vendredi 24 janvier 2014

La musique d'Uwe Reckzeh : fan avant tout


Le terme même de « musique électronique traditionnelle » met en évidence le paradoxe d'une musique par définition à la pointe de la technologie, mais toujours produite « à l'ancienne » par d'authentiques artisans, à rebours du marché et de l'industrie. L'âme de cette musique n'est donc pas seulement une affaire de technologie. C'est aussi un état d'esprit. J'ai rencontré l'un de ces artisans, talentueux et dévoué : Uwe Reckzeh. Depuis 1997, Uwe cultive inlassablement le sillon de la Berlin School, loin des sirènes du mainstream. En octobre dernier, il a publié chez MellowJet-Records son dixième album, Virtual Minds, qui contient sans doute, avec Themes from Iceland, l'un de ses titres les plus aboutis. Le 25 janvier 2014, Uwe Reckzeh participait aux Virtual Nights, un événement organisé par le label de Bernd Scholl : son unique concert cette année.


Uwe Reckzeh, Syngate Festival, Satzvey Castle, 21/04/2007 / photo A. Savin / source : Wikipedia
Uwe Reckzeh au Syngate Festival, Satzvey Castle, 21 avril 2007 (photo A. Savin)

Entre Beckum et Strasbourg, 20-22 janvier 2014

Uwe, raconte-moi ton premier contact avec la musique électronique.

Uwe Reckzeh – Autobahn, de Kraftwerk, fut le premier morceau de musique électronique à jamais parvenir à mes oreilles. Le chant et les paroles ne m'intéressaient pas particulièrement, mais dès les premières mesures, j'ai accroché aux sons électroniques qui sont ensuite restés gravés dans mon esprit. Encore aujourd'hui, je me souviens exactement du moment où j'ai entendu pour la première fois Oxygène 4 de Jean-Michel Jarre. J'étais tranquillement assis à faire mes devoirs lorsque le morceau, qui n'a rien perdu de sa splendeur, a commencé à retentir dans le poste. J'ai aussitôt tout arrêté pour me concentrer sur la radio, en espérant que le DJ n'oublie pas d'annoncer à la fin le titre et l'interprète, ce qu'il a heureusement fait. Je n'ai pas attendu bien longtemps avant d'acheter le disque. Et lorsque, quelques semaines plus tard, un camarade de classe m'a prêté quatre 33 tours de Tangerine Dream, je suis carrément resté sans voix. Pendant des heures, j'ai fait tourner en boucle Ricochet (1975), une face après l'autre, puis Stratosfear (1976) et Encore (1977). Après, ce fut Klaus Schulze avec Moondawn (1976) ou Timewind (1975), pour ne citer que quelques titres. Avec le temps, je n'ai plus cessé de découvrir d'autres musiciens dans le même genre.

Tu habites à Beckum. Or il me semble que le centre de gravité de ce que l'on nomme aujourd'hui la Berlin School ne se trouve nullement à Berlin, mais précisément en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, où se trouvent désormais le plus grand nombre de fans et d'artistes. Qu'en penses-tu ?

UR – C'est exact, et il existe une raison très précise à cela : Winfrid Trenkler ! Winfrid Trenkler était alors l'un des animateurs de la WDR 1, la radio régionale de Westphalie qui émettait depuis Cologne. C'est justement à lui que je dois d'avoir entendu Jarre pour la première fois. Apparemment, l'audience de ce type de musique était si importante à l'époque que la station lui a confié une émission spécialisée, Schwingungen, d'abord tous les quinze jours, puis chaque jeudi de 22h05 à minuit. Pendant des années, je me suis fait un devoir de ne jamais rater un seul numéro. Les limites de l'émetteur analogique de la WDR expliquent presque à elles seules pourquoi cette région précise concentre aujourd'hui la plupart des fans de musique électronique. Aucune autre station ne diffusait régulièrement ce genre. Ce n'est que par la suite que la radio est passée sur le satellite, ce qui a permis à toute l'Europe de découvrir Schwingungen. L'émission a particulièrement bien marché aux Pays-Bas.

Il semble que tu ais attendu très longtemps avant de publier ta musique. Pour quelle raison ?

UR – Il me faut remonter loin en arrière. Pendant mes études, nous avions décidé, avec quatre camarades, dont mon meilleur ami Bernhard, de former un groupe de rock. Aucun de nous ne savait encore jouer d'un instrument. Je me suis décidé pour la batterie. Mais ce qui devait arriver arriva : le groupe s'est séparé au bout de six mois. Par la suite, j'ai tout de même tenté d'améliorer mon jeu de batterie en m'entraînant à la maison. Environ un an plus tard, Bernhard et moi nous sommes retrouvés pour fonder un nouveau groupe, Timewind, avec l'objectif, cette fois, de jouer de la musique électronique. J'ai obtenu un bon prix pour ma batterie, ce qui m'a permis d'acheter mon premier synthétiseur Moog. Pas un Minimoog, mais un Moog Prodigy. Plus tard, j'ai pu me payer un Korg Polysix, un instrument encore très cher à l'époque. Après notre séparation pour divergences musicales, je me suis retrouvé tout seul. Mais je n'étais pas prêt musicalement, et techniquement trop limité. Rien que d'enregistrer en multipiste m'aurait coûté une fortune. J'ai donc dû abandonner mon rêve de composer de la musique électronique. Et j'ai vendu l'ensemble de mes instruments. Environ quatre ans plus tard, grâce à une de mes connaissances, j'ai rencontré une personne qui possédait deux synthés mais qui ne savait pas s'en servir. Ce fut mon premier contact avec la technologie Midi. A travers une simple interface Midi, tout devenait paramétrable sur un Atari 1040 ST. J'en ai immédiatement acheté un (je le possède toujours). Enfin, je pouvais à nouveau faire de la musique. Et à nouveau, j'ai enrichi mon équipement. D'abord, un petit sampler, puis de plus en plus de synthétiseurs : un Korg Wavestation SR, les Roland JV 1080 et JD 990, le Roland D50 comme clavier maître, plus tard encore, un Korg N5. Avec ça, j'étais déjà capable de produire des morceaux parfaitement présentables. J'enregistrais sur un magnétophone DAT de Sony, la meilleure acquisition de ma vie !

Uwe Reckzeh - Behind the Northern Wasteland (version MellowJet) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh -
Behind the Northern Wasteland
Il me semble que tu as d'abord fait partie d'un groupe qui s'appelait Project. De quoi s'agissait-il ?

UR – Ce n'était pas un groupe, mais plutôt le projet commun de deux musiciens, consécutif à ma rencontre avec Karsten Loos à Beckum. Karsten est un artiste trance de premier ordre. Sous ses divers pseudonymes (Kay Stone, Dee Mark, Kasuma, Impaxx), il a connu un grand succès sur cette scène. Karsten, la chanteuse Susi Vering et moi-même avons eu un jour l'idée d'une collaboration qui permettrait à chacun d'entre nous, de son côté, dans son propre style, de présenter son travail. Le résultat, Trance-Meditation, a été publié en CD-R sous le nom de Project. Un double CD, Universe, a suivi. Mais en 1997, il était déjà temps pour moi de publier mon premier album solo, Behind the Northern Wasteland, qui m'a permis d'atteindre l'année suivante la place de second meilleur espoir aux Schwingungen Awards. Un beau succès à mes yeux.

Pourquoi t'es-tu finalement lancé dans cette carrière solo ?

UR – J'aurais bien sûr préféré collaborer avec d'autres musiciens. Mais Beckum n'est pas une grande ville et je dois bien être le seul dans les environs à pratiquer la musique électronique. Mais c'est surtout mon intérêt pour ce genre très particulier que représente la musique électronique traditionnelle qui m'a amené à devoir suivre mon propre chemin. Behind the Northern Wasteland a répondu à ce constat.

