai débuté par un mélange de prises de sons naturels et de sampling. A présent, j'ajoute beaucoup plus d'instruments acoustiques, ce qui m'amène à opérer le plus souvent par montage. Par exemple, je peux commencer une session avec des instruments acoustiques, comme les instruments à cordes, le sitar, ou divers grelots. A ce stade, il ne s'agit pas encore vraiment d'improvisation, mais de sensations procurées par les réglages. J'aime explorer et modifier les paramètres. Dans un second temps, j'ajoute des calques et je déploie le son au moyen de samples et d'effets. C'est une des manières de construire un album. Il y en a une autre : celle que je pratiquais avant, essentiellement à base de sampling. Mes morceaux sont aujourd'hui plus longs qu'avant en raison même de ces différences techniques, mais aussi des possibilités que permet l'informatique en matière d'enregistrement multipiste.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Ton intérêt pour la musique traditionnelle va très loin. Quelle part lui fais-tu dans tes compositions ?

SM – D'une manière générale, c'est toute la musique ancienne que j'apprécie. J'aime la musique médiévale avant tout comme auditeur, mais aussi en tant que source d'inspiration. Par chance, l'Italie foisonne d'endroits propices, comme des châteaux ou des villages médiévaux. Dans ce cas, l'inspiration tire sa source du lieu lui-même. Mais je conserve une attitude très libre. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est la possibilité d'explorer les sonorités de certains instruments médiévaux comme le hautbois ou la vielle à roue, autant d'instruments riches en harmoniques mais plus proches de la musique ethnique que de la musique classique d'aujourd'hui.

Ne trouves-tu pas non plus l'inspiration à l'occasion de tes voyages ?

SM – Je n'ai pas voyagé si souvent. En Thaïlande, j'ai déniché quelques instruments passionnants et découvert d'excellents sons naturels. Je fais souvent des prises de son en extérieurs. Mais c'était il y a longtemps. Depuis, j'ai surtout voyagé en Europe. Bien sûr, dans un autre registre, il y a eu en 1996 ce séjour en Californie, où j'ai passé plus d'un mois en compagnie de Robert Rich pour enregistrer notre album, Fissures.

Robert Rich, Alio Die - Fissures (1997) / source : discogs.com
R. Rich + Alio Die – Fissures (1997)
Que t'a apporté cette collaboration avec Robert Rich ?

SM – Ce fut une expérience unique et enrichissante. Robert était déjà bien établi. Il avait enregistré de nombreux disques, et accumulé de solides compétences techniques. J'ai appris beaucoup à son contact. C'est de lui que je tiens cette passion des réglages, que je n'ai pas cessé de développer par la suite. Pour la première fois, j'ai eu l'occasion de me frotter à une autre conception de la musique. Il m'a fait partager sa méthode, fondée sur un rigoureux travail de composition, alors que je suis plus intuitif. Ce séjour m'a apporté bien plus que l'album Fissures. Pendant les 40 jours que j'ai passés à ses côtés, nous n'avons pas seulement collaboré, nous avons aussi développé une amitié et échangé nos expériences. Par exemple, nous partagions cet intérêt pour la musique ethnique, le gamelan, la musique indienne. J'ai eu aussi l'occasion d'assister à deux de ses sleep concerts. Je pense que Robert Rich a atteint une qualité exceptionnelle dans le déploiement du son dans l'espace.

Es-tu en contact avec l'importante scène ambient italienne ?

SM – J'ai bien connu Gianluigi Gasparetti [1958-2013] alias Oöphoi, parce que j'ai publié ses premiers albums. De son côté, il promouvait régulièrement ma musique sur son webzine, Deep Listening. Comme je le disais, mon travail de distributeur m'a aussi permis de nouer des contacts directs avec d'autres musiciens, comme Opium ou Zeit, dont les disques figurent au catalogue de mon label, Hic Sunt Leones, et avec lesquels j'ai parfois collaboré.

Pourquoi as-tu éprouvé le besoin de fonder Hic Sunt Leones [littéralement : « Ici sont les lions »] ?

SM – Ce fut un choix assez spontané, au début des années 90. Je voulais publier mon premier CD par moi-même. La fondation d'un label, d'une marque, me permettait plus facilement d'entrer en contact avec d'autres producteurs et d'autres artistes dans le même genre.

Alio Die albums / source : www.aliodie.com
Circo Divino (2010) (avec Parallel World) – Horas Tibi Serenas (2010) – Honeysuckle (2011)

Tu sembles attacher une grande importance aux visuels. Crées-tu toi-même les couvertures de tes disques ?

