mercredi 5 mars 2014

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2014

   

Chaque année depuis dix ans, Broekhuis, Keller & Schönwälder se produisent en l’église de Repelen, près de Moers dans la Ruhr, fief de Detlef Keller. Le 28 février, le trio y interprétait pour la première fois Green, son nouvel album à paraître cet automne. Après Red, il s'agit du quatrième opus de la série des couleurs entamée avec Orange en 2007. Le lendemain, 1er mars, les trois musiciens retrouvaient leurs vieux amis, le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et sa femme, la danseuse Eva-Maria Kagermann-Otte – soit la formation qui, depuis 2005, illumine les voûtes de la petite église –, à l'occasion de leur dixième concert entre ses murs. Cet anniversaire était l'occasion de feuilleter le meilleur de la décennie écoulée.


BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
BK&S & friends @ Repelen 2014. De gauche à droite :
Raughi Ebert, Bas Broekhuis, Eva-Maria Kagermann-Otte, Detlef Keller, Mario Schönwälder, Thomas Kagermann

Repelen, les 28 février et 1er mars 2014

Broekhuis, Keller & Schönwälder avec Frank Rothe, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Soundcheck avec Frank Rothe
Dès son introduction, le pasteur de la petite paroisse évangélique de Repelen, Uwe-Jens Bratkus-Fünderich, a trouvé les mots justes pour décrire les deux spectacles. Un premier concert « protestant », entièrement électronique, minéral, sans lumières. Et le lendemain, un second concert « catholique » plus expressif, avec violon, guitare classique et danse butō, mouvementé, organique, coloré. Pleine à craquer les deux soirs de suite, l'église n'attire pas nécessairement le même auditoire lors des deux prestations. Comme le souligne Mario Schönwälder, le rendez-vous de Repelen est l'un des rares de cette scène électronique traditionnelle à séduire un public bien plus large que le noyau dur des fans irréductibles. Le pasteur et ses fidèles y sont sans doute pour quelque chose. Le charme de la place aussi. Depuis la tournée des églises de Tangerine Dream dans les années 70, on sait à quel point les lieux de cultes se prêtent à ce type de musique, tout autant que les planétariums habituellement associés au genre.

Broekhuis, Keller & Schönwälder, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Broekhuis, Keller & Schönwälder présentent leur prochain album, Green, à Repelen, 28 février 2014

 
Bas Broekhuis, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Bas Broekhuis
La première de Green donne lieu à plus d'une heure et demie de Berlin School minimaliste, dominée par les séquences générées à partir des célèbres Schrittmacher de Manikin Electronic. Autour de cette structure de base, les percussions délicates de Bas, les solos discrets de Detlef, les nappes planantes de Mario – au synthé ou au Memotron – vont et viennent, se succèdent puis se fondent. Depuis Orange, Broekhuis, Keller & Schönwälder cultivent le même sillon. Si bien que leur musique, comme leur inspiration, vieillit comme du bon vin. C’est la grande vertu de ce groupe.

Detlef Keller, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Detlef Keller
Ils s’en défendront sûrement, car notre société de consommation a tendance à valoriser au contraire la nouveauté. L’art n’échappant pas à cette logique, il ne faut pas s’étonner que seuls les pionniers, créateurs de nouveaux genres ou de nouveaux mouvements, comme Tangerine Dream, Kraftwerk ou Ashra, attirent toutes les louanges, reléguant leurs successeurs au rang de « suiveurs ». Personne n’aime être perçu comme tel. Beaucoup d’artistes en conçoivent un véritable complexe. A la question de leurs influences, les musiciens de la scène électronique traditionnelle que j’ai pu interroger préfèrent souvent répondre par la mise en avant de leurs spécificités, de leur propre apport, réel ou supposé, à l’histoire de la musique ; l’apport étant ici, encore une fois, pratiquement confondu avec la seule capacité d’invention, d’innovation, ou de rupture par rapport à des usages en cours. Le spectacle remarquable que j’ai vu à Repelen, la musique inspirée que j’y ai entendue, m’obligent à renverser cette proposition.