Uwe Reckzeh - Timecode (couverture originale) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh - Timecode (2003)
Comment décrirais-tu ta musique ?

UR – Décrire ma musique ? Hmmm. Bon. D'abord, je cherche toujours à ne jamais devenir ennuyeux. Cela arrive très vite quand un morceau dépasse une certaine durée. C'est pourquoi, les 14 minutes de Themes from Iceland [de Virtual Minds, le dernier album en date, MellowJet Records, 2013] consistent en fait en une succession de trois ambiances très différentes. Je ne pratiquais pas autrement sur Metamorphosis Part I-III [de l'album Timecode, 2003]. Certains n'hésitent pas à classer ma musique dans la Berlin School. C'est en partie justifié si l'on entend par là un style dominé par les séquences et les nappes. Ce qui est effectivement mon cas.

Je vois même en toi l'un des héritiers d'un genre bien particulier de la Berlin School : le son de Tangerine Dream du début des années 80. Me suivrais-tu jusque là ?

UR – Je suis un inconditionnel bien connu des Tangerine Dream, cela doit forcément resurgir sur ma musique ici où là. Ils ont connu leur meilleure période dans les années 70 et 80, avec Edgar Froese, Chris Franke et Peter Baumann, puis évidemment Johannes Schmoelling. Mais je cherche toujours à mettre en forme ma propre musique sans penser à eux, en tout cas pas volontairement, encore moins en les copiant.

Qu'écoutes-tu dans le domaine de la musique électronique… et en dehors ?

UR – La musique électronique est particulièrement fertile. En dehors de Tangerine Dream, j'apprécie Redshift, Ron Boots, Stefan Erbe, Robert Schröder et encore et toujours Michael Hoenig, tout particulièrement. Je pourrais en citer d'autres. Sinon, je suis assez éclectique : j'écoute les Rolling Stones, Jethro Tull, Grobschnitt et même le maintream qui passe à la radio.

Uwe Reckzeh - Virtual Minds (MellowJet) / source : discogs.com
Uwe Reckzeh - Virtual Minds (2013)
Comment se déroule la conception d'un de tes albums, par exemple du dernier, Virtual Minds ?

UR – J'ai toujours opéré de la même manière. Seule la technique a évolué. Quand j'ai enregistré mon premier album, les plugins VST, ces logiciels qui permettent d'émuler un synthétiseur directement sur ordinateur, n'existaient pas encore. Le travail s'en est trouvé d'autant plus facilité. Le plus important à mes yeux n'est pas tant la multitude des sons accessibles que la musique qui en résulte. C'est en cela qu'un PC véloce repousse vraiment les limites.

Dans le domaine de la musique électronique, je me demande dans quelle mesure l'inspiration peut réellement être indépendante de la technologie. Comment procèdes-tu toi-même ? Traduis-tu en sons des mélodies que tu as d'abord imaginées dans ta tête ou bien n'as-tu aucune idée de ce que tu vas jouer avant d'avoir allumé tes synthétiseurs ?

UR – Je m'assieds simplement devant mes appareils sans savoir ce qui va en découler. Les idées surgissent de tâtonnement sur les sons, d'essais de différentes harmonies ou même d'effets. Je compare volontiers mon processus de création à un jeu de briques Lego. Dès que j'ai trouvé la bonne brique, les autres s'emboîtent ensuite les unes dans les autres, jusqu'à construire toute une pièce. C'est donc de l'assemblage de différents éléments que naissent mes morceaux. Parfois, il m'arrive de ne pas trouver la brique suivante. Je dois alors laisser tomber. Un grand nombre de morceaux inachevés dorment de la sorte sur mon disque dur.

Analogique ou numérique, matériel ou logiciel, synthèse ou sample… As-tu une préférence ?

UR – De nos jours, on ne peut presque plus distinguer entre instruments analogiques et numériques. Il n'y a pas de différence de principe entre les synthés numériques et les logiciels de synthèse. Même les synthés analogiques font aujourd'hui l'objet d'une émulation efficace sur PC. C'est encore plus intéressant dans le domaine du sampling ou du rompling. De nombreux programmes pour PC peuvent très bien tenir lieu de sampler ou de rompler. Je travaille à présent exclusivement avec des logiciels de synthèse sur mon PC. D'abord parce que je n'aurais pas assez de place chez moi pour entreposer l'équipement correspondant. D'autre part, les synthés VST sont infiniment moins chers que leur équivalent matériel. A condition, cela va de soi, de disposer d'un ordinateur puissant. Mon instrument favori est un synthétiseur VST, le Zebra2 de U-He, sur lequel j'ai construit toutes mes dernières séquences. Pour les nappes, j'utilise Omnisphere, de Spectrasonics, à la fois comme synthétiseur et comme rompler.

Et en temps qu’auditeur, achètes-tu toujours de CD ou t’es-tu mis au téléchargement ?

UR – Je continue à acheter des CD, ce qui m’évite d’avoir à les graver moi-même et à devoir imprimer les jaquettes. Cela dit, je me réjouis que de telles possibilités existent.

Mais si un public toujours plus large télécharge des fichiers compressés, genre mp3, pour les stocker directement sur l’iPad, à quoi cela sert-il encore de se donner autant de mal pour enregistrer, mixer et masteriser correctement un album ?

UR – Là-dessus, tu as parfaitement raison. Mais crois-moi, beaucoup de fans de musique électronique attachent encore beaucoup de valeur à un enregistrement de qualité. De profondes basses, de magnifiques nappes, voilà des choses qu’on ressent bien mieux sur un bon système hi-fi.

Lors du festival Electronic Circus, je t’ai vu t’occuper de mixage à la console au fond de la salle. Est-ce que ça fait partie des disciplines que tu as étudiées ?

UR – Je connais les gars de l’Electronic Circus depuis de nombreuses années. Alors, quand ils m’ont demandé si j’étais prêt à leur prêter main forte, j’ai naturellement dit oui aussitôt. Je dois cependant avouer que ce n’était pas moi, le responsable du mixage ce soir-là. Chaque concert avait son propre ingénieur du son. Pour répondre à ta question : non, je n’ai pas étudié ce métier. Mais je ne rate jamais une telle occasion de fureter et d’apprendre des autres.

Que fais-tu dans la vie ? La musique t’a-t-elle permis de devenir professionnel ?

UR – Wow, ce genre de chose n’arrive pas souvent ! Je ne me suis pas tourné vers la bonne musique pour espérer en faire mon métier. Ce n’est rien d’autre qu’un violon d'Ingres. Sinon, je travaille dans la fonction publique.

Tu as autoproduit tous tes premiers disques, mais ils étaient distribués par Cue Records. Pourquoi ce choix ?

UR – Cue Records ne produisait pas mes CD, mais en effet, Jörg Strawe se chargeait de la partie distribution. Cue était à l’époque le plus important distributeur de musique électronique d’Allemagne. Cela représentait pour moi un sacré avantage, dans la mesure où Jörg participait à tous les concerts de musique électronique, où il tenait son point de vente. Grâce à lui, tous les aficionados pouvaient se procurer mes disques, ou en commandant sur le site. Beaucoup d’autres musiciens ont bénéficié de ce système.

Dans ce cas, pourquoi avoir choisi en 2006 de travailler avec un véritable label, Syngate, puis de passer chez MellowJet deux ans plus tard ?