SM – Le plus souvent, je m'occupe moi-même du design. Certaines pochettes sont faites à la main. Je crée parfois des compositions avec des éléments végétaux, des graines ou des fleurs. Il m'arrive désormais de proposer des éditions limitées en papier de riz, afin d'ajouter une touche artistique supplémentaire. J'aime l'idée de créer un objet chaleureux, qui ne présente pas cet aspect industriel de fabrication en série. Ce genre de musique ne court pas après les masses, ni après la publicité.

Parlons de tes dernières productions.

SM – Mon dernier disque, Amidst The Circling Spires [janvier 2014], est une collaboration avec la chanteuse et musicienne américaine Sylvi Alli. Elle connaissait mon travail, je connaissais le sien, ses albums solos et ses bandes originales. Cette estime réciproque nous a donné envie de nous rencontrer et de travailler ensemble.

J'ai cru percevoir dans cet album des éléments de musique liturgique, un style que tu avais déjà exploré dans ton dernier opus solo, Deconsecrated And Pure [2012].

SM – En effet. Si la physionomie intimiste d'Amidst The Circling Spires rappelle par endroits les psalmodies ou les prières, c'est que nos deux styles, celui de Sylvi et le mien, contenaient déjà ce type d'ambiance. Deconsecrated And Pure était lui aussi connecté à la musique ancienne parce que je m'y reconnais depuis longtemps. Pour ce disque, j'ai élaboré des samples auxquels j'ai ajouté des sons acoustiques et quelques éléments médiévaux. Tout cela reprend en partie le concept de ma trilogie Castles Sonorisations [qui comprend Aura Seminalis (2008), Tempus Rei (2008) et Horas Tibi Serenas (2010)]. Dans ces trois disques, j'ai poussé plus loin encore, au moins dans l'atmosphère, cette fusion des genres entre les drones et la musique médiévale italienne.

Alio Die albums / source : www.aliodie.com
Deconsecrated And Pure (2012) – Aura Seminalis (2008) – Amidst The Circling Spires (2014)


Quel champ musical vas-tu explorer ce soir ? Que doit-on attendre de ta prestation ?

SM – Normalement, je donne très peu de concerts. J'ai en effet plus de mal à utiliser les instruments électroniques sur scène. C'est lié à la manière dont je travaille en studio, à grand renfort de samples et de mixages multipistes : autant de techniques pas évidentes à reproduire en direct sur scène, spécialement quand on joue seul. Mais cette fois, Sjaak Overgaauw, de Premonition Factory, va m'assister. Nous avons décidé cela en dernière minute. Dirk Serries interviendra aussi sur un passage. Je vais donc pouvoir me concentrer sur les sons acoustiques. Clairement, ce concert sera plus acoustique que d'habitude. J'ai amené tout une série d'instruments que j'utilise souvent. Ils subiront divers effets et traitements. Sjaak s'occupera en partie de les intégrer dans des boucles. Le tout combiné à une piste électronique très simple qui servira d'arrière-plan et que j'ai préparée à l'avance spécialement pour le show.

Stefano Musso alias Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Prépares-tu un nouvel album ? Ou d'autres concerts ?

SM – Je n'ai rien prévu sur scène pour le moment. Mais si quelqu'un est intéressé, et veux me programmer, ça peut se faire assez vite, comme lors de mes dernières prestations, à Prague en 2009 et en Grèce en décembre 2012. En revanche, mon agenda en studio est assez chargé. J'ai plusieurs projets en cours, aussi bien en solo qu'en collaboration. En solo, j'achève les enregistrements d'un album expérimental, fondé sur des samples de sitar. Quant aux différentes collaborations, elles avancent parallèlement, à leur rythme. J'ai enregistré avec Lingua Fungi, une importante quantité de nouveau matériel. Nous devons encore nous rencontrer pour finaliser le projet. J'espère cette année. Un nouvel album avec Parallel Worlds est presque achevé. Nous le publierons sur un autre label. Je travaille aussi avec Lorenzo Montanà, un artiste beaucoup plus tourné vers l'électronique que moi, et dont les CD sortent en général chez Fax. Notre disque est fin prêt, il a même déjà un titre : Holographic Codex. Je le sortirai sur mon autre label, Projekt, certainement cette année. Enfin, Hic Sunt Leones continue à publier les œuvres des artistes maison, comme le duo Aglaia. Ils ont publié une dizaine d’albums, plus deux avec moi. Leur style est plus électronique que le mien, mais pas du tout froid, et très relaxant. Aglaia a reçu un bon retour ces dernières années. Nous avons à peu près les mêmes fans.

