vendredi 11 avril 2014

Gerd Weyhing, l’empire de la guitare

 

Musicien atypique, artiste complet, Gerd Weyhing s’est fait remarquer en 2013 sur la scène électronique, au point de faire pour la première fois partie du contingent d’artistes nominés cette année aux Schallwelle Awards. Lui qui se considère d’abord comme un guitariste – un instrument qu’il pratique depuis trente ans – a dû attendre de découvrir Ableton Live pour trouver enfin l’outil indispensable à la réalisation de ses idées. Depuis, il tourne un peu partout en Allemagne : un profond bouleversement pour ce discret habitant d’un village forestier du Palatinat. Son nouvel album, Journeys to Impossible Places, est sorti le 29 mars dernier, le jour-même de la cérémonie.

 

Gerd Weyhing live @ Schwelm 2012 / photo : Lutz Diehl
Gerd Weyhing live @ Schwelm 2012 (photo : Lutz Diehl)

Bochum, le 29 mars 2014

Gerd, tu es aujourd’hui nommé dans la catégorie Newcomer (Meilleur Espoir). Pourtant, tu n’es pas un novice.

Gerd Weyhing – Oui, je suis même étonné de ne pas avoir été plutôt nominé pour l’ensemble de mon œuvre ! Je suis guitariste depuis trente ans. Je ne sais pas s’il est judicieux de révéler cela, mais j’ai aussi pratiqué l’accordéon. Tu connais le dessin humoristique de Gary Larson au sujet de l’accordéon ? C’est un instrument épouvantable. J’étais enfant, et mes parents pensaient alors qu’il fallait absolument pratiquer un instrument. Plus tard je suis passé à l’orgue, puis je me suis décidé pour la guitare.

Tu as débuté dans l’univers du rock, et même du rock progressif. Quels artistes considères-tu comme des modèles ?

GW – La seule inspiration que je peux encore citer aujourd’hui sans avoir à rougir, ce sont les Beatles. Quant aux autres… Eh bien, tout le monde a été jeune, non ? Le premier disque que j’ai acheté était un album de Dschinghis Khan, le groupe allemand. J’étais enfant et bébête. Voilà pourquoi je préfère citer les Beatles comme inspiration. Je ne crois pas pouvoir en dire autant de Dschinghis Khan. Après, bien sûr, j’ai écouté d’autres choses, notamment dans l’univers du progressif : King Crimson, Genesis, Van der Graaf Generator, et plus particulièrement Magma.
Les Français ?
GW – Les Kobaïens.

Dans les années 90, tu as fait un important voyage en Ecosse. Ce pays est-il devenu une source d’inspiration ? Qu’as-tu appris là-bas ?

GW – Au début, il s’agissait seulement de vacances en auto-stop. Un soir, dans un pub bondé, une fille assise à côté de moi m’a demandé si j’avais un endroit où loger. Elle m’a proposé de m’héberger. Je suis resté presque un an. J’en ai conservé certaines dispositions, je ne sais pas comment les décrire, quelque chose comme un esprit écossais. C’est pourquoi j’aime aussi beaucoup la folk music. Je ne parle pas des chansons à boire, mais d’un style de folk capable de toucher l’âme, une folk atmosphérique, mélangée à d’autres genres, pas seulement du rock, mais aussi du jazz. Comme Hedningarna, ce groupe finno-suédois. Les hommes sont Suédois et chantent en suédois, les filles sont Finlandaises et chantent en finnois. C’est une musique extraordinaire, ancrée dans la terre, un peu comme Magma.

Gerd Weyhing - Les arbres ont des oreilles / source : gerdski.bandcamp.com
Les arbres ont des oreilles
Les intrigants titres des compositions de Gerd Weyhing
L’une de tes compositions s’intitule Dubh Artach, du nom d’une presqu’île écossaise et de son phare. Tu y étais ?

GW – Non, mais ce nom me plaisait tellement que j’ai voulu l’utiliser comme titre. Il a fini par influencer la physionomie de la chanson. Ce n’est jamais évident de trouver un nom pour une pièce instrumentale. Ta composition existe, tu lui trouves un titre, et subitement, voilà qu’elle prend une signification toute nouvelle. J’ai procédé de même avec Cryptomeria, qui est juste la dénomination latine d’un arbre, cryptomeria japonica, que je trouvais très belle. Tant que le morceau n’a pas de nom, ou juste un titre de travail, il continue à évoluer. C’est le nom qui le fige, selon moi.

Tu as d’abord fondé un groupe de rock progressif avant de décider finalement de travailler en solo. Quel rôle a joué dans ta démarche le développement concomitant des logiciels de MAO ?

GW – Le groupe progressif s’appelait Brightness Falls. Un beau jour, le batteur est parti, puis le bassiste. Nous nous sommes retrouvés à trois. Puis ça a été mon tour. J’habitais assez loin, ce qui posait toujours un problème pour les répétitions. Peut-être suis-je devenu aussi un peu égoïste. J’ai plein d’idées, mais il n’est pas évident de trouver quelqu’un qui puisse ou qui veuille bien jouer une mesure en 7/8. Donc je me suis mis à la recherche de logiciels qui me permettraient d’interpréter ma musique seul en live. J’ai essayé plusieurs séquenceurs, comme Cubase, mais il s’agit surtout d’une machine à playback, qui reproduit ce que tu as programmé à l’avance. Tu ne peux pas l’utiliser comme un véritable instrument. C’est alors que j’ai découvert Ableton Live. Et ça fonctionne. C’est un véritable instrument de musique, qui permet en plus d’enregistrer. Depuis que j’utilise Ableton Live, je peux développer toutes mes idées tout seul sur scène, non seulement la guitare, mais beaucoup plus. C’est ce dont j’avais toujours rêvé pour jouer en solo.

Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de publier ta musique ? Ta profession est-elle si prenante ?

GW – C’est que je n’avais rien de bon à publier jusqu’ici, même si j’avais déjà les idées. J’ai par exemple à la maison une œuvre en quatre parties qui s’appelle Sutherland et qui a vingt ans. Elle date de mon séjour en Ecosse. D’abord 20 minutes, puis 15, puis de nouveau 20 ; je travaille en ce moment à l’écriture et à l’enregistrement du coda. Ce sera probablement mon prochain CD, très progressif, dans la lignée de Mike Oldfield et King Crimson. Les idées sont donc déjà anciennes, je n’avais simplement pas les moyens de les réaliser jusqu’à présent. Tout simplement parce que j’aime jouer live. Ça m’a toujours plu. Mais j’ai conscience que ce genre de musique ne rapporte pas d’argent. A côté, je suis développeur de logiciels Internet.

Gerd Weyhing - Journeys to Impossible Places / source : G. Weyhing
Gerd Weyhing - Journey to Impossible Places (2014)
Tu as autoproduit ton premier album, Hidden Simmetry. Tu reviens à présent avec Journeys to Impossible Places. Tu n’as jamais voulu travailler avec une maison de disques ?

GW – Je ne me suis jamais posé la question. J’ai l’habitude de toujours tout faire par moi-même. Sur Journeys to Impossible Places, j’ai réalisé le design, la couverture. Il s’agit d’une photo de l’écorce d’un arbre mort. Je me suis contenté d’accentuer mes deux couleurs préférées, le rouge et le bleu, sur Photoshop, un logiciel que je maîtrise bien. J’ai aussi dessiné le CD-R, et j’ai fait imprimer le tout dans une imprimerie professionnelle, avec laquelle je suis en rapport depuis longtemps. J’ai eu un bon prix. Ça ne m’intéressait pas de faire presser un CD à 500 exemplaires dont 450 me resteraient sur les bras. Je préfère procéder ainsi, ce qui me permet de rentrer dans mes frais plus rapidement. Il suffit que j’en vende dix.

Vraiment ? Combien diable as-tu dépensé ?

GW – 150 euros. Parce que j’ai tout fait moi-même. Kilian, de Syngate Records, m’a sollicité, mais j’ai ce besoin d’indépendance, ce besoin de tout vouloir contrôler. J’ai peur d’être déçu si quelqu’un d’autre intervient. Cette tendance au perfectionnisme peut devenir gênante, parce que si on doit toujours attendre que tout soit parfait, alors il arrive qu’on n’entreprenne plus rien du tout.

Tu assures aussi ta promotion tout seul sur Internet. Par exemple, certains de tes titres sont disponibles sur ton compte Bandcamp. Reçois-tu beaucoup de feedback ?