UR – Pour être en mesure de distribuer des CD, il faut d’abord les fabriquer. Pendant toute ma période chez Cue, je devais forcément m’occuper de tout moi-même. C’est alors qu’un heureux hasard m’a mis sur la route de Lothar Lubitz. J’ai pu lui donner un exemplaire de mon disque Point North [2005]. Nous avons vite décidé de travailler ensemble. A partir du moment où mes disques ont été produits et distribués par Syngate, je n’ai plus eu besoin de me soucier de la fabrication des CD-R. Et quand, en 2008, Bernd Scholl (qui venait lui aussi de Syngate) a fondé son label MellowJet-Records, j’ai résolu, après quelques tergiversations, de le rejoindre. Je suis particulièrement satisfait de cette décision aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’un label peut faire pour toi, que tu ne puisses faire toi-même ?

UR – Beaucoup de choses, en vérité ! MellowJet-Records assume la production, le mastering et la distribution des CD. Bernd fait de la promotion tous azimuts. C’est une excellente chose. Je n’ai plus à m’en préoccuper.

Tu n’as pas l’air très actif sur le web. Qu’attends-tu d’un tel outil ?

UR – Oui, on peut vraiment dire que je ne suis pas très présent sur Internet, même s’il m’arrive de me connecter. Je n’ai pas de site officiel. Dans le temps, je me suis créé un compte MySpace. Malheureusement, la refonte du site a largement dégradé sa qualité. Facebook est apparu comme une alternative. Mais je ne suis pas du genre à laisser des commentaires sous chaque photo. C’est trop pour moi. Tout musicien, ou presque, a un compte Facebook. Par ce biais, je peux donc recevoir des échos sur ma musique, ou en donner en retour.

Tu prépare en ce moment ton prochain show à Münster. A quoi le public doit-il s’attendre lorsqu’il se déplace à l’un de tes concerts ?

UR – Je prépare le programme de Münster depuis un long moment. Comme je ne me produis pas si souvent en live, c’est une bonne occasion pour moi de présenter mon travail. J’ai prévu de jouer une sélection de mes deux derniers disques [Mirror Images, 2012, et donc Virtual Minds], plus trois titres inédits. Tout ce que je peux promettre, c’est qu’on ne s’ennuiera pas. Si on y ajoute les superbes animations visuelles, je crois que tout va très bien se passer.

As-tu prévu d’autres dates, ou un nouvel album ? Quels sont les plans pour 2014 ?

UR – Je suis un musicien de studio. Je monte donc rarement sur scène. Pour le moment, il s’agit de l’unique concert prévu en 2014. En même temps, l’année commence à peine. Quant à savoir si je vais sortir un autre disque, je n’ai encore rien planifié non plus dans ce sens. Mais… qui sait ?


jeudi 16 janvier 2014

Moonbooter : Bernd Scholl, musicien dans la Lune, producteur aux idées claires

 

Depuis la création de son label indépendant MellowJet-Records en 2007, Bernd Scholl s’est imposé comme une figure incontournable de la scène électronique traditionnelle allemande, et l’un des rares devenus professionnels. Sous son nom de scène Moonbooter, il s’apprête à publier un nouvel album, Still Alive, moins d’un an après la parution du précédent, l’envoûtant Zeitenwende. A l’occasion d’un échange sur Internet, Bernd raconte sa carrière, explique son travail de producteur de disques, et livre ses réflexions avisées sur son métier et sur l’industrie du disque.


Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd Scholl alias Moonbooter

Entre Olef et Strasbourg, 2-15 janvier 2014

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd, quand as-tu décidé de devenir musicien ?

Bernd Scholl – Je crois que ce n'est pas quelque chose qu'on décide. On l'est ou on ne l'est pas. Aussi loin que je me souvienne, j'ai joué du clavier. J'ai reçu mon premier orgue vers l'âge de 6 ans. Mes parents m'ont constamment soutenu dans cette direction. Mais curieusement, j'ai toujours essayé de composer mes propres mélodies. Reproduire des morceaux existants n'a jamais été mon truc.

Pourquoi la musique électronique ?

BS – Je me suis souvent posé la question. Le fait d'être attiré par un style de musique plutôt qu'un autre – rock, jazz, pop, punk, classique ou, comme moi, électronique – doit avoir quelque chose à voir avec les gènes. Dans mon enfance, j'ai été abreuvé aux genres alors diffusés en boucle par les médias, ce qui dans l'Allemagne des années 70 signifiait rock, variété et Schlager. Et pourtant, c'est vers l'électronique que je me suis tourné. En plus, j'ai vite remarqué que ce genre permettait une indépendance totale. Pas besoin de fonder un groupe, je peux concrétiser toutes mes idées au moment où je le désire. La passion de la technologie a aussi joué son rôle. Aucun instrument n'offre une palette de sons aussi riche que le synthétiseur. Des sons jamais entendus auparavant. Pour moi, ça fait aussi partie de la magie de l'électronique.

Comment as-tu choisi ton nom de scène ?

BS – J'utilisais Moonbooter comme pseudonyme sur Internet depuis le milieu des années 90. J'ai ensuite décidé de le reprendre pour mon projet musical, dans la mesure où il correspond parfaitement à ce que je veux faire. Moon, la Lune, illustre le thème de l'espace : la Nasa, les missions lunaires, l'univers, etc., mais aussi le désir de connaissance et d'aventure. Quant au suffixe booter, il s'agit d'un terme technique lié à ma passion pour l'informatique.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Tu as d'abord été DJ. Tu viens donc du monde de la trance et de la techno.

BS – Ce n'est qu'en partie vrai. Je suis d'abord un enfant de la synthpop, ce qui m'a amené à fréquenter intensément le mouvement acid, house et trance qui s'est ensuivi. Parallèlement, j'ai toujours écouté la musique électronique classique de Jean-Michel Jarre, Klaus Schulze, Robert Schröder ou Frank Duval, essentiellement grâce à l'émission Schwingungen, qui passait chez nous à la radio chaque semaine. De la fin des années 80 au début des années 90, j'ai en effet travaillé ça et là comme DJ, et pris part à plusieurs projets clubs couronnés de succès. Mais c'est sans regret que j'ai laissé tout ça derrière moi. Car au milieu des années 90, la techno a subitement sombré dans le mercantilisme. Un nouveau titre sortait toutes les heures. Ça ne m'intéressait plus. Je me suis alors forgé l'étrange conviction qu'on ne devrait pas gagner d'argent en faisant de la musique. Que musique et commerce devraient rester séparés.

As-tu alors complètement abandonné la musique ? Qu'as-tu fait entre 1994 et 2004 ?

BS – J'ai préféré suivre une formation, qui m'a permis de travailler pendant quinze ans comme technicien dans une grande entreprise informatique. Les dernières années, j'étais devenu formateur professionnel. Mais la musique ne m'a jamais quitté. A tout moment, mon studio était prêt. Pendant tout ce temps, je n'ai à aucun moment cessé d'accumuler des idées. Il m’arrive d’y puiser encore aujourd'hui. Et c'est en 2007 que je me suis jeté à l'eau en fondant mon propre label [cf infra].

Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de publier ton premier album ?

BS – En fait, j'ai publié des disques à cette époque, mais il fallait toujours qu'ils plaisent aux autres, ce qui m'obligeait à faire des compromis. Du coup, je ne les aime plus du tout. Dans les années 80 et surtout 90, beaucoup de mes idées étaient encore impossibles à réaliser techniquement. La technologie manquait et les appareils coûtaient encore trop cher. Quand, au tournant du millénaire, on a enfin commencé à construire les digital audio worstations comme je les avais toujours rêvées, j'ai enfin pu me tourner à nouveau vers l'avenir. J'ai toujours trouvé l'avenir bien plus excitant que le regard rétrospectif.

Ce premier album, Teralogica, est paru chez Syngate en 2005. Comment cela s'est-il produit ?