>> Site officiel


mercredi 21 mai 2014

Premonition Factory : la fabrique à songes de Sjaak Overgaauw


Natif de Rotterdam résidant à Anvers, Sjaak Overgaauw fréquente professionnellement le monde de la musique depuis de nombreuses années. Ancien producteur, il s’est révélé, il y a quatre ans, lors de la publication de son premier album, comme l’une des nouvelles figures de l’ambient music. Sjaak ne se contente pas de partager sa musique. Promoteur actif, il organise également chaque année un festival dédié au genre, l’Antwerp Ambient Festival, tout en participant au groupe N-O, un projet parallèle fondé avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt.


Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Sjaak Overgaauw alias Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014

Anvers, le 17 mai 2014

Que signifie le terme ambient music à tes yeux ?

Sjaak Overgaauw – Un certain type d’atmosphère et de sensation, calme et minimaliste, une musique parfois hypnotique, qui doit permettre de se sentir à l’aise avec soi-même et avec son environnement immédiat.

Peux-tu me résumer ton histoire musicale ?

SO – J’ai géré un studio aux Pays-Bas pendant une assez longue période. J’y assurais un travail de production pour divers groupes. A l’époque, il ne s’agissait que d’un hobby semi-professionnel. Je suis à présent musicien à plein temps. Pendant toutes ces années, ma tâche consistait essentiellement à produire des enregistrements pros pour d’autres gens, des chanteurs comme des groupes, et dans tous les genres possibles : la pop, le gospel, différents types de musique électronique. C’est ainsi que j’ai appris comment réaliser un bon enregistrement, comment bien mixer. Dans l’intervalle, j’ai aussi joué comme clavier dans des groupes conventionnels. Mais après un certain temps, j’ai décidé qu’il était temps d’aller plus loin. Depuis un moment, j’écrivais de plus en plus mes propres compositions. Je me suis donc lancé en solo, sous le nom de Premonition Factory. Puis, il y a six ou sept ans, j’ai enfin jugé ma musique suffisamment solide pour faire l’objet d’une publication.

Ton premier album, 59 Airplanes Waiting For New York, sorti en 2010, semble faire écho au chef d’œuvre de Brian Eno, Music for Airports. Etait-ce délibéré ?

SO – Non, non. Sincèrement, la ressemblance est fortuite. Le titre vient de tout à fait autre chose. Il y a un hôtel à Rotterdam, qui s’appelle l’hôtel New York. Alors que je cherchais un titre, je regardais la télévision, et le journal montrait les avions au dessus de New York – la ville cette fois – qui, en raison du mauvais temps et de fortes neiges, attendaient leur tour avant de pouvoir atterrir. Le lien était fait dans mon esprit entre Rotterdam, ma ville natale, et tous ces avions suspendus dans les airs.

Les albums de Premonition Factory / source : music.premonitionfactory.com
Premonition Factory :
59 Airplanes Waiting For New York (2010) – Live at Kink FM X-Rated (2012) – The Theory of Nothing (2012)

Comment construis-tu un disque comme The Theory of Nothing, le dernier, sorti en 2012 ?

SO – Chaque album, du premier au dernier, a été enregistré live en studio, sur deux pistes stéréo. Les morceaux proviennent en général de sessions d’une demi-heure ou d’une heure où j’enregistre toute la musique qui me passe par la tête. Ensuite, pour peu que je m’en souvienne, si je découvre que la session de la nuit précédente sonne bien, j’en coupe un bout, peut-être cinq ou dix minutes, je fais un fondu d’entrée, un fondu de sortie, et ça donne un nouveau morceau. Tout est live, ce n’est pas mixé, ce n’est pas du multi-piste. Voilà de quelle manière je génère mes longues textures. Par exemple, je pourrais parfaitement enregistrer intégralement le concert de ce soir – d’ailleurs, c’est exactement ce que je vais faire –, soit trois quarts d’heure de show, et en extraire plus tard quelques minutes, que j’utiliserai comme nouveau morceau pour un prochain album. Tous mes titres sont issus de segments de sessions beaucoup plus longues. Je conserve quelque part des heures et des heures de jours entiers d’enregistrements.

L’improvisation joue donc un rôle clé.