GW – Non, pas du tout. Parfois, je constate que des gens écoutent, mais presque personne ne télécharge, encore moins en payant. J’ai l’intention d’ajouter le disque en téléchargement, mais je modifierai certains paramètres. Je ne veux pas le mettre à disposition gratuitement. Les gens n’ont pas de raison de payer un téléchargement s’ils ont déjà accès au flux gratuit. Or il est possible de ne proposer que des extraits en streaming. J’ai entendu dire qu’il faut d’abord charger deux CD sur Bandcamp avant de pouvoir activer cette option. Je ne suis pas sûr. Je ne l’ai pas encore fait, mais j’essaierai. Je pourrais aussi retirer certains morceaux, ou bien fixer moi-même le prix minimal à 3 euros, par exemple.

Gerd Weyhing live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen, 2013 / photo S. Mazars
Gerd Weyhing
live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen, 2013
Tu es un guitariste atypique. As-tu développé ta propre technique ?

GW – Je pratique énormément. Mais je ne m’entraîne jamais. Ça m’ennuie. J’entends « m’entrainer » au sens de « faire des gammes » ou « répéter » un morceau que je n’aimerais pas jouer par ailleurs. Ma technique vient simplement de mes trente ans d’expérience. Mais tout ne provient pas de la guitare. Sur scène, le son passe par toutes sortes de modules d’effets qui me permettent de le synthétiser. J’ai aussi mon ordinateur portable avec Ableton et un tout petit clavier MIDI, qui me suffisent amplement.

En quoi consiste Journeys to Impossible Places ?

C’est un double album composé uniquement de titres live. Il s’agit d’un résumé très personnel de mon année 2013. En réalité, ce n’est pas mon second, mais mon troisième album. Le premier s’appelle The Inside World. C’était il y a douze ans, personne ne connaît. Il se trouve que j’ai plus tourné en 2013, et dans de nombreuses villes, que durant toute cette période.

Le fait que tu ne joues qu’en live influence-t-il la structure de tes compositions ?

GW – Chaque morceau change à chaque interprétation selon mon humeur et celle du public ; selon l’endroit où je me trouve ou le temps dont je dispose ; selon l’état dans lequel je me trouve, aussi. Parfois, ne pas se sentir trop bien peut bénéficier à la musique. Le trac entretient une certaine tension et permet de rester concentré.
Mais aimes-tu cet état ?
GW – Si je me sens trop bien, j’ai le sentiment que ma musique va devenir ennuyeuse. L’acte de jouer en lui-même me donne l’impression de changer, de devenir quelqu’un d’autre. Pendant que je joue, les choses prennent une autre intensité si bien que je perds la notion de mon environnement. Et à la fin, je suis comme transformé. Si je me sentais bien dès le départ, cette transformation serait inutile. Je ne suis pas masochiste au point de me réjouir de mon malaise. Je ne crois pas ressentir le besoin d’un tel état, mais c’est comme ça que je suis. C’est pareil en vélo. Je pratique le VTT en montagne. En voyant le sommet d’en bas, on se dit que ça va être impossible. Mais une fois au pied, on n’a qu’une envie, c’est de se lancer. Et le soir venu, tu es une autre personne que celle qui a gravi la montagne le matin. Dans la plupart de mes compositions, je commence calmement, puis il se passe beaucoup de choses, et enfin, je conclus à nouveau en douceur. C’est ce qui se passe au milieu qui n’est pas toujours planifié. Dans Ableton Live, je dispose de plusieurs éléments que j’ai préprogrammés à la maison, plusieurs pistes de basse, de synthé ou de percussions, que je peux choisir d’intensifier ou non. Les morceaux peuvent ainsi osciller entre 15 et 30 minutes. Mais il y a toujours un travail de composition en amont, à la maison. Je n’hésite pas à débuter avec un air médiocre, parce qu’il sera toujours possible de l’améliorer. Pour éviter la page blanche, peut-être faut-il aussi parfois commencer par la dernière page. Ainsi, si je bute sur une difficulté, je recommence ailleurs, je fais par exemple un bond en avant de dix minutes. Alors seulement je peux revenir en arrière pour joindre les deux bouts. Sur le morceau Landscape and Memory, j’ai fini par sentir qu’il manquait un son de guitare. Je l’ai ajouté un an après l’enregistrement du concert, c’est-à-dire il y a deux semaines.

Gerd Weyhing @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Gerd Weyhing aux Schallwelle Awards 2014
J’ai cru entendre aussi certains sons de Mellotron.

GW – Ce n’est pas un vrai mellotron, c’est un plugin VST qui s’appelle Redtron, entièrement gratuit et légal. Je n’utilise que ce genre de programme. A mon avis, l’instrument n’est pas le plus important en musique. Certains prétendent par exemple que le PPG sonne mieux que le Moog. A la maison, j’ai un vrai clavier sur lequel je pianote de temps en temps. S’il en sort un air qui me plaît, alors je le programme sur le logiciel. La plupart de mes compositions commencent par ce clavier. Puis j’introduis d’autres instruments. Analogique ou numérique, ça m’est égal. Je ne possède moi-même aucun synthétiseur analogique. Je ne travaille qu’avec des plugins. Mais quand je cherche un son, je bidouille jusqu’à aboutir à un résultat qui me plaît, peu importe la source. Je ne décide pas à l’avance de composer un titre pour un instrument en particulier. Aucun d’entre eux, par sa seule existence, ne garantit une bonne musique.

Vas-tu à nouveau tourner cette année ?

GW – Deux dates sont prévues, dont une à Dresde. Je n’ai jamais joué à l’étranger, mais ça me plairait beaucoup de venir en France. Tu ne voudrais pas organiser un « concert à la maison » ? Je ferais volontiers une mini-tournée des salons en France. C’est un concept intéressant, surtout quand on n’a pas beaucoup d’équipement à transporter.


Prochains rendez-vous avec Gerd Weyhing


>> samedi 12/07/2014, 20h00, Völkerkundemuseum, Palaisplatz 11, Dresde, Allemagne
>> vendredi 29/08/2014, 18h00, GEOMAR, Helmholz-Zentrum für Ozeanforschung, Düsternbrooker Weg 20, Kiel, Allemagne


jeudi 10 avril 2014

Synth.nl : Michel van Osenbruggen, collectionner n’est pas jouer

 

Michel van Osenbruggen a collectionné les synthétiseurs bien avant de devenir lui-même musicien. Sous le nom de Synth.nl, un pseudonyme qui allie sa passion des synthés et son travail de développeur web, il s’est imposé, en à peine sept ans, comme l’un des artistes majeurs de la scène néerlandaise sur le label Groove Unlimited. Cet avènement relativement récent ne l’a pas empêché de remporter déjà deux Schallwelle Awards. Mais c’est en simple visiteur qu’il assistait cette année à la remise des prix sous le dôme du planétarium de Bochum. L’occasion de revenir sur ses débuts, parrainés par Ron Boots, et sur son immense collection, soigneusement entreposée dans son studio « Apollo ».


Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Michel van Osenbruggen alias Synth.nl (photo : Chris van den Hout)

Bochum, le 29 mars 2014

Je pose toujours la même question en premier : quand et comment as-tu découvert le monde de la musique électronique ?

Synth.nl – Un ami du lycée avait acheté Oxygène, de Jean-Michel Jarre. Ce disque m’a impressionné à tel point que moi, le fan de métal, je suis devenu instantanément fan d'électronique. A l'époque, j'étais dans ma période Iron Maiden. Il faut dire que je ne comprenais encore rien aux paroles. Depuis, ce n'est plus vraiment mon truc. Avec Oxygène, j'entendais pour la première fois une musique radicalement différente, qui me captivait aussi d'un point de vue technique. J'ai toujours été passionné par l'ingénierie, l'électronique, les ordinateurs.

C'est même le cœur de ton métier, non ?

Synth.nl – Exact. Après le service militaire, j'ai commencé à travailler dans les technologies de l'information, pour une firme d'électronique qui développait toutes sortes d'outils. J'y ai écrit des logiciels, codé, assemblé, développé des puces et des microprocesseurs. Encore aujourd'hui, je continue à travailler dans l'univers des réseaux. En 1996, j'ai fini par créer ma propre entreprise, spécialisée dans le développement Internet.

Tu décris parfois ton premier album AeroDynamics (2007) – un disque très positif et joyeux – comme une sorte de thérapie. Pourquoi ?