BS – Le plus simplement du monde. Après avoir envoyé des démos un peu partout, jai été remarqué par Lothar Lubitz, le fondateur de Syngate. Nous nous sommes rencontrés et avons discuté immédiatement tous les détails.

World of Apes représente une exception dans ta discographie. Il s'agissait pour toi de dénoncer les dangers du nucléaire. Peux-tu préciser ton opinion ?

BS – Le message est le suivant : l'énergie atomique, c'est de la m****. Son existence est une menace pour le monde et pour l'avenir de l'humanité. Or la fin de la guerre froide n'a pas écarté cette menace, au contraire. Après Hiroshima, Nagasaki, Tchernobyl et Fukushima, que nous faudra-t-il encore pour comprendre ? Avec World of Apes 1 [2010] puis World of Apes 2 [2011], j'ai simplement voulu rappeler ce sujet à notre bon souvenir. Les deux albums m'ont aussi obligé à faire des recherches, j'en ai profité pour beaucoup apprendre.

Moonbooter - Zeitenwende - MellowJet-Records (2013) / source : Bernd Scholl
Moonbooter - Zeitenwende (2013)
Zeitenwende (2013), ton dernier album, raconte-t-il aussi une histoire ?

BS – En principe, tous mes disques sont des concept-albums. Je ne peux rien commencer sans avoir une idée très claire en tête. C'est important. Pour Zeitenwende, il s'agissait de tout faire autrement, de renverser complètement le processus de production. Cette fois, j'ai donc commencé à composer les mélodies au clavier avant de les transposer au synthé. J'ai délibérément expérimenté, utilisé des instruments inhabituels.

A présent, te sens-tu plus proche de la musique électronique traditionnelle ou de la techno de ton passé ?

BS – Je ne raisonne pas de cette façon. L'enfant d'un père noir et d'une mère blanche n'est pas ou noir ou blanc, il est métis. C'est également mon cas musicalement. Les influences de mon passé sont évidentes. Dès la première écoute, les fans de musique électronique peuvent avoir l’impression que Moonbooter repose essentiellement sur le rythme. Mais s'ils écoutent plus attentivement, où s'ils viennent à mes concerts, ils découvrent alors que ma musique n'est pas animée par un seul mais bien par deux cœurs, parfaitement synchronisés. D'un côté, ma passion pour la trance, ses moments de tension paroxystiques, ses accroches mélancoliques, ses séquences monotones. De l'autre, les douces profondeurs de la musique électronique que j'aime tant. Je vois mes morceaux comme une porte d'accès à cette double tradition musicale. Beaucoup les apprécient pour cette raison. Et si je veux me diriger dans une voie plus expérimentale, eh bien rien ne me l'interdit. C'est également apprécié. Tout est permis en musique électronique. Ce mélange des tendances les plus contemporaines et du classicisme me permet toujours de créer quelque chose de neuf. C'est cette possibilité qui fonde mon style et me plaît par-dessus tout. C'est aussi pourquoi, ma musique ne se laisse pas si facilement ranger dans un genre particulier.

En effet, Zeitenwende est un disque hautement atmosphérique, mais qui n'en repose pas moins sur des rythmes rapides en arrière-plan. Est-ce ta marque de fabrique ?

BS – Oui, c'est bien une marque de fabrique, car c'est très exactement cela que je souhaite faire. J'entends souvent : « Tiens, cette chanson sonne typiquement Moonbooter ». Voilà un jugement que j'apprécie particulièrement. Cela signifie que les gens reconnaissent mon style en ce qu'il a d'unique. Quand tant d'artistes, notamment dans le domaine de la musique électronique, se copient mutuellement au point d'en devenir interchangeables, alors aucun d'entre eux ne peux plus prétendre apporter quelque chose en propre. C'est terrible. La multiplication des synthétiseurs masque mal le manque d'originalité de ces groupes, qui ne sont en définitive que des groupes de reprises de Schulze, Jarre ou Tangerine Dream. Chez MellowJet, je fais toujours extrêmement attention à ce que chaque artiste ait sa propre identité.

Que prépares-tu en ce moment ?

BS – Je viens d'achever mon nouvel album, intitulé Still Alive. .Au départ, j'avais prévu de travailler une fois de plus sur le thème de l'espace, mais les événements douloureux que l'année 2013 m'a apportés dans ma vie privée m'ont poussé à traduire en musique les sentiments et les pensées accumulés en ces circonstances. Cela m'a fait du bien, et m'a beaucoup aidé dans mon travail. Il s'agira donc d'un disque très personnel, même s'il contiendra son lot de moments légers. Il ne faut pas s'attendre à un pur bloc de mélancolie.

Que préfères-tu ? Les synthétiseurs analogiques ou numériques ? Le matériel ou les logiciels ? Peux-tu me décrire ton équipement en studio et sur scène ?

BS – J'utilise tout, absolument tout. Des synthés analogiques anciens (Moog), récents (Novation Bass Station II, DSI Tetra) ou virtuels (Access Virus TI), des synthés numériques (Roland D-50, Yamaha SY77), l'iPad, des Groovebox (Native Instruments Maschine, Roland MC-505), des rompler (Korg M3), des plugins, des instruments conventionnels et même ma propre voix. Un seul critère : l’instrument doit m’inspirer. Je ne monte jamais sur scène sans mon Virus TI, un Korg M3 et une Groovebox (avant, un Yamaha RM1X, désormais Native Instruments Maschine 2). Ces trois appareils couvrent 90% des sons nécessaires. Le reste vient de l'ordinateur. Pour certains sons très spécifiques, je me contente de les sampler en studio et de les charger sur mon Korg M3. C'est plus rapide, plus précis et surtout plus sûr en concert. Je me débarrasse régulièrement d'anciens synthés pour en acheter de nouveaux. Cela fait des années que, pour des raisons ergonomiques, j'ai dû arrêter de collectionner et d'accumuler des appareils. Mon site Internet rend toujours compte de la disposition la plus récente de mon studio.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Bernd Scholl présente son « Skyflight Studio 2 » à Olef, en Allemagne

Qu'est-ce qui t'a déterminé à fonder ta propre maison de disque, MellowJet ?

BS – C'était un rêve de longue date. Mais ce n'est qu'en 2007 qu'un concours de circonstances m'a poussé à prendre une décision. Créer ce label indépendant m'a permis de tout recommencer à zéro. C'est la meilleure décision de ma vie.

Ne s'agissait-il pas d'une décision risquée dans le contexte de l'époque marqué par la chute du marché du disque et le piratage ?

BS – Il y avait évidemment un gros risque. Personne ne sait de quoi demain sera fait dans l'industrie du disque. Je ne cours pas après la dernière mode. Je m'y épuiserais inutilement. Je préfère me concentrer sur ce qui me plaît et sur ce que je peux me permettre. Bien sûr, le téléchargement illégal n'arrange rien. Pour moi, le marché de la musique devrait consister en un contrat entre le musicien et son public. Le musicien offre un produit qui durera toute une vie. Dans cent ans, le consommateur pourra y retrouver un plaisir intact. Ça vaut bien le prix d'un achat.

Gères-tu le label tout seul ?

BS – Je gère seul l'entreprise et les affaires courantes. Mon épouse m'aide pour les comptes et la production des disques. Elle m'offre aussi un regard extérieur impartial. C'est elle qui me ramène toujours à la réalité et qui me conseille pour les décisions importantes. Il m'arrive aussi de recourir à des travailleurs indépendants : des illustrateurs pour les pochettes, des développeurs pour certains aspects du site internet, ou des photographes.

Produisez-vous des CD ou bien des CD-R ?

