lundi 16 décembre 2013

Ian Boddy, l’alchimiste du son


Originaire de Middlesbrough, dans le nord de l’Angleterre, Ian Boddy fait partie, avec Mark Shreeve, des pionniers de la scène électronique britannique. Ian, qui a fait ses premiers pas aux synthés en 1979, s’est depuis constitué une solide réputation, qui lui permet aujourd’hui de mener sa carrière sur trois fronts : auteur de bandes originales sous marque blanche (ses bibliothèques conçues pour la compagnie DeWolfe sont abondamment utilisées à la télévision), sound designer (il possède depuis 2008 sa propre marque, Ian Boddy Waveforms) et gérant du label DiN. DiN a notamment publié des disques de Tetsu Inoue, Erik Wøllo, Dean De Benedictis, Robert Rich, Klaus Hoffmann-Hoock, Bernhard Wöstheinrich et Markus Reuter. C’est avec ce dernier, spécialiste de la touch guitar, que Ian Boddy vient de sortir son nouvel album, Colour Division. En cette fin d’année, le musicien était aussi la tête d’affiche du premier B-Wave Festival, en Belgique. Il répondait à quelques questions peu de temps avant d’entrer en scène.



Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Ian, racontes-moi ton premier contact avec la musique électronique.

Ian Boddy – C’était il y a bien longtemps. De 1978 à 1980, j’ai étudié la biochimie à l’université [de Newcastle]. Je passais tout mon temps libre à faire de la sérigraphie dans un centre d’art public [le Spectro Arts Workshop]. Un jour, quelqu’un m’a révélé l’existence d’un studio d’enregistrement au premier étage du bâtiment dans lequel se trouvait l’atelier. J’écoutais déjà des groupes comme Vangelis, Klaus Schulze et Tangerine Dream. Donc j’étais curieux. Je suis monté pour voir. Et là, j’ai vu leurs VCS3, leurs magnétophones Revox. Les gens qui travaillaient là m’ont montré comment générer du son avec ce matériel. Je suis immédiatement tombé amoureux de cette forme d’art. Elle me permettait d’exprimer exactement ce que je désirais, en son plutôt qu’en images. Au bout de quelques semaines, j’ai rangé mes sérigraphies, j’ai commencé à fréquenter assidument le studio de l’étage et à composer de la musique. Je n’ai plus arrêté depuis.

L’Angleterre de l’époque n’était-elle pas noyée sous la vague punk ? Comment enregistrer et publier une telle musique dans de telles conditions ?

IB – Les punk sont arrivés quelques années avant, vers 1975-76. Soyons honnêtes : ce n’était pas simple de sortir des disques de musique électronique, mais je n’étais pas isolé. D’autres musiciens s’engageaient dans la même direction, ce qui a provoqué l’émergence d’une petite communauté, une véritable niche. Nous n’avons jamais conçu notre style comme du mainstream, comme le standard futur.

Ton équipement a-t-il beaucoup évolué en trente ans ?

IB – Oh oui, c’est très différent. Déjà, je possède beaucoup plus d’appareils. Un grand nombre d’instruments sur lesquels je jouais à mes débuts n’étaient pas à moi. Les VCS3 faisaient partie du studio. Maintenant, j’en possède un. Mon premier synthétiseur bien à moi fut un string synthesizer de la marque Jen. Par la suite, j’en ai amassés de plus en plus, même si je reste très attaché aux synthés analogiques. J’en reviens toujours à mes premiers instruments, le VCS3, les moog, ce genre de choses.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Le set de Ian Boddy, peu avant son entrée en scène
Qu’as-tu apporté pour le concert de ce soir ?

IB – J’ai un moog pour les solos, un clavier midi Novation Impulse, et bien sûr le MacBook avec Ableton live en arrière-plan, pour les séquences plus complexes en playback, parce qu’il serait impossible de reproduire tous ces passages manuellement tout en jouant live en même temps. Relié à mon système modulaire [Doepfer A-100], j’ai surtout apporté un clavier très spécial, fondé sur le mécanisme des ondes Martenot [il s’agit du French Connection, développé par Analogue Systems]. Un simple ruban devant le clavier parcourt toute la largeur de l’appareil et passe par un anneau que l’utilisateur peut facilement faire glisser d’une note à l’autre, obtenant ainsi un effet de glissando absolument saisissant. Sur le côté gauche, une touche d’expression gère le volume de chaque note jouée. C’est un instrument incroyablement expressif, je te le garantis. Je crois que ce sera une surprise pour nombre d’auditeurs ce soir.

A part Ableton, te sers-tu d’autres logiciels ?