Synth.nl – Dès que j'ai fondé mon entreprise, j'ai commencé à travailler jour et nuit, sept jours par semaine. Le manque de sommeil pendant des années a fini par provoquer un crash. En 2005, j'ai traversé un burnout épouvantable. Je me suis retrouvé à la maison, sommé de me reposer. Il se trouve que je collectionnais des synthés depuis un certain nombre d'années, mais essentiellement pour leur côté technique, pas pour jouer. J'ai alors pensé que la musique serait un bon moyen de sortir mon esprit de la spirale de la dépression. Donc oui, j'ai voulu créer un disque joyeux pour me réconforter moi-même.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Synth.nl aux Schallwelle Awards 2014
Tu as déjà remporté deux Schallwelle Awards [en 2010 : Meilleur Album (vote du public) pour OceanoGraphy, et en 2012 : Meilleur Album international avec Apollo]. Comment ressens-tu cette reconnaissance de la part des connaisseurs ?

Synth.nl – C'est toujours agréable d'être reconnu. Je me suis retrouvé projeté sur cette scène sans en avoir la moindre idée. Je ne soupçonnais même pas son existence avant de rencontrer Ron Boots. Je ne connaissais de la musique électronique que sa face mainstream, commerciale. C'était déjà extraordinaire d'être nommé. Alors gagner ! C'était une vraie surprise.

Qu'y a-t-il de si particulier ici en Allemagne ?

Synth.nl – Depuis les premiers développements de la Berlin School, l'Allemagne a une longue tradition de musique électronique. Elle y est bien plus populaire et répandue qu'aux Pays-Bas.

Mais n'existe-t-il pas aussi une « dutch connection », une Eindhovense School, comme dit Ron Boots ?

Synth.nl – Oui, mais très largement inspirée par la Berlin School, me semble-t-il. Malheureusement, je n'ai rien découvert de tout cela en direct. Je n'ai remarqué cette scène qu'à partir du moment où j'ai moi-même commencé à jouer. D'une certaine manière, je reste encore aujourd'hui un novice dans ce milieu, puisque je n'y ai pas de racines. Mon premier album ne remonte qu'à 2007.

Tu es un novice mais tu ne manques pas d’idées. Parlons de la compilation Dutch Masters. Si j'ai bien compris, c'était ton idée ?

Synth.nl – Oui. Auparavant, Ron Boots avait déjà fait de l'excellent travail avec une série de compilations intitulée Analogy. L'un de mes premiers morceaux a paru sur l'une d'entre elles. Mais il a laissé tomber après trois éditions. J'ai repris l'idée, en pensant plus particulièrement à centrer la compilation sur la scène néerlandaise, qui compte un grand nombre de bons musiciens. Il a spontanément été décidé de demander à chacun de travailler à partir d'un tableau célèbre du peintre néerlandais de son choix. Le principe a enthousiasmé Ron. Nous avons envoyé des emails à une quinzaine d'artistes et au bout d'une semaine, tous avaient répondu favorablement.

Pourquoi as-tu choisi La Ronde de nuit de Rembrandt (1642) ?

Synth.nl – J'aime beaucoup cette peinture. C'est l'un des plus célèbres tableaux des Pays-Bas. Une œuvre immense, impressionnante, qui contient énormément de détails. Je peux l'admirer des heures et découvrir en permanence de nouveaux éléments, au point que je m'imagine parfois en faire partie. C'est cette impression d'entrer dans le tableau que j'ai essayé de traduire en musique.

Les couvertures des disques de Synth.nl / source : www.synth.nl
OceanoGraphy et Apollo, les deux albums de Synth.nl primés aux Schallwelle Awards
Dutch Masters, la compilation initiée par Michel van Osenbruggen

Comment construis-tu un disque ? Te laisses-tu parfois guider par ton équipement ?

Synth.nl – Je suis très visuel. Un album commence donc toujours par une image, une invitation au voyage, comme si j’allais dans un autre monde et que je décrivais ce que j’observe en chemin. C’est exactement de cette manière que j’ai procédé pour La Ronde de nuit. Aucun appareil n’est impliqué à ce stade de la composition.

Jusqu’à présent, toute ta musique a été publiée chez Groove Unlimited, la maison de disques de Ron Boots. Comment est née cette collaboration ?

Synth.nl – J'ai connu Ron par hasard, en 2005. Je fréquentais un forum intitulé synthforum.nl, destiné aux fans de synthés. Une fois par an, les administrateurs organisent une sorte de meeting. En tant que novice, j’ai pensé qu’il serait bon que j’y participe pour rencontrer des gens. Mon entreprise construisait justement cette année-là ses nouveaux bureaux. J’ai invité tous les membres à venir, munis de leur équipement. Ron était là. Il m’était très sympathique, même si je ne savais pas qui il était, ni ce qu'il représentait. Nous n'avons parlé que de synthétiseurs. Je crois avoir mentionné que je préparais moi-même un disque dans le style de Jean-Michel Jarre et Vangelis. Il m’a entendu, mais sans trop réagir. Quelques mois plus tard, j'ai acheté un synthétiseur sur Internet à l’un des membres du forum qui s’est révélé être Ron. Je suis allé dans son studio pour récupérer l'engin. Là, il m'a reconnu et m'a demandé tout de go si mon album était déjà prêt. Je lui ai répondu affirmativement, tout en précisant que je recherchais encore quelqu'un pour le mixer et le masteriser, parce que je n’y connaissais rien à l’époque. « Tu l'as ici avec toi », a-t-il insisté ? Je ne l’avais pas, mais je lui ai envoyé sur le net. Il a alors écouté quelques titres, qui l’ont tellement enthousiasmés qu'il m'a immédiatement offert de signer un contrat et de sortir le disque sur Groove. Pendant que nous travaillions ensemble au mixage, l’alchimie a tout de suite opéré. Il est maintenant l'un de mes meilleurs amis.

Michel van Osenbruggen et Remy Stroomer enregistrent PrimiTiveS / photo : Marina van Osenbruggen
Remy et Synth.nl enregistrent PrimiTiveS
(photo : Marina van Osenbruggen)
Tu semble avoir beaucoup d'amis, car ton dernier disque [PrimiTiveS, 2013] est aussi une collaboration avec un autre représentant de cette scène néerlandaise : Remy. Comment est né ce projet ?

Synth.nl – Ce fut aussi une coïncidence. J'avais déjà produit un album en collaboration auparavant, c’était justement avec Ron [Refuge en verre, 2010]. Mais c’était une sorte de projet de vacances. Nous en préparons un autre qui va bientôt sortir. J'ai rencontré Remy à force de fréquenter les événements réguliers de cette scène comme le E-Day ou le E-Live. Il avait l'air cool. Nous sommes allés dîner et, pendant le repas, nous avons convenu de jouer ensemble pour voir où ça nous mènerait. Nous nous sommes retrouvés dans mon studio une première fois, pour essayer d’enregistrer uniquement un titre. Il se trouve que nous avons une approche de la musique complètement différente. Tu le sais peut-être, Remy a suivi une formation classique, il a étudié la musicologie. Lors de notre session, il a commencé à développer toutes sortes de théories et de concepts. Je ne comprenais strictement rien à ce qu'il me racontait. A un moment, je l’ai interrompu et lui ai dit « Tais-toi et joue ! » Le résultat nous a tellement satisfaits que nous l’avons publié.

Tout cela s’est passé dans ton studio. Parlons-en. J'ai vu le petit documentaire que Thomas de Rijk t'a consacré. On y voit le studio. Mais à mes yeux, il ressemble plus à un magasin d'instruments de musique !

Synth.nl – Je suis un collectionneur, j'ai ça dans le sang. Je me suis procuré mon premier synthé quand j'avais 18 ans. J'en ai presque 45. J'en achète toujours un à trois chaque année. Mais je ne vends jamais rien ! Au départ, le studio était dans ma maison, à l'étage. Mais à force, j'avais accumulé tellement de matériel que l’endroit était devenu trop exigu. L'autre problème, c'était le bruit. D'habitude, j'enregistre ma musique la nuit, quand ma femme et nos enfants dorment. Après le travail, je consacre d’abord mon temps à la famille. A l’époque, ce n’était donc que vers onze heures, quand tout le monde dormait, que je pouvais monter au studio. Hélas, même quand je jouais avec mon casque, ma femme entendait ma chaise craquer ou mes doigts parcourir le clavier. Il fallait absolument trouver un autre endroit. Mais en même temps, je ne voulais pas avoir à me déplacer à chaque fois chez quelqu’un d’autre ou dans un studio professionnel. J'ai contacté une entreprise. La solution a consisté à creuser un grand trou dans le jardin et à installer le studio sous terre.