BS – Chez nous, le CD constitue l'exception. Il y a plusieurs raisons à cela. De plus en plus de clients préfèrent commander nos albums sur le site en téléchargement direct (MP3 ou FLAC). Beaucoup aiment profiter de leur achat immédiatement au lieu d'attendre la livraison d'un CD. Nos liens de téléchargement comportant également la jaquette dans son intégralité, ils constituent une alternative très intéressante au disque physique. En plus, ils reviennent moins cher. D'autre part, de plus en plus de fans utilisent leurs propres lecteurs numériques à disque dur, ce qui les oblige de toute façon à ripper leurs CD. Ensuite, si nous gravons des CD-R, ils n'ont rien à envier aux véritables CD. Depuis environ deux ans, nous faisons imprimer tous nos nouveaux livrets par un imprimeur professionnel. Les disques eux-mêmes sont fabriqués dans une usine de pressage et imprimés en couleurs, d'où leur prix de revient élevé. Le tout est vendu sous blister. Au final, les CD-R que nous proposons  rivalisent largement avec les CD du commerce, ce que nous confirment tous les retours que nous recevons de nos clients.

MellowJet-Records logo / source : Facebook MellowJetRecords
A part sur le site, où peut-on se procurer les disques MellowJet ? En trouve-t-on dans le commerce ?

BS – Nos disques se vendent très bien partout ! Nous sommes présents chez tous les distributeurs impliqués dans cette scène électronique classique. Mais pas en magasin. Le commerce et la musique de genre, c'est mort. Trop d'efforts pour peu de résultats. Nous vendons également pas mal d'albums sur les plateformes comme iTunes, MusicZeit, etc. Le web a joué un rôle majeur pour notre développement.

Quels genres sont représentés chez MellowJet ?

BS – MellowJet-Records est en principe ouvert à tous les genres de la musique électronique. J'exclus néanmoins la musique électronique trop expérimentale ou hypnotique, qui ne m'inspire pas vraiment. Sinon, nous accueillons volontiers toutes sortes de genres : ambient, chillout, spacerock, synthpop, soundtrack, berlin school, intelligent dance music, world music, musique électronique symphonique, un peu de techno, méditation, electronica… Mais de telles distinctions ne sont pas toujours pertinentes. Tout artiste est le bienvenu chez MellowJet, pourvu que sa musique ait quelque chose à voir avec l'électronique, qu'elle me séduise, qu'elle soit bien produite et qu’elle explore un style qui lui est propre.

Qui sont les musiciens emblématiques du label ?

BS – Wellenfeld a été le premier groupe MellowJet. C'est un duo à qui on doit une musique géniale, en constante évolution. Uwe Reckzeh, Harald Nies et Faber font partie des artistes solo que j'estime à la fois en tant que musiciens et en tant qu'hommes, comme tous les autres artistes MellowJet. Personnellement, j'apprécie beaucoup le travail de Dithmar et Erez Yaary. J'ai aussi été bluffé par le dernier album d'Otarion. Quelques pointures de la scène électronique sont aussi passées par MellowJet, comme Harald Grosskopf, Bernd Kistenmacher et Mythos. Avec Bernd Kistenmacher, nous avons produit quatre albums couronnés de succès. Parallèlement, j'essaie toujours de promouvoir des artistes débutants ou moins connus, comme Weedekind en ce moment. C'est très volontiers que je leur consacre du temps, même s'il m'est arrivé de connaître parfois quelques déceptions. Mais c'est normal.

Tu as même travaillé avec un Français, Alpha Lyra.

BS – J'ai rencontré Christian Piednoir il y a quelques années lors d'un concert de Bernd Kistenmacher au planétarium de Bochum. C'est là qu'il m'a donné une démo de son album Music for the Stars 2, que nous avons publié sur MellowJet [en 2010], tout comme Space Fish [l'année suivante].

En plus de ton travail de musicien et de producteur, j'ai remarqué que tu écrivais aussi beaucoup pour la presse spécialisée.

BS – Etre musicien de musique électronique entraîne forcément une grande familiarité avec les instruments et les nouvelles technologies. Trente ans d'expérience m'ont permis d'acquérir une certaine expertise. Par ailleurs, j'ai toujours eu la fibre enseignante. C'est pourquoi, il y a environ dix ans, j'ai commencé à écrire des articles techniques dans des magazines musicaux puis sur des portails en ligne. Il s'agit essentiellement de tests de matériel ou de logiciels, mais aussi de toutes sortes de contributions sur des sujets liés à la musique. Il m'est même arrivé de mener des interviews. Ces activités m'ont toujours intéressé, dans la mesure où elles me permettent de rester à la page, de continuer à apprendre, et même de gagner quelques euros.

Vis-tu de ton art ?

BS – Oui, la gestion du label et mon travail de musicien sont devenus mon métier. En plus de MellowJet et de Moonbooter, il m'arrive de faire du mastering pour d'autres artistes, je produis des musiques de films, je donne des concerts. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl

Aujourd'hui, la musique électronique traditionnelle semble circonscrite à une niche. Etait-ce le cas dans le passé ?

BS – Il nous faut ici procéder à une distinction. La berliner Schule et la musique électronique expérimentale, en tant qu'elles font partie de la musique électronique traditionnelle, n'ont jamais transporté les masses. Ce sont des genres trop spéciaux, dont beaucoup d'auditeurs n'ont pas la clé. D'un autre côté, si on considère que toute musique instrumentale produite à l'aide d'instruments électroniques est à classer parmi la musique électronique, alors il devient évident qu'il ne s'agit plus d'une niche. Pour ne parler que de bandes originales de films, c'est même quasiment un standard. On lui donne simplement un autre nom. La musique électronique a, je pense, manqué l'occasion d'imposer là sa propre terminologie.

Mais pourquoi les médias ne diffusent-ils plus de musique électronique traditionnelle ?

BS – Si la production musicale fonctionne comme toute autre entreprise commerciale, alors elle sera attentive aux chiffres et aux ventes. Dans cette affaire, la cupidité joue aussi un grand rôle selon moi. Les directeurs des antennes radiophoniques sont bien placés pour le savoir, mais la corruption les empêche d'y remédier. Intervient aussi l'idée que la musique électronique, c'est d'abord une musique produite par ordinateur, donc que n'importe quel imbécile peut enregistrer, donc que ça ne vaut rien. Cette façon de penser totalement absurde, ces préjugés, ont la vie dure. Ils sont malheureusement ancrés dans bien des têtes, en particulier celles des décideurs. A mon avis, il faudrait confier les responsabilités à des gens plus ouverts. Tant qu'un petit nombre décidera pour les autres, rien ne changera.

Que faire pour promouvoir ce genre ?

BS – Les labels, les musiciens et les différentes institutions liées à la scène électronique s'impliquent activement dans tout un travail de relations publiques, mais ne rencontrent pas toujours le succès mérité. Sans conteste, l'artiste de musique électronique le plus célèbre de tous les temps nous a été donné par la France, il s'agit de Jean-Michel Jarre. Mais je n'ai pas encore vu un Jarre encourager les jeunes talents d'une manière ou d'une autre. Quelqu'un comme lui aurait l'influence nécessaire pour organiser efficacement des festivals ou simplement utiliser son nom comme caution. Ce serait un bon début. Ceci reste valable pour tout artiste un tant soit peu connu. Mais chacun préfère s'occuper de ses affaires dans son coin. D'autres scènes, mieux structurées, soutiennent depuis des décennies leur propre postérité, et tout le monde y gagne.

C'est à Gütersloh que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Cette année, le programme du festival Electronic Circus consistait en un mélange très intéressant de Berlin School et de Synthpop. Est-ce l'avenir ?