Mario Schönwälder, Repelen 2014 / photo S. Mazars
En matière artistique, c'est précisément la continuité qu'il faudrait valoriser. Car c’est à l’existence de tels « suiveurs », qui sont d’abord des fans avant de devenir eux-mêmes des artistes, que les pionniers doivent d’être perçus rétrospectivement comme des précurseurs. Précurseurs de quoi sinon d’une école destinée à leur survivre, cultivée par d’autres qu’eux-mêmes ? Si BK&S et tous les groupes dits de la deuxième génération de la berliner Schule n’existaient pas, leurs aînés seraient probablement oubliés ou regardés comme des bizarreries du passé. C’est le destin de toute innovation sans postérité. Par définition, seule la postérité fonde la culture. C'est parce qu'il y a transmission d'une culture que celle-ci peut rester vivante. Et ce sont les passionnés comme BK&S qui la maintiennent en vie. Leur mérite est d’autant plus grand qu’il s’agit ici de musique électronique. Le simple fait qu’il soit possible d’entretenir un style particulier, dans un contexte où les instruments eux-mêmes peuvent changer tous les ans, relève du miracle.

BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
10 Years of Repelen, le 1er mars 2014 avec BK&S, Raughi Ebert, Thomas et Eva Kagermann


BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
C’est une ambiance radicalement différente qui attend le spectateur le lendemain, pour la soirée anniversaire intitulée 10 Years of Repelen. Le style, la patte et même l'humour du trio restent identiques, mais le répertoire a complètement changé (le dernier disque de la bande, Repelen – The Last Tango, fort opportunément sorti la veille, permet d’en juger). Plus en retrait, Bas, Detlef et Mario laissent s’exprimer largement leurs deux invités, le guitariste Raughi Ebert et le violoniste Thomas Kagermann, au point de leur laisser la scène lors du dernier rappel, The Last Tango, dialogue aérien entre la guitare et le violon écrit par les deux hommes, qui se connaissent bien. Detlef Keller, qui s’est donné la peine d’apporter sa volumineuse harpe laser, ne va l’utiliser qu’une seule fois, lors du deuxième rappel.

BK&S & friends, Raughi Ebert et Thomas Kagermann, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Raughi Ebert et Thomas Kagermann
Aussi à l’aise à la guitare classique, à la guitare électronique ou au sitar, Raughi vient du flamenco, tandis que Thomas, issu d’une famille d’artistes, a suivi un cursus classique et folk. Cette formation à cinq est presque un groupe à part entière, qui développe un style propre, où la Berlin School serait encore palpable, mais qui ne serait déjà plus de la Berlin School, où la World Music ferait son apparition, mais qui ne serait pas encore de la World Music. Car les cinq musiciens s'accordent si bien, et de telle façon, qu’il en devient impossible de voir en l’un ou l’autre une pièce rapportée destinée seulement à apporter sa touche d'exotisme. L’alchimie est ici infiniment plus subtile. Elle ne fonde pas une simple fusion de genres, elle fonde elle-même un genre en soi.

BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Les figures de danse d'Eva-Maria Kagermann-Otte

BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Or la musique n’est qu’un des aspects de ce spectacle complet. Les vieilles pierres et les vitraux de l’église, de même que les jeux de lumière qui les mettent si bien en valeur font incontestablement partie du tableau. Mais le clou du spectacle, ce sont bien sûr les interventions d’Eva-Maria Kagermann-Otte, danseuse contemporaine qui dit s’inspirer des mouvements de la danse butō, et qui crée elle-même ses intrigants costumes. A trois reprises, Eva surgit devant la scène et entame un véritable dialogue avec les musiciens, spécialement avec son violoniste de mari, comme si elle devenait pour un temps le chef d’orchestre du groupe. Un bel endroit, des artistes inspirés, beaucoup de passion et finalement peu de moyens : il n’en fallait pas plus pour créer ce spectacle éblouissant.

BK&S & friends, Eva-Maria Kagermann-Otte, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Eva-Maria Kagermann-Otte
Setlist (28 février) : Direction Green One. – Direction Green Two. – From Green to Yellow. – [rappel] Red One.

Setlist (1er mars) : Storm Chaser. – Babylon Road. – Far From India. – Tranzz08. – Frozen Nights. – Philadelphia. – Shiauliai. – Skinner’s Run. – [rappels] Tea With An Unknown Girl. – Source of Life. – The Last Tango.

BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars
Mario Schönwälder et Thomas Kagermann à la flûte

Prochains rendez-vous avez BK&S


– Near Full Moon Konzert, Kurhotel an der Therme, Bad Orb, 11/07/2014
– Full Moon Konzert, Kurhotel an der Therme, Bad Orb, 12/07/2014
– 20 Years of BK&S, Planetarium am Insulaner, Berlin, 27/09/2014
– Dechen Cave Concert (avec Pyramid Peak), Dechen Cave, Iserlohn, 25/10/2014


BK&S & friends, Repelen 2014 / photo S. Mazars