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Chris van den Hout
Synth.nl dans son studio (photo : Chris van den Hout)
Ta collection comporte-t-elle quelques collectors ?

Synth.nl – J’ai eu la chance d’acheter certains appareils horriblement chers à une époque où ils étaient bon marché. J’en ai fait venir de partout dans le monde, du Japon, des Etats-Unis, du Canada. Je me suis également beaucoup fourni sur le marché de l’occasion. La plupart des grosses marques sont représentées dans mon studio. L’une de mes dernières acquisitions n’est autre qu’un EMS VCS 3. Un jouet extraordinaire, hors de prix, mais que j’ai trouvé en parfait état. C’est important. Je ne veux acheter que du matériel en excellente condition. Le son mais aussi l’aspect doivent être parfaits.

J’imagine que tu as toutes les compétences techniques pour fabriquer toi-même ce type d’engin.

Synth.nl – En effet. Il y a quatre ans, j’ai entrepris la construction d’un système modulaire, qui commence à prendre forme. J’aime fabriquer des objets, j’aime la sensation de créer quelque chose à partir de rien, et puis soudain, un jour, ça fonctionne ! C’est encore mieux si je peux m'en servir sur un album.

As-tu déjà envisagé de louer le studio à d'autres artistes ?

Synth.nl – On me l'a déjà demandé. Mais comme c'est un endroit privé, je ne le souhaite pas. Le jeune Jeffrey, qui a 15 ans, et que tu connais peut-être, est venu deux fois. Je fais volontiers visiter l’endroit à des enthousiastes comme lui, je leur montre tout ce qu’ils veulent, je les laisse pianoter. Mais ça doit rester entre amis, je ne veux pas en faire une entreprise commerciale. J'ai déjà suffisamment de travail.

As-tu prévu des concerts cette année ?

Synth.nl – Oh, mais je n’ai jamais donné de concert. Et je n’en donnerai probablement jamais. Je suis avant tout un musicien de studio.

Pour quelle raison ? Ta musique ne se prête-t-elle pas au direct ? Y aurait-il trop de playback à ton goût ?

Synth.nl – Sûrement. Mais pour être honnête, le plus gros problème, c'est que l’idée même de monter sur scène me terrorise. Je n'aime pas être le centre d'attention. Même au sein de ma propre entreprise, quand je dois faire une présentation, je préfère qu’il n’y ait pas plus de huit auditeurs. Au-delà, c’est la panique !

Michel van Osenbruggen alias Synth.nl dans son studio Apollo / photo : Marina van Osenbruggen
Synth.nl (photo : Marina van Osenbruggen)
Quels sont tes plans ?

Synth.nl – Comme je le disais, je travaille à ce nouvel album avec Ron Boots, qui devrait sortir cette année, même si j’en suis de moins en moins sûr. Il se trouve que j’ai fondé une nouvelle entreprise l’année dernière. Commencer quelque chose de nouveau, financer un projet, c'est toujours difficile, particulièrement ces temps-ci. Je suis donc obligé de laisser un peu la musique de côté, parce que je dois consacrer énormément de temps à tout ce travail de mise en place. A nouveau, me voilà débordé de travail. Tu dois te dire que certains n'apprennent décidément jamais rien ! Mais si. Ma première expérience m’a été utile. J’essaie à présent de trouver un équilibre.



mercredi 9 avril 2014

TMA, un électron libre nommé Torsten Abel

 

Musicalement actif depuis plus de vingt ans, Torsten M. Abel a attendu 2008 pour publier son premier disque sur Syngate, sous le nom de TMA. Connu pour ses multiples collaborations et projets parallèles, il est devenu depuis l'un des musiciens de la scène électronique allemande les plus remuants, notamment dans la région de la Ruhr dont il est originaire. Nommé cette année dans deux catégories – Meilleur Artiste et Meilleur Album 2013 avec RAL 5002 –, il profitait de la cérémonie des Schallwelle Awards pour raconter son histoire musicale singulière. En commençant par révéler sa découverte étonnamment tardive des classiques de la Berlin School.



Torsten Abel alias TMA @ Schallwelle Awards 2014 / photo S. Mazars
Torsten M. Abel
Bochum, le 29 mars 2014

Une question classique pour commencer : comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce monde de la musique électronique ?

Torsten M. Abel – A la fin des années 70 et au début des années 80, j’ai commencé à m’intéresser aux musiques électroniques qui nous parvenaient de Grande-Bretagne, essentiellement la synthpop, ce que m'a amené à vouloir en savoir plus sur les outils au moyen desquels elle était créée : les synthétiseurs. Dès l’acquisition de mon premier instrument, j'ai commencé à composer moi-même de la synthpop au sein de différents groupes. Ce n’est qu’ensuite qu’un ami m'a introduit à la musique de Klaus Schulze et Tangerine Dream. Mes racines plongent d'abord et avant tout dans la synthpop. Gary Numan, Depeche Mode, Human League : mes premiers héros étaient tous anglais. J'ai grandi avec eux. Dans mon cas, Schulze et Tangerine Dream sont donc intervenus plus tard, au milieu des années 80. Et encore, cet ami m’a d’abord prêté leurs disques de cette époque, Le Parc [1985] et Underwater Sunlight [1986], même si, en ce qui concerne Schulze, il me semble avoir d’abord entendu Timewind [1975]. Ce qui a tout de suite attiré mon attention chez eux, ce sont leurs longs développements, vers lesquels je me suis orienté à mon tour par la suite.

Quand as-tu entendu pour la première fois employer la notion de Berlin School ?

TMA – Le terme procède de ce besoin de toujours classer la musique dans un bac particulier. On a commencé à parler de Berlin School en faisant référence au style que pratiquaient à l’époque Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra. Aujourd’hui, dès lors qu’un artiste, d’où qu’il vienne, pratique lui-même un style de musique fondé sur les séquenceurs, alors il sera automatiquement classifié dans cette catégorie.

A partir du milieu des années 80, tu as très vite accumulé toutes sortes d’instruments. Puis un beau jour, tu as tout arrêté, avant de revenir peu à peu à la musique grâce aux ordinateurs. Tu te décris alors volontiers comme « musicien de salon » à cette époque. Que veux-tu dire ?

TMA – En 1995, un an après la naissance de mon fils, j’ai en effet vendu l’intégralité de mon studio sur un coup de tête. Je croyais même ne plus avoir envie de faire de musique. Je me suis mis à la photo, je voulais surtout passer du temps avec ma famille. Rapidement, pourtant, j’ai compris que je ne tiendrais pas très longtemps sans musique. Il fallait que je retrouve cet univers d'une manière ou d'une autre. Je m'y suis remis lentement, grâce aux logiciels de MAO qui étaient justement en plein essor à cette époque. Mais dès cet instant, il était déjà clair pour moi que cette situation ne pourrait être que transitoire, que je ne pourrais me réaliser pleinement qu’au moyen de véritables appareils, c’est-à-dire quitter mon salon. J'ai donc racheté un certain nombre de synthétiseurs et recommencé sérieusement la musique.

Torsten Abel alias TMA dans son studio / photo : Bettina Abel
TMA dans son studio (photo : Bettina Abel)
Je dois du coup te poser la question : vois-tu une différence entre le matériel et les logiciels ? Peux-tu deviner, lorsque tu écoutes un disque, ce qui relève du hardware, ce qui provient d’un software ?

Sérieusement, je ne crois absolument pas qu’on puisse faire la différence. En tout cas, pas moi. Tout musicien un tant soit peu doué doit pouvoir utiliser n'importe quel instrument disponible pour faire de la musique. Machine ou synthé virtuel, quelle importance ? Evidemment, on attend autre chose d’un logiciel dont les fonctions s’affichent sur un écran. Pour ma part, j’ai besoin de manipuler physiquement des boutons et des potentiomètres. Ils m’inspirent. Mais ça ne m’empêche pas de continuer à me servir de logiciels. Les deux mondes ont leurs avantages. Ceux des logiciels sont nombreux, comme la mémoire ou la simplicité, qui me permettent de développer très vite une idée naissante.

Tous tes instruments ne se trouvent pas dans le commerce. Sont-ils des fabrications maison ?