BS – Ces deux univers ne se concilient pas si facilement. Ils sont musicalement très éloignés et poursuivent des objectifs totalement différents. Les nouvelles générations sont aujourd'hui gavées de junkmusic, de chansons calibrées de trois minutes, comme il existe de la junkfood. Je doute fort qu'un groupe issu de ce public puisse seulement envisager de composer un morceau de plus de 20 minutes. En fait, je ne vois guère que les jeux vidéo, grâce à leurs bandes originales, qui puissent encore donner accès à la musique électronique. Je pourrais même très bien imaginer mon propre travail dans l'un de ces jeux. En revanche, je crois que la Berlin School pure et dure aura de plus en plus de mal à conquérir de nouveaux fans.

Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Que représente Internet pour la musique ? Un excellent outil de promotion et de vente ? Une porte ouverte au piratage ?

BS – En matière de musique, Internet ne devrait servir qu'à présenter et à vendre son travail. Le piratage doit rester illégal. Malheureusement, personne ne s'intéresse sérieusement à la question. Aucune autorité ne me semble capable de prendre des mesures efficaces contre le piratage des logiciels, des films et de la musique. Les pirates devraient être poursuivis. D'un autre côté, Internet reste un outil important pour trouver des partenaires musicaux et pour développer ses propres projets. L'incroyable profusion qui le caractérise peut être décourageante, mais tout autant stimulante.

Le label MellowJet est-il lui aussi victime de la piraterie ?

BS – Oui, bien sûr ! Certains prennent ça comme un jeu, sans se douter que leur comportement délictueux peut aussi saccager des existences. Je parle aussi pour moi et ma famille. Nous avons rencontré à plusieurs reprises des cas où il nous était possible de déterminer très précisément le poids du téléchargement illégal. C'est pourquoi notre label propose chaque fois sans délai la solution alternative du téléchargement payant. En outre, un extrait de chaque chanson de chaque album est toujours accessible en pré-écoute sur le site. Enfin, nous publions chaque année une compilation gratuite en téléchargement. Nous ne pourrions pas faire plus en matière d'offre légale.

Mais que peut envisager un label indépendant comme mesure positive contre le téléchargement illégal ?

BS – Il existe d'abord de nombreuses solutions judiciaires, comme les mises en demeure adressées aussi bien aux pirates eux-mêmes qu'aux consommateurs, mais aussi la suppression des liens frauduleux. Tout cela fonctionne, mais prend du temps et manque d'efficacité. La meilleure solution consiste à sensibiliser les fans aux conséquences de ces pratiques sur la musique qu'ils aiment. De nouveaux talents potentiels ne seront plus détectés. Frustrés, des musiciens bien établis finiront par laisser tomber. Les projets les plus ambitieux ne seront plus finançables. Les labels disparaîtront, et avec eux, les concerts et les festivals. Ce n'est qu'en comprenant tout l'investissement que requiert la gestion de ma maison de disque, que le consommateur sera prêt à me rémunérer. Il faut comprendre qu'un grand nombre de pirates ne se lancent dans cette activité que pour générer les clics susceptibles d'attirer des annonceurs sur leur site. Si on ajoute les virus et les chevaux de Troie qui infestent les zips, mais aussi le risque d'être poursuivi en justice, je me demande comment les consommateurs de liens illégaux arrivent encore à dormir.


Moonbooter, Skyflight Studio 2, Olef / source : Bernd Scholl
Par ailleurs, l'offre musicale n'est-elle pas trop pléthorique, même dans l'univers de la musique électronique traditionnelle ?

BS – Oui, c'est en effet un phénomène à prendre en compte. Dans le lot se trouvent malheureusement une multitude de productions de piètre qualité : mauvaise qualité des CD ou CD-R, étuis bas de gamme, tirages confidentiels, enregistrements non masterisés, durées trop courtes (parfois moins de 30 minutes) et surtout mérites musicaux discutables. Cette médiocrité ne peut que décevoir le public. Elle rejaillit du même coup sur toute la scène. Les labels comme MellowJets ont au moins l'avantage de pouvoir fidéliser leurs clients sur le long terme. Chaque album tient ses promesses.

Que penses-tu d'Ampya et des plateformes de streaming dans le même genre ?

BS – Je n'aime pas trop les forfaits « musique à volonté ». Le concept même de buffet à volonté conduit souvent à la saturation voire à l'indigestion. C'est pareil en musique. J'estime davantage l'idée d'un choix sélectif de biens payants. En outre, ces plateformes flattent les goûts des masses, je n'y trouve pas ce que j'aime entendre. Donc, très peu pour moi.

Crois-tu que le streaming et l'iPod auront un jour raison du CD ? Dans ces conditions, comment la haute-fidélité pourrait-elle encore représenter un argument de vente ?

BS – Le CD subsistera. La diffusion en streaming restera toujours dégradée, pour de simples raisons techniques. Tout le monde ne dispose pas d'une connexion haut-débit. Mais un grand nombre de nos clients ne se satisfont pas du format MP3, même avec un débit de 320kb/s. C'est pourquoi, comme je le disais, nous proposons également chacun de nos albums au format FLAC non compressé. Les prochaines productions seront bientôt accessibles au format FLAC 48 kHz, en résolution 24 bits. Même le format 5.1 surround (DTS ou AC3) est disponible chez nous. Tout ça pour dire qu'il y aura toujours des amateurs de haute-fidélité. Cette clientèle m'est chère depuis la fondation de MellowJet, ce pourquoi je produis chaque CD avec le soin des détails et l’amour du travail bien fait. Selon moi, les lecteurs FLAC/Wave, qui envoient les données numériques directement vers l'ampli, sont la plus sérieuse alternative au CD. Grâce à eux, c'en est fini des défauts de moulage, des rayures à la surface du disque, ainsi que de tous les problèmes inhérents au format lui-même (tramage, dynamique, correction des erreurs, etc.). C'est le grand avantage de ces formats 100% numériques : ils sont et resteront à jamais la copie exacte de l'original. Ce n'est pas le cas du CD.

Moonbooter - Still Alive - MellowJet-Records (2014) / source : Bernd Scholl
Moonbooter - Still Alive (2014)
Que va-t-il se passer en 2014 chez MellowJet ?

BS – Mon nouvel album, Still Alive, sortira dans la foulée de la publication de cet article [sortie prévue le 29 janvier 2014]. Le prochain disque de Faber suivra très rapidement. J'ai aussi prévu quelques rééditions. Enfin, de nouveaux artistes rejoindront MellowJet-Records cette année. Je ne dispose pas encore d'un calendrier définitif. Je veux rester flexible.

Aura-t-on la chance de voir Moonbooter en concert ?

BS – Oui, très certainement. Certains projets sont déjà concrètement planifiés. Pour les autres, j'attends de voir venir.

Video : Adieu ! (premier extrait de l'album Still Alive).

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samedi 11 janvier 2014

Machiavel porte haut les couleurs du rock belge

 

Machiavel a publié son douzième album, Colours, le 28 novembre dernier. Après des débuts marqués par le rock progressif, le groupe s'est réorienté, au tournant des années 80, vers un rock plus direct, comme ses précurseurs Genesis ou Yes à la même époque. Depuis, le batteur Marc Isaye est devenu directeur de la très populaire radio Classic 21, animant lui-même son émission phare Les Classiques, tandis que Roland de Greef, le bassiste, et Mario Guccio, le chanteur, ont fondé le label indépendant Moonzoo Music. Autant d'activités qui démontrent la passion du groupe et son implication dans la promotion de la scène belge. Mario Guccio se confie.