SO – En règle générale, j’improvise tout, puisque le processus de composition se déroule en direct. Parfois quand je réécoute un enregistrement, je me rends compte qu’il y a plus d’un passage que je n’apprécie pas. Puis, à d’autres moments, la magie opère soudainement. C’est le signe que je tiens là un nouveau bon morceau.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Dans ces conditions, un album live a-t-il encore un sens ?

SO – J’ai déjà sorti un live il y a deux ans [Live at Kink FM X-Rated]. Mais je trouve les albums studios plus intéressants. Parce qu’il s’agit réellement de musique inédite, et dont je contrôle la qualité. Les lives improvisés à 100%, publiés tels quels, excluent tout travail d’édition et de sélection en studio.

Quand on écoute ta musique, il n’est pas toujours évident de distinguer les sons naturels, la guitare et l’électronique.

SO – Dans l’ensemble, 90% de ma musique vient des synthétiseurs ou des sampleurs. J’ai introduit de la guitare sur un seul de mes albums, mais le son était lui aussi traité à travers plusieurs modules d’effets ou des générateurs de boucles.

Pourquoi as-tu choisi de t’autoproduire ?

SO – Les ventes de CD ne sont plus comparables à ce qu’elles étaient il y a dix ou vingt ans. Une collaboration avec une maison de disques n’a de sens que si celle-ci a les moyens de promouvoir ton travail. Or, jusqu’ici, j’ai parfaitement pu me débrouiller tout seul. Ce qui ne m’empêche pas d’envisager de me tourner vers divers labels dans le futur.

L'affiche de l'édition 2014 de l'Antwerp Ambient Festival / source : antwerp-ambient.com
Tu es aussi l’organisateur de cet événement, l’Antwerp Ambient Festival.

SO – Oui. Le concept a été développé il y a six ans. Plus exactement : il s’agit ce soir de la sixième édition. Les trois premières années, la manifestation s’intitulait Ambient Live Looping Festival. Mais au départ, elle était éparpillée dans toute l’Europe. La première édition a eu lieu en trois endroits : Anvers, Rome et Florence, en Italie. Dès la deuxième année, nous nous sommes rendu compte qu’on pouvait étendre nos ambitions. J’ai donc essayé d’attirer de meilleurs artistes, puis de relever petit à petit la qualité du festival. C’est la raison pour laquelle nous sommes passés de trente visiteurs la première année à probablement plus d’une centaine ce soir. En 2009, on avait encore l’impression d’assister à une petite réunion communautaire. Nous sommes plus pros aujourd’hui. La salle, l’organisation mais surtout l’affiche en témoignent. J’ajouterais que le festival devient de plus en plus ambient. Ce soir, ce sera très, très ambient. Plus encore, si c’était possible, que l’année dernière ou il y a deux ans. Le plus ambient des festivals ambient !

Qui s’est produit jusqu’ici au Antwerp Ambient Festival ?

SO – Theo Travis, le saxophoniste et flûtiste qui a notamment accompagné Porcupine Tree et David Sylvian, et qui fait aussi de très bonnes choses en solo, s’était joint à nous en 2011. Ce soir, Dirk Serries et Aidan Baker viennent pour la seconde fois. Je peux aussi citer le Britannique Steve Lawson, un excellent bassiste. Beaucoup de bons artistes très différents, en somme. En 2012, nous avons accueilli Dag Rosenqvist alias Jasper TX et Machinefabriek. Son vrai nom, Rutger Zuydervelt, te dit peut-être quelque chose. Il est désormais connu aussi loin qu’au Japon ou à Moscou.

Une telle organisation représente-t-elle beaucoup de travail ?

SO – Pas tant que ça. Pour moi, c’est devenu un processus automatique. Je sais ce que je fais, je connais les artistes. Je les contacte personnellement. Il s’agit d’une formule bien rôdée, donc tout va assez vite.

Premonition Factory avec N-O @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Premonition Factory avec N-O live @ Antwerp Ambient Festival 2014
Cette scène, encore très underground, pourrait-elle étendre son empire ?

SO – Les gens croulent sous les sollicitations pendant leur temps libre. C’est à celui qui attirera le mieux leur attention. Il y a la famille et les amis, mais aussi le cinéma et les sorties. Puis il y a les concerts de mainstream. Et enfin, il y a les niches, comme nous. La compétition est rude. Alors comment augmenter le nombre de fans ? En attirant des artistes plus renommés, comme je le disais. Mais surtout des artistes honnêtes, ceux qui sont capables de créer un lien avec le public. Les spectateurs comptent beaucoup pour moi. Si bien que je peux me montrer très difficile lorsqu’il s’agit de décider qui va jouer et qui ne va pas jouer.