TMA – D'un côté, je possède des appareils du commerce si anciens et si rares qu'ils ne sont effectivement plus disponibles. De l’autre, je dispose d’un système modulaire fabriqué par une toute petite firme – le gérant travaille tout seul, en fait – qui ne produit qu'un nombre limité d'instruments, de très grande qualité et qui « sonnent » bien. L’homme s'appelle Horst Theis, et sa firme : Theis Modular Synthesizer System. Il est assez connu parmi les musiciens allemands de notre scène, peut-être même ailleurs en Europe.

Fais-tu partie du petit contingent de musiciens qui ont pu devenir professionnels ?

TMA – Non, pas du tout. Je travaille dans les transports en commun, ici même à Bochum et à Gelsenkirchen, où je conduis des trams et des bus.

En ce qui concerne ta carrière musicale, plusieurs rencontres ont été déterminantes. La première, avec Thomas Hermann et l'association Ambient Circle. Que fait cette association ?

TMA – Ambient Circle est un réseau d'amateurs de musique électronique fondé en 2006 dans la région de la Ruhr par Thomas Hermann. Il offre aux musiciens qui n'ont pas accès à la scène l’opportunité de se réunir pour improviser. Les membres se rencontrent environ tous les deux mois et se livrent à des improvisations musicales en commun et en public. Il s’agit en général de musique électronique ambient, en tout cas très calme. J'ai pris contact avec Thomas Hermann en 2008 sur Internet. C’est précisément à cette époque que je voulais recommencer la musique, « sortir de mon salon », comme je disais. Dans sa réponse, Thomas m’a proposé de rejoindre la bande lors de sa prochaine session. J'y ai pris part avec grand enthousiasme. Depuis, je ne manque presque jamais une session. Après plusieurs concerts, nous avons remporté en 2009 le Schallwelle Award du Best Newcomer [Meilleur Espoir].

TMA & Friends : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski / photo : Frank Schüssler
TMA & Friends sur scène.
De gauche à droite : Torsten Abel, Tommy Betzler, Wolfgang Barkowski (photo : Frank Schüssler)

Les jams, la musique à plusieurs, les collaborations semblent tenir un rôle aussi important que tes projets solo, par exemple avec Alien Nature.

TMA – Absolument. J’ai sorti deux albums avec Wolfgang Barkowski, c’est-à-dire Alien Nature. Wolfgang est aussi membre de notre formation TMA & Friends. En ce moment, c’est la configuration dans laquelle je me trouve le plus souvent sur scène : Thomas Betzler à la batterie, Martin Rohleder alias Martinson à la guitare, Wolfgang et moi aux claviers. Au fil du temps, c'est devenu un véritable groupe.

Jouer avec un vrai batteur, avec un vrai guitariste, et ne pas produire une musique 100% électronique, est-ce un choix délibéré ?

TMA – C'est même primordial en ce qui me concerne, notamment sur scène. Ça offre d’abord un certain confort. Ensuite, c’est plus agréable et plus spectaculaire pour le public de regarder un groupe plutôt que deux types collés derrière leurs claviers. Une batterie virtuelle ne sera jamais aussi vivante qu'un vrai batteur. Quant à Martinson, il s’agit d’un guitariste irremplaçable, mais aussi d’un ami. Il est associé à presque tous mes projets.

En novembre dernier, TMA & Friends a publié un disque live, intitulé 4F Live.

TMA – Le titre est un jeu de mot : « Four Friends » comme « quatre amis » qui jouent sur scène, ou « For Friends », c’est-à-dire « pour les amis », puisqu’il s’agit de la captation de notre concert lors du E-Day à Oirschot, le 6 avril 2013. Le concert a même été filmé par Winfried Wiesrecker et Lutz Hilker. Winfried s’est ensuite chargé du montage et de la production, ce qui nous a permis de sortir un combi CD/DVD. Les fichiers audio seuls sont par ailleurs accessibles en téléchargement sur Bandcamp.

TMA featuring Martinson - RAL 5002 / source : www.syngate.net
TMA featuring Martinson - RAL 5002
Quel est le concept de ton dernier disque studio, RAL 5002, publié justement à l’occasion du E-Day 2013 ?

TMA – RAL 5002 est un code pour désigner une couleur, le bleu outremer. C'est la couleur typique d'un synthétiseur très particulier, le PPG Wave, dont j'ai eu la chance en 2012 de me procurer un exemplaire vieux de 30 ans. Il était sérieusement endommagé, j'ai dû le faire réparer à Hamburg, si bien qu’il m’a coûté une petite fortune. Mais c’est un péché mignon. Je n’ai jamais entendu un son si épais sortir d’aucun autre synthé numérique. Ses sonorités m'ont largement inspiré pour l’album. Même s’il n’est pas le seul instrument utilisé, j'ai commencé à composer chaque morceau avec cet appareil. Le PPG figure ainsi sur chaque titre. Et là encore, Martinson m'accompagne à la guitare.

Depuis 2008, tu es un artiste 100% Syngate. Comment est née cette collaboration ?

TMA – Wolfgang Barkowski joue une fois de plus un grand rôle. C’est lui qui m'a introduit auprès de Syngate, qui était à l’époque son label. Il m'a présenté Lothar Lubitz, le gérant d'alors, auquel j’ai fait écouter l’une de mes toutes premières productions : mon premier CD, réalisé en 1993, que j’ai pu ainsi ressortir en 2008 sur Syngate. Notre collaboration a fonctionné tout simplement parce que Lothar aimait ma musique.

Envisages-tu de produire un jour des singles ?

TMA – Je le ferais s'il y avait un marché. Notre scène ne le permet clairement pas. Le marché de la musique électronique en Allemagne n'est pas aussi développé qu'il y a 15 ou 25 ans. A l'époque, les artistes qui produisaient ce genre de musique vendaient aussi très bien. Ce n'est plus le cas. Nous sommes devenus une très petite communauté. En plus, il y a plus d’artistes. Beaucoup de gens peuvent désormais s’improviser musiciens grâce à des outils informatiques pas chers et très efficaces.

Torsten Abel alias TMA et le guitariste Martin Rohleder alias Martinson sur scène / photo : Aleksandra Przybylska
TMA et Martinson (photo : Aleksandra Przybylska)
Au mois d'août dernier, Kilian m'as dit que tu t'apprêtais également à sortir quelque chose sur Syngate-Luna, c'est-à-dire un album ambient. Est-ce toujours d’actualité ? Quels sont tes projets ?

TMA – Oui, j'y travaille toujours. Mais le projet est un peu passé au second plan ces derniers temps, parce que j'ai d’autres engagements. Le 9 mai, Martinson et moi jouerons au planétarium de Recklinghausen dans le cadre de la seconde édition d’une manifestation que nous avons baptisée Sternentraumreise. Nous serons accompagnés par le groupe Naviára. Il s’agit d’un duo composé d’une chanteuse et pianiste [Vera Meredith van Bergh] et d’un clavier [Anthony J. Walters]. Ensuite, TMA & Friends se retrouverons à Solingen le 30 août. Ce sont pour le moment les deux seules dates confirmées. J'espère pouvoir mettre aussi un point final à une production studio du groupe, de préférence avant notre concert de Solingen. Enfin, je prépare mon nouvel album solo, toujours accompagné de Martinson. Donc l’album ambient n’est pas une priorité, mais il pourrait quand même sortir encore cette année.

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mardi 8 avril 2014

Rencontre avec Winfrid Trenkler, pèlerin de la musique électronique


L’homme par qui tout est arrivé. Journaliste et DJ, Winfrid Trenkler a fait connaître dans son pays l’œuvre de Kraftwerk et Tangerine Dream. Pendant près d’un quart de siècle, dans le cadre d’émissions radiophoniques comme Rock In et Schwingungen, il a inlassablement diffusé cette musique électronique qui a fait la réputation de l’Allemagne, et qu’il considère comme la contribution majeure de son pays à la culture populaire mondiale. Depuis, Winfrid Trenkler s’est exilé en Suède. Mais chaque année, il revient en Allemagne, à Bochum, où la tâche lui revient désormais de remettre le Schallwelle Award d’honneur, dont il fut le premier lauréat. L’occasion d’une rencontre rare.


Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Bochum, le 29 mars 2014

Winfrid, vous avez vécu en direct la genèse de la scène rock allemande. Quelle était l’ambiance, musicalement, dans la RFA de la fin des années 60 ?