Machiavel - Colours / photo : Jean Marie De Brauwer, source : Moonzoo Music
Machiavel aujourd'hui : Mario Guccio, Roland de Greef, Hervé Borbé, Marc Ysaye, Christophe Pons
(photo : Jean Marie De Brauwer)

Quelque part sur Internet, 5-6 janvier 2014

Pouvez-vous me raconter la genèse de Colours ? L'avez-vous composé ensemble en studio ?

Mario Guccio – Les compositions naissent dans le groupe de manière individuelle, ainsi que l’écriture des textes. Par contre, nous avons travaillé d’une manière plus collective sur les arrangements musicaux. De son côté, Marc Ysaye chante un ou deux titres sur chaque nouvel album du groupe, il compose lui-même ses mélodies sur des tables harmoniques en général fournies par Hervé (Borbé, le clavier) ou Roland (de Greef, le bassiste). Sinon, fondamentalement, nous gardons toujours la même recette : nous choisissons ensemble les compositions qui nous semblent les meilleures, puis nous les travaillons afin de les optimiser et de les finaliser.

Certains musiciens aiment se laisser inspirer par ceux qui les ont précédés. D'autres, au contraire, cherchent toujours un son original. Comment trouvez-vous votre équilibre dans le processus de composition ?

MG – Si nous partons du principe que les notes de musique sont comme des touches de couleurs, alors je dirais que Machiavel enrichit le panel de celles-ci. Nous avons atteint une certaine maturité tout en conservant nos cœurs d'ados, ce qui confère à nos mélodies une texture riche et originale, ainsi qu’une certaine profondeur à la résonnance de nos arrangements. C'est en cela que nous trouvons notre véritable équilibre et que nous nous préservons du phénomène « mode » que nous n’avons jamais suivi, car comme le disait Coco Chanel : « Il y a quelque chose de terrible avec la mode, c’est qu’elle se démode » !

Nous n’aimons pas les étiquettes, ni les comparaisons. Comme il y a 35 ans, le groupe fait de la musique intemporelle fondée sur des mélodies. C’est sa force. Mais il est fort probable que nous soyons influencés par divers courants musicaux, qui font évoluer notre musique. Je crois que c’est le cas de tous les artistes qui, inévitablement, s’influencent les uns les autres. On ne peut pas créer un mur et s’enfermer derrière, pour se déconnecter du monde comme le ferait Roger Waters dans The Wall ! Donc fatalement, il y a des influences. Dans notre cas, elles sont inconscientes, et je pense que c’est aussi le cas pour Roger Waters ! Humblement, je pense que Machiavel a juste bien évolué. Le groupe est toujours resté très proche de son temps, a toujours reflété son époque, et ce à toutes les périodes qu’il a traversées.

Quand et comment vous retrouvez-vous désormais ? Le quotidien de Machiavel aujourd'hui est-il comparable à celui du groupe il y a 35 ans ?

MG – Sincèrement, nous nous retrouvons chaque fois que c’est possible pour répéter ou même simplement pour faire la fête.

Quelles activités parallèles exerce chacun des membres du groupe ?

MG – Chacun de nous a un job. Nous ne pourrions en aucun cas nous contenter de Machiavel, sauf si nous vendions des centaines de milliers d’albums, et si nous donnions 200 concerts à l’année, ce qui n’est pas le cas. Mis à part Marc Ysaye, qui est un homme public de par sa fonction de directeur et animateur de Classic 21, les autres occupent tous un emploi plus ou moins classique. Je suis associé à Roland de Greef dans un label musical dont il est le directeur [cf infra]. Hervé Borbé est graphiste. Quant à Christophe Pons, le guitariste, il est musicien professionnel. Il fait énormément des séances studio et accompagne divers artistes comme Lara Fabian, Bel Perez...

Machiavel - Colours / source : Moonzoo Music
Machiavel - Colours (2013)
Durant toutes ces années, vous êtes restés fidèles à l'anglais. N'avez-vous jamais envisagé de chanter en français sur tout un album ?

MG – On ne sent pas la nécessité de changer, mais ce cas de figure n’est pas exclu, en tout cas en ce qui me concerne.

Mario, comment entretenez-vous votre voix ?

MG – Je fais une heure de vélo tous les jours. Je ne rate jamais cette séance, c’est sacré pour moi. Je travaille ma voix en roulant. Je ne fume pas, je ne bois pas, que des infusions ou du thé, et j’ai une hygiène de vie très stricte, mais… seulement depuis sept ans, car avant ça, j’ai bien déconné dans le schéma sex, drugs & rock'n'roll.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec un orchestre, en l'occurrence l'Orchestre royal de chambre de Wallonie ? A qui doit-on la partition ?

MG – L’occasion s’est présentée il y a deux ou trois ans avec la rencontre du directeur Laurent Fack, qui se trouve être un fan de Machiavel. L’idée a mûri, et plusieurs titres de notre nouvel album Colours ont été enregistrés avec l’orchestre, ce qui nous a donné l’idée de l'inviter à se joindre à nous pour ce concert du Cirque royal, le 21 décembre dernier. Les partitions ont été écrites par la plume remarquable du pianiste Hervé Borbé, notre claviériste, et réorchestrées non moins talentueusement par Grégoire Dune (Niagara, Bashung, Voulzy, Souchon, etc…).

L'orchestre vous accompagnera-t-il aussi sur la tournée 2014 ?

MG – Non. Nous n'envisageons que des interventions ponctuelles, selon le type de concert. Un projet est en chantier pour une série de dates en 2015. Nous donnerons des concerts avec l’orchestre sur d’anciens titres de notre répertoire – je pense plus particulièrement aux trois premiers albums, qui représentaient notre période «  progressive ». L’orchestre serait cette fois présent sur chaque titre de la track-list.

Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Machiavel au Cirque royal de Bruxelles avec l'Orchestre royal de chambre de Wallonie, 21 décembre 2013
(photo : Jean-pol Sedran)

Ce premier show, le 21 décembre dernier, marquait les 35 ans de votre concert mémorable au Cirque royal de Bruxelles en 1978. Comment s'est déroulée cette nouvelle prestation ? Comment avez-vous ressenti l'ambiance et le public cette fois-ci ?

MG – Même si c’était différent, c’était un moment magique, car unique, sans précédent. Le public était ravi. J’ai rarement vu autant d’étoiles dans les yeux des spectateurs que ce soir-là. Et ça restera gravé à jamais dans nos cœurs et nos mémoires.

Envisagez-vous des dates hors de Belgique ?

MG –Nous serons dans le sud de la France au mois de juillet pour deux concerts en festival à confirmer, mais pour les autres dates je vous renvoie à notre site.

En 1978, Machiavel était au sommet après trois albums dans un style singulier. Comment décririez-vous ce style de vos débuts ? Le terme de rock progressif vous convient-il ?

MG – Nous n’avons jamais aimé les étiquettes. « Progressif » est le qualificatif qui se rapproche le plus de ce que nous faisions effectivement à l’époque.

Quelles étaient vos influences ?

MG – Je dirais Pink Floyd, Genesis, Yes, Led Zep, etc…

Or, l'album suivant, Urban Games (le quatrième, en 1979), a marqué un changement de cap assez radical. Qu'est-ce qui a motivé ce changement ?

MG – C'est le départ du claviériste Albert Letecheur, que nous n’avons pas remplacé par respect pour son talent, et tout simplement aussi pour nous remettre en question. Nous nous sommes retrouvés à quatre, et la guitare est ainsi devenue harmoniquement le son du groupe. Mais, encore une fois, un des privilèges de ce métier est de pouvoir sans cesse se remettre en question pour éviter l’ennui. Ou pire : la routine.

Depuis 20 ans, EMI inonde le marché de compilations de vos premiers disques. Etes-vous partie prenante de ces initiatives ?