IB – Oui, j’utilise quelques plug-ins sur scène. Je dispose entre autres du M-Tron Pro de GForce Software. Novation me procure un ou deux synthés logiciels. Pour ce type de performance, je me repose aussi beaucoup sur les logiciels de Camel Audio, particulièrement Alchemy, parce que je fais aussi du design sonore pour eux. Donc quand je me sers d’Alchemy dans mes propres compositions, je profite en fait des presets de sons que j’ai créés moi-même spécialement pour ce logiciel.

Quel rôle l’improvisation joue-t-elle dans ton processus créatif, sur scène et en studio ?

IB – C’est évidemment très différent. La scène implique toujours la semi-improvisation. Je programme la structure de base dans Ableton Live et j’ajoute énormément de solos par-dessus. Donc, en concert, même si chaque morceau est reconnaissable, tous restent chaque fois différents. En studio, tout dépend de la nature du projet sur lequel je suis en train de plancher. Je travaille beaucoup pour la télévision, des émissions, des films, des documentaires. Je peux avoir à faire une série de morceaux sur le thème de l’espace. Dans ce cas, je m’assieds et j’écris de véritables compositions. En revanche, pour mes propres morceaux, et pour ce que je vais jouer ce soir, l’improvisation est toujours présente. Souvent, je pars d’une séquence qui me plaît, ou d’une texture, puis j’invente la suite au fur et à mesure.

En plus de trente ans de carrière, tu as eu l’occasion de travailler avec plus d’un musicien. Que t’ont apporté tes collaborations avec Ron Boots, Robert Rich ou Mark Shreeve ?

IB – J’ai collaboré avec de nombreux musiciens très différents, c’est vrai. J’ajouterais à cette liste Markus Reuter, le touchguitariste allemand. Jouer avec d’autres est un exercice que j’adore. C’est une sorte de conversation. Or je tiens une conversation différente avec Ron, Robert ou Markus. Plus prosaïquement, ça me permet aussi de rester à la page. Je manipule des synthétiseurs depuis 1979. C’est bien long. Côtoyer d’autres musiciens me permet alors de me renouveler, de trouver de nouvelles idées, de nouvelles manières de travailler.

Pourquoi avoir décidé de fonder ta propre maison de disques ? En fait, pourquoi en avoir fondé deux, Something Else (1991) et DiN (1999) ?

IB – La première n’était pas une maison de disques à proprement parler. Something Else me permettait simplement de disposer d’un support pour publier certaines choses de temps en temps. Mais à la fin des années 90, je voulais pouvoir travailler avec de nouveaux artistes. Je voulais surtout distribuer leur travail. Cela passait par un véritable label. C’est pourquoi j’ai fondé DiN. La marque a son look propre, la musique à son identité propre, les couvertures des disques aussi. La fondation de DiN a répondu à la volonté délibérée de créer quelque chose de sérieux, plutôt que d’en faire une activité annexe à laquelle je ne m’adonnerais que pendant mon temps libre.

DiN1: Gary Scott / DiN11+DiN12: Bernhard Wöstheinrich / DiN19: Wilfried Weichrauch / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (1999-2005) : DiN1: Box of Secrets (couverture de Gary Scott) / DiN11: Outpost (Bernhard Wöstheinrich)
DiN12: Aurora (Bernhard Wöstheinrich) / DiN19: Arcturus (Wilfried Weichrauch)
Les illustrations sont très réussies, très évocatrices. Qui est l’artiste ?

IB – Markus Reuter, qui publie justement ses disques sur DiN, est le responsable de la maquette, de l’aspect global des pochettes. Quand aux peintures proprement dites, qui illustrent chaque album, elles sont souvent l’œuvre de Bernhard Wöstheinrich, un artiste multimédia. Markus et Bernhard collaborent à la fois musicalement et graphiquement. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais nous publions habituellement une compilation des artistes du label tous les dix CD environ. Et tous les dix CD, le design général de la collection évolue. Voilà aussi quelque chose que j’avais planifié très consciencieusement dès la création de DiN.

Es-tu professionnel ?

IB – Oui. Fondamentalement, je pratique trois activités distinctes en temps que musicien professionnel. D’abord, j’enregistre des albums, je donne des concerts et je gère le label DiN. Ensuite, j’écris de la musique pour des films ou des documentaires télévisés [depuis 1997, pour la compagnie DeWolfe Music]. Enfin, comme je le disais, je fais du sound design.

Comment t’es-tu retrouvé impliqué dans le monde du design sonore ?

IB – Au tout début des années 90, j’ai été contacté par une firme qui s’appelle Time & Space, qui voulait se spécialiser dans les banques de samples. Ils avaient probablement entendu le type de sons que je produisais sur mes albums, et ça les intéressait. Ils m’ont demandé si j’accepterais de m’occuper des effets sonores de leur prochaine banque. J’ai dis oui. J’étais encore jeune, la mode du sampling commençait à peine. Après, d’autres sociétés sont venues me solliciter pour élaborer de nouvelles bibliothèques de samples, toujours dans mon style.