Winfrid Trenkler – Dans les années 60, en Allemagne, on jouait et on entendait principalement la musique rock – et ce qu’on appelait alors le « beat » – qui venait des Etats-Unis et d’Angleterre. Au départ, les groupes allemands ne rencontraient pas ou peu de succès, et tous ont connu une longue traversée du désert. Mais même parmi eux, le rock, la pop, le beat – ces notions sont toutes interchangeables – étaient majoritaires. Dans cette affaire, Kraftwerk et Tangerine Dream doivent certainement être considérés comme les vrais pionniers, auxquels il faut ajouter les successeurs directs de Tangerine Dream que sont Klaus Schulze et Manuel Göttsching. Tous ont eu le courage de commencer quelque chose d’absolument original. Mais en même temps, on remarque ici que les conséquences les plus profitables peuvent aussi provenir de circonstances fortuites, voire de véritables erreurs. Je m’en souviendrai toujours : Edgar Froese racontait que tout ce qu’il voulait au départ, c’était imiter le jeu de guitare de John McLaughlin. C’est parce qu’il a échoué qu’il est passé à autre chose. Selon ses propres mots, ce n’est qu’après avoir rencontré Salvador Dali qu’il a voulu réaliser en musique ce que Dali faisait en arts plastiques. Ça, ce fut la décision importante. Mais le succès n’est pas venu tout de suite, loin de là. Tangerine Dream a dû attendre assez longtemps. Kraftwerk a connu exactement la même évolution. Plus aucun journaliste n’obtient d’interview de Kraftwerk depuis des années. De mon côté, j’étais à leurs côtés dans le studio alors que l’enregistrement de leur premier album n’était même pas terminé. J’’ai vécu le début de l’histoire. Or c’est à peu près la même. Ralf et Florian ont d'abord fréquenté une école de jazz à Remscheid parce qu’ils souhaitaient devenir de meilleurs musiciens de jazz. Jusqu’au moment où ils se sont aperçus que ce n’était absolument pas leur tasse de thé ; qu’ils n’avaient aucune affinité avec ce milieu, n’étant tout simplement pas américains. La conviction qu’ils n’égaleraient jamais leurs modèles les a poussés à se concentrer sur ce qu’ils savaient déjà faire. Et c’est ça qui leur a donné l’envie de créer leur propre truc. Mais eux aussi ont galéré.

Pour quelles raisons ?

WT – Surtout parce que les médias, dans leur ensemble, n’ont pas du tout suivi. Comment est-ce possible que, pendant des années, presque une décennie, j’ai été le seul à animer une émission régulière consacrée à l’électronique ? Beaucoup d’autres auraient pu faire de même, mais non ! Pire : la Norddeutscher Rundfunk [la NDR, réseau radiophonique qui diffuse en Allemagne du Nord depuis Hambourg] retournait à l’envoyeur les disques que lui soumettait à l’époque Sky Records, l’un des plus vieux labels de musique électronique d’Allemagne, en expliquant : « nous ne sommes pas du tout intéressés ». Ces groupes ont dû se battre longtemps, et encore, la reconnaissance est d’abord venue de l’étranger. Phaedra [1974], de Tangerine Dream, a atteint le top 20 en Grande-Bretagne. Kraftwerk a connu le succès en France et dans d’autres pays avec Radioactivity [1975], aux Etats-Unis avec Autobahn [1974]. Néanmoins, j'ajoute tout de suite qu'à l’échelle régionale, dès le moment où j’ai joué leurs morceaux dans mon émission, ils ont immédiatement été reconnus aussi en Allemagne, en fait, aussi loin que l’émetteur de la WDR le permettait [depuis Cologne, dans toute la Rhénanie-du-Nord-Westphalie]. Je n’ai jamais eu que des échos positifs à leur sujet dans mes émissions. Et quand Kraftwerk a commencé à jouer dans les salles de la région, c’était plein ! Des salles entières ont dansé sur Ruckzuck, extrait du premier album. Déjà un hit. Le récit que fait aujourd’hui de cette période la presse allemande n’est donc pas très fidèle. Je lisais dernièrement un article sur Kraftwerk dans le Spiegel qui affirmait que le groupe n’avait suscité à l’époque aucune réaction dans son propre pays. C'est inexact. Non seulement je diffusais leurs titres presque toutes les semaines, mais à chaque nouvel album de Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ashra ou Krafwerk, je recevais systématiquement tout ce beau monde en direct dans mon studio. Donc, j’insiste beaucoup, si dans le reste de l'Allemagne, il est vrai qu'aucun de ces groupes n'a joué les premiers rôles, à l'échelle régionale, grâce à la WDR, ils se sont en revanche imposés relativement rapidement.

Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR / photo Lucky2
Winfrid Trenkler en 1974 dans les locaux de la WDR
Comment est née l’émission Schwingungen ?

WT – Il faut là aussi remonter à la fin des années 60, quand est apparue la notion de musique progressive ou de « rock progressif », dont Pink Floyd était le représentant le plus connu. Enfin il était possible d’entendre dans le rock autre chose qu’une succession de deux ou trois strophes et d’un refrain. C'est cela qu’on a appelé progressif au début. Le rock progressif procédait du jazz-rock. Mais à côté de l’influence du jazz, d’autres éléments sont très vite intervenus, notamment dans le cas de Pink Floyd : expérimentations sonores, composition de titres plus longs et de structures complexes. Pro Pop Music Shop, la toute première émission que j'ai animée, était donc une émission de rock. Elle a débuté en janvier 1970 ou 1971, je ne me rappelle plus. Je me souviens avoir diffusé du Kraftwerk dès le premier numéro. Oui, donc c’était forcément 1971.
Daniel Fischer – Wikipédia dit 1972 ! [intervention du secrétaire du planétarium, dans le bureau duquel se déroule l’interview, qu'il écoute devant l'écran de son PC]
WT – Comment ? Ah mais c'est une erreur ! Car en 1972 j'avais déjà rebaptisé l’émission Rock In. Le but de Pro Pop Music Shop, c’était précisément de parler de ces musiques progressives. Or dès le début, j'y ai inclus l'électronique. Et à la fin de 1983, le marché de la musique électronique avait pris une telle ampleur que j’ai compris qu’il y avait de la place pour une émission entière dédiée exclusivement au genre. J’ai soumis à la station un projet qui devait s’appeler Schwingungen. Dès janvier 1984, la nouvelle émission était à l’antenne. Rock In, restait à ses côtés, désormais recentrée sur le rock et la pop allemande. Et personne ne m'a jamais imposé la moindre contrainte artistique, j'ai toujours pu diffuser tout ce que je voulais.

Dans quelles circonstances l'émission a-t-elle été annulée en 1995 ?

WT – En 1993-1994, la WDR s'est lancée dans un profond remaniement de ses programmes, que je continue, encore aujourd’hui, à considérer comme une catastrophe culturelle. Je tiens aussi à préciser que le responsable à l'époque était un tr** du c** ! Je ne dis pas ça seulement parce qu'il a annulé l'émission. En tant que journaliste freelance, j’étais prêt à accepter cette éventualité. Mais quand on pense que même la Deutsche Welle, la radio allemande à l’international, avait fini par reprendre mes émissions, que la création allemande pouvait ainsi s’exporter dans le monde entier grâce à Schwingungen, je continue à interpréter ce choix comme une honte culturelle. Car enfin, cette musique électronique, qui s’est développée chez nous depuis la fin des années 60, constitue notre seule et unique contribution originale à la musique populaire mondiale. Nous pouvons en être fiers. Tout le reste, même ce que font les Scorpions (l’un des groupes allemands les plus mondialement connus), consiste toujours en dernière instance à emprunter à la musique rock importée des pays anglo-saxons. Le vrai filon créatif, la vraie innovation typiquement allemande, c’est la musique électronique. Je ne manque jamais une occasion de le souligner, car je n’affirme pas cela en l’air. Par exemple, j’ai fait beaucoup d'interviews avec des musiciens anglais. Il arrivait souvent qu'à la fin de nos entretiens, ils finissent eux-mêmes par me poser à leur tour des questions : « que fait Tangerine Dream ?», «que devient Kraftwerk ?», etc. De même, il y a quelques années, j'ai vu un documentaire à la télé suédoise qui s'intitulait simplement Portrait de Kraftwerk. Mais c'est le sous-titre qui compte : « le groupe le plus influent au monde depuis les Beatles » ! Et c'est cela que nous avons congédié des grilles de programmes. On n'a pas le droit de faire des choses pareilles. Surtout quand on sait que la Rhénanie-du-Nord-Westphalie constituait le centre de gravité de la musique électronique.