Ce soir, non content d’assurer l’intendance, tu seras également présent sur scène, mais pas tout seul.

SO – Je vais jouer avec N-O. Il s’agit d’un projet en commun avec le guitariste allemand Hellmut Neidhardt, dont le nom de scène est N, d’après son initiale : N pour Neidhardt, O pour Overgaauw, d’où N-O.

Même votre nom de scène est minimaliste. Mais quelle galère pour le référencement sur Google !

SO – Ne m’en parle pas !

N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O : Hellmut Neidhardt et Sjaak Overgaauw
Comment est né ce projet ?

SO – Il y a deux ans, nous avons répété ensemble à Dortmund, dans une toute petite salle – imagine nos gros amplis dans une pièce minuscule. L’expérience devait être brève, elle s’est éternisée. Nous en avons tiré cinq ou six heures d’enregistrements dont nous étions si satisfaits, que nous avons remis le couvert lors d’une seconde session à la fin de l’année dernière. Désormais, nous disposons d’assez de matériel pour deux albums. En ce moment même, nous discutons avec plusieurs labels dans l’espoir de les publier en vinyles. C’est l’une des raisons qui me motivent à solliciter une maison de disques : je ne me lancerai pas moi-même dans la production de vinyles. Si tout va bien, un premier disque devrait sortir en fin d’année ou au début de l’année suivante.

C’était justement l’objet de ma dernière question. Quels sont tes projets ?

SO – En plus de ces albums avec N-O, je poursuis mon projet solo, Premonition Factory. La aussi, un certain nombre de nouveaux morceaux sont fin prêts. Mais j’explore cette fois une autre direction, moins électronique, plus organique. Si tu écoutes bien ce soir le début de notre set avec N-O, tu entendras quelques développements représentatifs de cette nouvelle orientation, très minimaliste. J’envisage la sortie de l’album en 2015.

>> Site officiel


mardi 20 mai 2014

Antwerp Ambient Festival 2014 : sérénité radicale

 

Depuis six ans, la ville d’Anvers accueille l’Antwerp Ambient Festival, une manifestation entièrement dédiée à l’ambient music. A l’origine de ce projet, le musicien et ancien producteur Sjaak Overgaauw, lui-même artiste ambient connu sous le nom de Premonition Factory. Cette année, outre Sjaak lui-même, au sein du duo N-O qu’il forme avec l’Allemand Hellmut Neidhardt, l’affiche réunissait trois noms importants de cette scène internationale : l’Italien Stefano Musso alias Alio Die, le Belge Dirk Serries, anciennement connu sous le pseudonyme de Vidna Obmana, et le Canadien Aidan Baker.


N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2004

Anvers, le 17 mai 2014

Sjaak Overgaauw @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Un compositeur classique mobilise tout un orchestre, un groupe de rock fait tonner l’indépassable trio batterie-basse-guitare, un DJ techno s’attelle à ses platines : tout se passe comme si chaque forme musicale était intimement conditionnée par un certain type d’instruments, à charge ensuite aux artistes de développer leurs propres genres. Si l’ambient music est bien l’un d’entre eux, elle semble en revanche transcender tout déterminisme formel. Virtuellement, n’importe quel instrument, n’importe quelle source de son permet de produire de l’ambient, comme l’atteste l’édition 2014 de l’Antwerp Ambient Festival, qui se déroulait au Centre culturel de Luchtbal, à Anvers, sous la houlette de Sjaak Overgaauw, l’un des maîtres en la matière.

N-O (Sjaak Overgaauw + Hellmut Neidhardt)


N-O (Hellmut Neidhardt) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Actif depuis de nombreuses années sur cette scène, Sjaak Overgaauw a publié son premier disque en 2010 sous le nom de Premonition Factory. Il y a deux ans, il s’est associé à un guitariste allemand, Hellmut Neidhardt, formant le duo N-O. C’est sous cette mouture qu’on retrouve les deux hommes sur scène. Lors de leur prestation, Sjaak génère presque tous ses sons sur des synthétiseurs. Quant à Hellmut, il filtre tellement sa guitare que sa contribution semble se fondre dans celle de son camarade.
N-O (Sjaak Overgaauw) @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
N-O développe une longue pièce de 45 minutes constituée de trois sections imbriquées, tour à tour tranquilles, sombres et dramatiques. En ce qui les concerne, le terme de minimalisme convient-il encore ? Le calme ne doit pas tromper, car la musique de N-O est dense, et sa structure, complexe. En revanche, le duo reste fidèle à un aspect essentiel du genre : la place réservée aux soupirs. Le fondu, à la fin du set, se termine dans le silence le plus complet, et constitue sans doute l’un des temps forts du festival, car le public, manifestement connaisseur, respecte ce moment, qu’il sait faire partie du tout.

Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars

Alio Die


Compte tenu de la place des synthétiseurs – et des applications – dans le travail de Premonition Factory, on pourrait concevoir l’ambient music comme un cas particulier de la musique électronique. Or il n’y a rien de tel chez Alio Die, qui a depuis longtemps rangé ses synthés au profit de dispositifs de toutes sortes, instruments à vents, à cordes, percussions orientales ou inventées de toutes pièces. Devant lui, dans les vapeurs de ses encens, l’Italien dispose d’un vaste éventail d’ustensiles, le plus souvent naturels, qui pourraient rapprocher sa prestation de la musique concrète, alors qu’elle relève là encore de l’ambient pure.
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014

Alio Die @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Et pourtant, dans son cas, l’électronique ne joue aucun rôle dans la génération du son. Stefano procède selon une méthode éprouvée de loops, jouant quelques secondes d’un instrument avant de l’insérer dans une boucle, lui faisant subir divers filtrages, tout en passant à l’instrument suivant. Il en résulte un paysage sonore volatile, harmonieux (alors qu’il flirte avec l’atonalité) et simplement désarmant. Pour cela, Alio Die fait sans doute partie des artistes les plus excitants de la très vaste scène ambient italienne.



Dirk Serries

Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Dirk Serries s’est fait connaître au milieu des années 80 sous le nom de Vidna Obmana, un pseudonyme qu’il n’utilise plus guère. Là encore, pas question de rattacher l’ambient music à une famille d’instruments en particulier. Ce soir, le Belge n’utilise que sa guitare et beaucoup de feedback. A ce titre, son travail rappelle beaucoup certains passages d’Inventions for Electric Guitar, de Manuel Göttsching, qu’il aurait nettoyés de leurs traits rock et Berlin School pour ne conserver que l’atmosphère éthérée. Des quatre artistes présents ce soir, il s’agit sans doute du plus radical dans sa démarche.

Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Dirk Serries @ Antwerp Ambient Festival 2014
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars

Aidan Baker


Mondialement connu dans les milieux autorisés, le Canadien Aidan Baker fait une belle tête d’affiche. Lui aussi guitariste, il ne s’encombre pas plus que Dirk d’autres instruments. Mais si Dirk se contentait de pédales d’effets, Aidan utilise, comme Alio Die, la technique des loops. Chez Stefano, pourtant, les boucles se perdaient dans les effets de délai et d’écho, alors qu’elles sont bien identifiables chez Aidan, et confèrent à sa musique une tonalité industrielle qu’il avait déjà explorée dans quelques albums. Comme N-O, Alio Die et Dirk Serries, Aidan Baker pratique l’improvisation. Mais ses morceaux révèlent une structure plus élaborée, peut-être consciemment. Des années de concerts lui ont sans doute permis de créer des progressions, de ménager des surprises et de peaufiner des effets. Les quatre concerts, tous d’une durée de 45 minutes, ont été enregistrés. Celui d’Aidan ferait bonne figure, tel quel, dans sa discographie.

Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
L’expérience de l’ambient music se révèle très différente sur scène et à la maison. Là, elle s'affranchit de son statut d’arrière-fond sonore de la vie quotidienne, inhérent à l’étiquette ambient, pour devenir un spectacle. Car, lors de cette édition, il s’est toujours passé quelque chose sur scène : sous de subtils effets de lumière conçus par un technicien en coulisse qui savait manifestement ce qu’il faisait, le public voyait véritablement la musique en train de naître. En raison de son caractère radical, l’ambient music restera sans doute une niche. Mais avec de tels artistes, capables de créer des pièces aussi intenses, de développer une imagerie aussi éclatante et de marketer habilement leur travail, le public, à défaut de croître, ne pourra que rester fidèle. Une centaine de personnes ont fait le déplacement cette année, contre une trentaine il y a six ans. Plus important, il s’agit d’un public jeune, urbain et connecté.

Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014 / photo S. Mazars
Aidan Baker @ Antwerp Ambient Festival 2014
>> Interview de Sjaak Overgaauw, organisateur du Antwerp Ambient Festival
>> Interview Alio Die
>> Interview Aidan Baker