DiN25+DiN31: Bernhard Wöstheinrich / DiN33: Dan McPharlin / DiN43: Szincza / source : din.org.uk
L'évolution du design du label (2006-2013) : DiN25: Elemental (couverture de Bernhard Wöstheinrich)
DiN31: Slide (Bernhard Wöstheinrich) / DiN33: Dervish (Dan McPharlin) / DiN43: Colour Division (Szincza)
Fais-tu partie des utilisateurs intensifs des réseaux sociaux pour la promotion de ton travail ?

IB – « Intensif », je n’en suis pas sûr ! Mais j’ai bien un compte Facebook, un compte Twitter, Soundcloud, Youtube, Bandcamp, tous liées les uns aux autres. C’est important, pas seulement pour vendre, mais aussi pour attirer l’attention sur les activités de DiN, permettre aux gens de partager, d’en parler, de créer une communauté.

Et les plateformes de streaming ? On parle beaucoup de Spotify en ce moment. Qu’en penses-tu ?

IB – Je ne suis pas particulièrement hostile à Spotify, même si je sais que je ne vais pas en retirer grand-chose financièrement. Cela dit, l’autre jour, j’ai tout de même reçu un e-mail qui m’a fait plaisir. La personne m’écrivait : « j’ai entendu l’un de vos disques sur Spotify et j’ai acheté le CD ». Au moins un ! Donc le principe peut fonctionner, même si c’est peu. Spotify suscite le débat, mais le service est trop jeune pour qu’on puisse en juger dès maintenant. Ses procédures commerciales évolueront nécessairement. Il faudra voir. Pour l’instant, c’est juste un moyen supplémentaire de permettre aux gens de découvrir ce qu’on fait. Au bout du bout, le vrai fan finira par acheter le CD.

Toi-même, en tant qu’amateur de musique, préfères-tu acheter un CD ou payer un téléchargement ?

IB – Personnellement, je préfèrerai toujours acheter le CD. Les vinyles, c’est génial aussi. J’ai encore tous mes vieux vinyles. Mais, je ne veux pas me lancer dans le débat « le vinyle sonne mieux que le CD », car c’est faux. Le rendu est différent, oui, mais les deux sonnent très bien. En ce qui concerne le téléchargement MP3, alors là, oui, on y perd réellement. Mais sur Bandcamp, par exemple, on a la possibilité de télécharger au format Flac sans perte de qualité. Ça, c’est bien !

Est-ce important qu’un tel festival puisse se dérouler ici en Belgique pour la première fois ?

IB – C’est super ! Je suis très honoré de participer à cette première édition et j’espère qu’elle sera un succès.

Pourtant, il semble de plus ardu de mobiliser les masses pour ce type de manifestation et de musique.

IB – Je ne pense pas que ce problème soit spécifique à notre style de musique en particulier. Je constate en revanche à quel point les sollicitations auxquelles le public doit répondre se sont multipliées. Comment passer son temps libre ? Que faire ? Les gens ont un tel choix de nos jours, qu’aller à un concert, ce n’est plus quelque chose que tout le monde a envie de faire. C’est une des composantes du problème. Reste la faible exposition médiatique, qui fait une sacrée différence.

Ian Boddy @ B-Wave Festival 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy démultiplié au B-Wave Festival 2013
Ton concert de ce soir, ainsi que celui donné lors du E-Live ave Mark Shreeve, seront-ils publié en CD ou en DVD ?

IB – Le concert avec Mark au E-Live fera assurément l’objet d’une sortie CD, oui. Nous disposons d’un bon enregistrement multipiste, qu’il nous reste à mixer. Ça sortira l’année prochaine sur DiN. Je crois qu’il existe aussi du matériel vidéo, mais il n’a pas été enregistré professionnellement. Donc il n’y aura pas de DVD. Quant au concert de ce soir, il ne sera pas publié. Ce serait redondant. Le set est une combinaison de morceaux de deux précédents albums, en particulier Liverdelphia, simplement interprétés différemment. Je ne veux pas ressortir quelque chose qui, d’une certaine manière, est déjà sur le marché.

Précisément, tu viens de sortir plusieurs disques.

IB – Liverdelphia est mon dernier album solo, mais c’est un live, une compilation des deux concerts à Liverpool et Philadelphie en automne 2012. Mon tout dernier disque studio, Colour Division, vient de sortir, il y a quelques semaines. Il s’agit d’une nouvelle collaboration avec Markus Reuter.