Uniquement grâce à Schwingungen ?

WT – Oui, très clairement. A l’époque, alors qu’il n’y avait pas encore de gros labels spécialisés susceptibles de distribuer leurs disques, certains musiciens allaient directement chez Saturn, à Cologne, le plus gros disquaire d’Allemagne. « Pouvez-vous vendre mes disques », demandaient-ils ? Mais la réponse était invariablement la suivante : « Ça passe sur Schwingungen ? » Si oui, les disques se retrouvaient en rayon. Sinon, l’artiste pouvait rentrer chez lui. Schwingungen était le seul média. Un jour, un fan de Klaus Schulze lui a demandé, à l’issue d’un de ses concerts à Aix-la-Chapelle : « Connais-tu Winfrid Trenkler ? » Schulze a répondu : « Bien sûr, quelle question ! Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à lui ».

On arrivait à capter la WDR jusque là ?

WT – Oh, bien plus loin encore ! Dans le Nord de l'Allemagne, avec une bonne antenne, on pouvait la recevoir à Hambourg. Au moins la moitié des Pays-Bas se trouvait également dans le rayon de diffusion. Mais je ne sais pas très bien jusqu'où au Sud. En outre, cette région représente aussi le plus important bassin de population d’Allemagne. Par conséquent, la WDR atteint plus d'auditeur que n'importe quel autre diffuseur.

Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Winfrid Trenkler aux Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Depuis l’arrêt de l’émission de radio, Schwingungen se poursuit sur un autre support avec Schwingungen auf CD. De quoi s’agit-il ?

WT – J’ai continué à recevoir une telle quantité de courrier d’auditeurs, je disposais d’une telle masse d’adresses personnelles, que j’ai décidé de poursuivre l’aventure sous une autre forme, non plus hebdomadaire mais mensuelle. La formule est simple : l’envoi, chaque mois, d’une sélection de titres en CD contre un abonnement annuel. Les gens ont eu tellement confiance qu’ils se sont tous mis à souscrire l’abonnement avant même que je ne produise le premier Schwingungen auf CD. Si bien que, quelques jours seulement après avoir lancé l’offre, j’avais déjà amassé 100 000 marks de capital pour débuter. Puis j’ai déménagé en Suède. Je connaissais les paysages de ce pays, mais aussi sa musique, notamment le superbe album de Bo Hansson, Lord of the Rings, paru au début des années 70. Depuis, je m’étais souvent dit que j’aimerais bien y vivre un jour. Pendant longtemps, j’ai balancé entre la Suède et l’Allemagne. Je revenais régulièrement à Duisbourg ou Dinslaken, où des amis musiciens me laissaient utiliser leurs studios. C’est ainsi que j’ai produit un certain nombre de Schwingungen auf CD. Puis j’ai décidé qu'il était temps de passer la main. Je me suis dit : « J'ai de mauvaises oreilles, quelqu'un d'autre peut bien prendre la relève ». Ce fut Jörg Strawe [directeur de Cue-Records].

Pourquoi tenez-vous toujours autant à revenir chaque année aux Schallwelle Awards ?

WT – Depuis tout ce temps, il semble qu'on ait fini par me percevoir comme une sorte de légende [rires] ! Avoir animé pendant tant d’années la seule émission consacrée à la musique électronique, avoir pu donner à tous ces musiciens l’opportunité de faire connaître leur musique, tout cela me confère ce statut très agréable. Mais je reviens surtout avec plaisir en tant que laudateur du gagnant annuel de l’Award d’honneur.

Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW, Düsseldorf, 19 janvier 2013 / photo S. Mazars
Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW,
Düsseldorf, 19 janvier 2013
Qu'est-ce qui manque à cette scène pour élargir son public ?

WT – C'est une bonne question. Internet constitue pour beaucoup un élément de réponse. N’importe qui peut faire connaître aujourd’hui sa musique en quelques clics sur la toile. Je ne l’ignore pas. Mais je pense que les médias jouent encore un certain rôle. Par exemple, il suffit que Kraftwerk décide soudain de se produire dans les plus prestigieux musées d'art moderne du monde – à la Tate Gallery, chez eux à la Kunstsammlung de Düsseldorf, un jour à Reykjavik, un autre à l'opéra de Sydney – pour que les médias se précipitent en masse. Les Américains viennent de leur décerner un Grammy Award pour l’ensemble de leur carrière. Le Guardian et le Spiegel leur consacrent des articles monumentaux. Une biographie – non autorisée, bien entendu – vient de paraître. Donc même dans un monde où les moyens de communication ont explosé, les médias conservent une certaine influence. Mais ils pourraient faire mieux. Pourquoi cette musique ne passe-telle pas régulièrement à la radio ou à la télévision ? Pourquoi les Echo Awards [l’équivalent allemand des Victoires de la musique] récompensent-t-il des artistes dans toutes sortes de catégories sauf celle qui est, encore une fois, la seule contribution originale de l'Allemagne à la culture populaire internationale ? Elle aurait dû avoir sa place réservée depuis bien longtemps, et Kraftwerk, Tangerine Dream et Klaus Schulze faire partie des lauréats.

Le simple fait de connaître cette musique, c’est déjà l’aimer, déclarait à peu près Peter Mergener l’année dernière.

WT – L’expérience le confirme. Quand des gens qui n'en ont jamais entendu parler l’écoutent pour la première fois, ils se demandent aussitôt ce que c’est, et huit fois sur dix, ils la trouvent formidable. Mes quarante ans d’expérience me permettent d’en témoigner.


lundi 7 avril 2014

Entretien avec Sylvia Sommerfeld – Les coulisses des Schallwelle Awards


Depuis 15 ans, une association, Schallwende, tient à bout de bras l'une des scènes les plus foisonnantes de la musique électronique en Allemagne. Chaque année, elle décerne les Schallwelle Awards, destinés à récompenser les meilleurs artistes du genre. C'est parmi une production de 150 albums, et presque autant d'artistes, que le jury a été invité à choisir un seul lauréat dans chaque catégorie cette année. Nouveauté de cette édition 2014 : le désir de s'ouvrir à d'autres horizons, comme l'expliquait la présidente de l'association Sylvia Sommerfeld, quelques minutes avant le début de la cérémonie.



Sylvia Sommerfeld @ Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Sylvia Sommerfeld, Schallwelle Awards 2014 (photo : Werner Volmer)
Bochum, le 29 mars 2014

D'où vient cet intérêt pour la musique électronique ?

Sylvia Sommerfeld – Je suis fan depuis très longtemps. J'ai suivi un chemin particulier, en passant d'abord par Tubular Bells, de Mike Oldfield, en 1974, puis par le disque de Michael Rother Flammende Herzen [1977]. Ce n'est qu'à la fin des années 70 que j'ai découvert Klaus Schulze et Tangerine Dream. La dernière illumination remonte à 1994 ou 1995, date à laquelle j'ai pu voir Uwe Saher alias Brainwork pour la première fois sur scène à Lünen, près de Dortmund. Son titre Musical Clock a représenté un véritable déclencheur. Après ça, je n'ai plus jamais quitté le monde de l'électronique. C'est à cette époque que j'ai commencé à rencontrer personnellement, en plus de Mike Oldfield et Michael Rother, un certain nombre de ses représentants, comme par exemple Klaus Hoffmann-Hoock, de Mind over Matter. Des amitiés sont nées, que nous entretenons toujours depuis lors.

Quand l'association a-t-elle été créée ? Quel but poursuivez-vous ?

Sylvia – C'est en 1998 que nous avons fondé l'association Schallwende, qui veut regrouper les « amis et promoteurs de la musique électronique ». L'association a quinze ans. Elle a passé la puberté ! Mais ses racines sont plus anciennes. Déjà en 1995, nous avions lancé le fan club de Schwingungen, l'émission de Winfrid Trenkler sur la WDR. Nos buts sont multiples, mais ils se rejoignent tous en un seul : assurer la relève, redonner une voix à la musique électronique traditionnelle depuis qu'elle a été complètement abandonnée par les médias. Comme les radios n'en diffusent plus jamais dans le cadre d'une émission régulière, nous avons décidé de trouver d'autres moyens d'en assurer la promotion. L'organisation de concerts, la publication de CD font partie de nos principales activités, toujours dans l'idée de découvrir de nouveaux talents, par exemple en aidant les jeunes à trouver des dates. Ce qui peut nous amener à organiser des concerts même devant un public de 20 personnes, alors qu’ici, lors des Schallwelle Awards, nous sommes plutôt 260.