MG – Nous ne sommes pas vraiment consultés. On nous prévient quand c’est déjà bouclé. C’est frustrant, car artistiquement, les choix des titres sélectionnés, la pochette, etc… sont souvent inadéquats, voire de mauvais goût.

Le logo de Moonzoo Music / source : Moonzoo Music sur Youtube
Avec Roland de Greef, vous avez créé Moonzoo Music en septembre 2007. Pourquoi avoir fondé votre propre maison de disques ? Quel est l'objectif ?

MG – Aider les jeunes groupes belges qui savent défendre leur musique sur scène, et qui ont du talent. Personnellement, je ne suis plus en activité au sein du label depuis 2010. Seul Roland continue le combat, car c’est un véritable challenge que de se dévouer corps et âme au développement d’un label, avec un marché qui s’effondre depuis dix ans.

Moonzoo fonctionne-t-il comme une maison de disque ordinaire ou y a-t-il des particularités ?

MG – La particularité du label, c’est de ne coproduire que des groupes belges, non pas par discrimination, mais simplement parce que la Belgique regorge de groupes de qualité, que ce soit dans le sud ou dans le nord du pays. Pour des raisons de logistique, produire des groupes qui résideraient en dehors du territoire coûterait très cher. Or un petit label ne peut supporter de tels coûts de production.

Comment vent-on des disques en 2014 ? Un label indépendant, est-ce une entreprise rentable de nos jours ?

MG – Franchement ? Non ! Il faut être passionné, bosser 16 à 20 heures par jour, et alors, vous arriverez peux être à survivre.

Comment se porte la musique rock en Belgique ?

MG – A part le marché du CD qui s’effondre, les groupes de rock belges se battent vaillamment. Et certains parviennent à sortir du lot, comme Puggy, Triggerfinger, Hooverphonic, Arid, Ozark Henry, Machiavel.

Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Machiavel au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 (photo : Jean-pol Sedran)
De gauche à droite : Roland de Greef, Marc Ysaye, Mario Guccio, Christophe Pons, Hervé Borbé

Nous parlions de vos influences. Marquez-vous à votre tour la jeune génération ? Inversement, vous nourrissez-vous de la musique d'aujourd'hui ?

MG – Nous nous influençons mutuellement. Les Stones influencent encore aujourd’hui les jeunes générations, Led Zep aussi. Je pourrais en citer des tonnes. Je parle bien entendu des jeunes qui ne vont pas aux concerts de Rihanna, Lady Gaga ou Justin Bieber.

Les albums de Machiavel sont disponibles en téléchargement sur iTunes. Comment utilisez-vous le média Internet ? Plutôt comme une vitrine, un outil de promotion, ou plutôt comme un nouveau support de vente ?

MG – Les deux ! Les outils actuels sont formidables lorsqu’ils sont employés avec maestria. Regardez ce que Stromae en a fait : une arme de marketing redoutable. Nous, nous sommes les enfants de la télé, tandis que les ados d’aujourd’hui sont ceux du web. Nous essayons de nous initier le mieux que nous pouvons, avec plus ou moins de bonheur, à tous ces nouveaux formats.

Malgré Internet, la télévision et la radio jouent encore, me semble-t-il, un rôle décisif dans la promotion de la musique. Partagez-vous l’idée que ces médias contribuent à une sorte d’uniformisation ? Dans cet univers, l'émission Les Classiques de Marc Ysaye ne fait-elle pas, du coup, figure d'exception ?

MG – Même si parfois nous arrivons à regarder la radio – sur le web – et écouter la TV – à la radio (oui, vous avez bien lu, cela paraît paradoxal), radio et télévision restent deux médias déterminants pour la promotion, car ils touchent une frange du public qui achète encore des CD. Les jeunes générations downloadent gratuitement sur des plateformes gratuites ou crackent des musiques pour mettre dans leurs iPods, iPads ou smartphones. Et ils ne font plus figure d’exceptions. Voyez les annonceurs publicitaires : ils achètent de l’espace à tire-larigot.

Mario Guccio (Machiavel) au Cirque royal de Bruxelles, 21 décembre 2013 / photo : Jean-pol Sedran, source : Mario Guccio
Mario Guccio (photo : Jean-pol Sedran)
Votre longévité vous a permis de connaître tous les grands bouleversements de l'industrie musicale. Comment jugez-vous cette évolution et que pensez-vous de l'une des dernières innovations en date : le streaming ?

MG – Pour résumer : ce qui rend les choses difficiles pour tous les acteurs du métier, les artistes comme les professions qui les entourent, c’est le marché qui évolue en permanence, et pas forcément dans le bon sens. Il y a eu le marché du disque vinyle, ensuite c’est devenu le marché du CD, qui maintenant est devenu le marché du fichier. Or ce dernier ne rapporte quasiment rien aux artistes, même ceux qui vendent énormément de téléchargements, tellement la rémunération de ceux-ci est insignifiante. Et ne parlons pas du streaming, à la rémunération quasi nulle, pourtant déjà en passe de renvoyer aux oubliettes le téléchargement. A mon sens, le téléchargement aura une durée de vie très limitée. Il n’y aura bientôt plus, à moyen et même peut-être à court terme, de magasins de disques. Ils disparaîtront. Paradoxalement, le marché du vinyle fait son come back, comme le sursaut d’un poisson mort auquel on aurait donné un shoot d’adrénaline. Je suis persuadé qu'il s'agit d'une manière d’acheter que les gens adoptent consciemment ou inconsciemment afin de donner un coup de frein à cette évolution intempestive du marché boosté par les nouvelles technologies, c'est-à-dire afin de revenir à des valeurs plus traditionnelles ou, si vous préférez, plus vintage.

Il est de plus en plus difficile de vendre sa musique et d’obtenir de la visibilité, tellement l’information s'est muée en surinformation. A cause de la multitude incalculable de pseudo-groupes ou pseudo-artistes qui parasitent la toile et monopolisent l’accès aux médias, ce qui a pour résultat d’étouffer dans l’œuf énormément de talents qui ne seront jamais sous la lumière des projecteurs, ou bien resteront cantonnés sur une scène de dernière zone qui n’intéresse personne. Et ça, c’est triste, et quelque part, révoltant.

Vous avez choisi la chanson Satellites comme premier single. Que signifie la sortie d'un single dans le contexte actuel, sachant qu’Amazon, par exemple, propose chaque titre du disque en téléchargement mp3 séparément.

MG – Satellites est un single promo radio non vendu dans le commerce, comme tous les singles du groupe. Le nouveau single, le second, Colour Damage, est en rotation sur plusieurs grandes stations belges.

En 1996, les vingt ans du groupe avaient donné lieu à une tournée d'adieux, qui avait finalement complètement relancé le groupe. Avez-vous déjà des projets pour les quarante ans, en 2016 ?

MG – Comme je l’ai dit précédemment, quelques dates sont prévues avec l’Orchestre royal de chambre de Wallonie. Nous reprendrions le contenu de nos trois premiers albums dans des endroits adéquats, comme l’auditorium de Flagey, le Théâtre de la Place à Liège ou le Théâtre de Mons. Un bel anniversaire en perspective, non ?



 

Prochains rendez-vous avec Machiavel


Centre culturel, Seraing, 08/02/2014
Carnaval de Wellin, 08/03/2014
Centre culturel Le Cothurne, Attert, 14/03/2014
Bel'zik Festival, Hall de Criées, Herve, 28/03/2014
Festival Francofolies, Parc de Sept Heures, Spa, 18/07/2014
Fête des jeunes, Obigies, 17/08/2014
Centre culturel, Dison, 27/09/2014