Lorsqu'on regarde sur une carte la localisation des membres de l'association, on se rend compte que la plupart viennent de la région. C'est ici que se trouve le centre de gravité de la musique électronique en Allemagne, et non à Berlin, d'où sont pourtant originaires quelques pionniers importants. Est-ce lié à Schwingungen ?

Sylvia – En effet, c'est en Rhénanie-du-Nord-Westphalie que ça se passe, et c'est évidemment lié à l'émission. A l'époque, les techniques de communication n'étaient pas si développées et seuls ceux qui étaient assez proches de l'émetteur recevaient Schwingungen, donc ont eu un accès privilégié à cette musique.

L'association n'est-elle qu'une affaire de fans ? Les artistes participent-ils aussi ?

Sylvia – Oui, un très grand nombre de musiciens sont membres. Klaus Hoffmann-Hoock, bien sûr ; la plupart des Néerlandais, comme Eric van der Heijden ou Ron Boots ; Lambert Ringlage [fondateur du label Spheric Music], Michael Shipway, Pyramid Peak, Keller, Schönwälder et compagnie... Nous avons deux membres d'honneur : Michael Rother et Winfrid Trenkler.

Le planétarium de Bochum / photo S. Mazars
Le planétarium de Bochum

Comment le planétarium de Bochum est-il devenu votre quartier général ?

Sylvia – Par un heureux hasard. J'avais souvent sollicité le planétarium dans le passé, mais ça n'avait jamais fonctionné. Jusqu'en 2004 ou 2005, époque à laquelle la direction a changé. J'ai rencontré la nouvelle responsable, le Pr. Dr. Susanne Hüttemeister, qui s'est aussitôt montrée enthousiaste. Nous nous sommes tout de suite parfaitement entendues, et nous fonctionnons depuis sur des liens finalement très personnels.

Comment est née l'idée des Schallwelle Awards ?

Sylvia – Le Club Schwingungen décernait des prix depuis sa fondation en 1995. Mais il ne s'agissait de rien d'autre que de l'initiative d'un fan club, parfaitement amateur, et à très petit budget. Au milieu des années 2000, Stefan Erbe et moi nous sommes réunis et avons décidé de passer à l'étape supérieure, la professionnalisation. Nous avons réfléchi et prospecté assez longtemps. Et aujourd'hui, nous organisons notre sixième édition. Les deux premières ont eu lieu à Dinslaken. Depuis quatre ans, nous venons ici.

Vile Electrodes aux Schallwelle Awards avec Ron Boots / photo : Werner Volmer
Vile Electrodes aux Schallwelle Awards (ici avec Ron Boots)
(photo : Werner Volmer)
Vous êtes bien sûr avant tout des fans de musique électronique traditionnelle. Mais ça ne vous empêche pas de rester ouverts à d'autres genres. Ainsi, cette année, Vile Electrodes est nommé dans deux catégories. Pourquoi est-ce important ?

Sylvia – C'est même très important. La musique électronique recouvre de nombreuses facettes. On avait tendance jusqu'alors à ne se focaliser que sur la berliner Schule. C'est dommage. Or la dénomination de notre association, Schallwende [de Schall : « son » ou « onde », et Wende : « changement »], implique en elle-même un trait d'union entre les styles traditionnels et les styles plus modernes. Depuis 15 ans, je crois que nous avons assez bien réussi à couvrir un large spectre, à garder l'esprit ouvert. Nous restons très attachés à la musique électronique classique, mais avec Vile Electrodes, par exemple, c'est un style synthpop que nous promouvons – avec du chant, de surcroît –, mais surtout un groupe plus jeune. Beaucoup de nos artistes favoris commencent à grisonner. Or nous devons toujours faire bien attention à ce que le jeune public ne déserte pas le genre.

D'où l'intérêt de contribuer à l'émergence de nouveaux artistes. Que signifie donc ce Newcomer Preis [prix du Meilleur Espoir] ?

Sylvia – D'abord issu d'un vote Internet, le prix est décerné par le jury depuis deux ans. Le lauréat ne repart pas seulement avec une statuette. En partenariat avec la firme Interdisc Media, basée dans la région d'Aix-la-Chapelle, nous offrons également la production complète d'un CD – avec tout ce que ça implique : le pressage, la couverture, tout ! C'est un très beau prix alloué par la firme. Depuis quatre ans, nous invitons aussi le lauréat à jouer plus tard dans l'année lors de notre traditionnel Grillfest à Essen.

N'est-ce pas plus dur, de nos jours, de promouvoir une telle scène, alors que le public achète de moins en moins de disques et qu'il y a par ailleurs de plus en plus d'artistes, le plus souvent non professionnels ?

Sylvia – Oui, d'autant plus que les nouveaux sont presque tous des artistes issus d'Internet. Une seule exception parmi les nominés : Gerd Weyhing alias Gerdski, le seul à avoir déjà publié un CD. Tous les autres se sont fait connaître sur Internet. Sur une liste de 10 cette année, pratiquement aucun ne m'était familier. Mais comme nouveau média, Internet a ses qualités. Même si la musique n'est pas achetée, au moins est-elle écoutée.

Concert de Eric van der Heijden, Schallwelle Awards 2014 / photo : Werner Volmer
Concert sous le dôme du planétarium
(photo : Werner Volmer)
Les Schallwelle Awards ne se limitent pas à une remise de prix. Ils s'accompagnent aussi de deux mini-concerts. Pourquoi ?

Sylvia – Deux concerts de 45 minutes chacun ponctuent la cérémonie. La remise des prix reste le cœur de l'événement. Mais parmi le public, certains ne sont pas forcément fans de musique électronique. Nous devons donc leur donner l'opportunité de découvrir de quoi il s'agit. D'où l'intérêt des concerts.

Qui vote ? Comment le jury est-il constitué ?

Sylvia – Les membres du jury ont tous quelque chose à voir avec la promotion de la musique électronique en Allemagne. Stefan Schulz (Syndae) et Yolande (Radio Happy) animent des web radios, je préside l'association, Stephan Schelle tient son webzine (MusikZirkus-Magazin), etc. Le jury est relativement stable d'une année sur l'autre. Ainsi, Yolande participe pour la seconde fois. Par principe, nous excluons désormais les artistes du jury. Il y en a eu dans le passé, mais c'est un peu gênant de demander à un musicien d'évaluer un autre musicien. L'année prochaine, ça changera probablement de nouveau un peu. Il est bon que d'autres voix puissent se faire entendre. Nous travaillons à un nouveau concept.

Cette année, contrairement à la précédente, le public était invité à voter sur Internet pour désigner les nominés. Combien d'albums et combien d'artistes étaient en lice ?

Sylvia – Cette année : 150 albums, et pratiquement autant d'artistes.

Nisus live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen / photo S. Mazars
Nisus (lauréat du Newcomer Preis en 2013)
live @ Schallwende Grillfest, Grugapark, Essen
A part les Schallwelle, quelles autres manifestations organisez-vous ?

Sylvia – J'ai déjà mentionné le Grillfest, qui se déroule chaque année depuis vingt ans au Grugapark d'Essen, sous un kiosque, au milieu de la nature et des fleurs. Nous organisons aussi régulièrement le EM Breakfast, le grand concert de Noël de l'association. Il s'agit d'un événement itinérant. Le prochain, le 7 décembre, marquera notre retour à Bochum-Wattenscheid, dans la Kolpinghaus, avec Eric van der Heijden en tête d'affiche. Normalement, nous proposons aussi quatre concerts par an ici-même au planétarium. Il n'y en aura que trois en 2014, pour ne pas faire doublon avec la manifestation de Stefan Erbe, Sound of Sky, qui a invité l'un des dieux de la techno en Allemagne, André Tanneberger, connu sous le nom de ATB. Deux dates étaient prévues, elles sont déjà épuisées (1000 billets vendus). Nous finirons le 30 décembre avec notre quatrième concert de Nouvel An. Il peut se dérouler n'importe quand dans la semaine, pourvu que ce soit un 30 décembre ! L'affiche sera Ron Boots.

Et que diriez-vous d'un véritable festival ?

Sylvia – Ce serait une excellente idée. Nous y pensons, figure-toi. Peut-être l'année prochaine. Mais dans ce cas, nous avons déjà décidé de ne pas nous limiter à la musique électronique.