Si je ne me trompe pas, ton dernier album à la fois en studio et en solo doit être Slide, en 2008. A quand le prochain ?

IB – Mmm, Slide est très ancien. Mais ce doit être ça... Oui, c’est bien mon dernier album solo enregistré en studio. Mais je n’ai pas l’intention d’en enregistrer un autre avant au moins deux ans ! Le calendrier de sorties est déjà complet pour toute l’année 2014.

Et donc, curieusement, tu ne t’es jamais produit en France. As-tu des contacts ?

IB – J’ai quelques amis en France, mais peut-être que tu pourrais toi-même m’y aider ! Jouer en France serait un plaisir. J’ai déjà joué aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas. Ce soir, c’est ma première en Belgique. Logiquement, la prochaine étape, ce doit donc être la France.


Remy : quelques notes sur une île déserte


Si l’on excepte Synthex, Remy Stroomer fait sans doute partie des plus jeunes représentants de la scène électronique néerlandaise. Né en 1979, ce musicien originaire de Haarlem, en Hollande-Septentrionale, ne fait pourtant pas partie de l’écurie Groove, animée par Ron Boots, même si les deux hommes travaillent aussi ensemble. Remy gère lui-même son petit label, Deserted Island Music, qui était représenté lors du premier B-Wave Festival, organisé en Belgique. Il en profitait pour raconter son parcours, déjà long, et mettre en lumière ses nombreuses initiatives destinées à promouvoir cette école électronique vintage.


Remy / photo : Albert Laanbroek, source : Remy Stroomer
Remy (photo : Albert Laanbroek)

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Remy, as-tu suivi une formation musicale ?

Remy Stroomer – J'ai commencé à prendre des cours de musique à l'âge de 9 ans. Mais je jouais déjà de la musique électronique sur un clavier pour enfants. J'ignore pourquoi. J'étais bercé par Vangelis, Jean-Michel Jarre et tous les grands synthésistes de l'époque. Pendant mes leçons, dès lors qu'il fallait commencer à jouer, je me mettais invariablement à improviser et à pianoter les trucs que j'avais envie d'entendre. Or les professeurs voulaient m'enseigner à suivre des partitions. En 1999, j'ai entamé des études de sonologie au conservatoire. Mais j'ai arrêté après ma seconde année parce que c'était trop expérimental. Programmer un son basique pendant des heures et se perdre dans des formules de calcul, ce n'était vraiment pas la façon dont j'envisageais la musique. C'est une approche intéressante, mais pour moi, la musique doit plus simplement permettre d'exprimer des émotions.

Quelles furent tes influences ?

RS – C'est amusant, je parlais à l'instant de Jarre et Vangelis, mais quand j'ai composé mes premiers morceaux, ils ressemblaient beaucoup plus à ceux de Klaus Schulze et Tangerine Dream, qui ne m'étaient pas du tout familiers à l'époque. En somme, j'ai sans le savoir développé mon style dans leur direction, et ce n'est que bien plus tard que je m'en suis rendu compte, en découvrant leurs disques au milieu des années 90.

Tu n'as pas attendu pour fonder ton propre petit label. Pourquoi cette décision ?

RS – Dès que je me suis rendu compte que mes compositions étaient susceptibles de plaire à un public plus large, j'ai en effet créé Akh Records avec mon ami Ewout Koek. Comme nos centres d'intérêt ont commencé à diverger, nous avons décidé d'un commun accord de nous séparer l'année dernière. Ewout poursuit Akh Records, tandis que j'ai fondé une nouvelle enseigne, Deserted Island Music. Mais 90% de mes disques sont estampillés Akh.

A en croire les vidéos de tes performances publiques sur ta chaîne Youtube, il semble que ta musique sur scène et en studio soit un peu différente.

RS – Je me perçois d'abord comme un musicien de studio. J'enregistre des albums. Un concert de musique électronique impose toujours une base préprogrammée, surtout quand on est seul sur scène. Mais à côté de cette armature préparée en studio, la performance n'aurait aucun sens si elle n'offrait pas en même temps quelque chose d'unique, en rapport avec le moment présent. C'est ce que j'essaie de faire. Pas question de lancer un CD et de se tourner les pouces. J'improvise beaucoup.

Remy - Exhibition of Dreams / source : wwww.cue-records.com
Visuellement, rien n'indique sur les couvertures de tes albums qu'il s'agit de musique électronique. Pas de planètes, pas de vaisseaux spatiaux. On s'attendrait plutôt à du progressif ou même du rock indé. Pourquoi un tel choix ?

RS – Les couvertures de mes premiers disques sont l'œuvre d'Ewout Koek. J'ai créé moi-même les dernières. Bien sûr, on associe souvent spontanément ce type de musique à l'astronomie et aux étoiles. C'est parfois mon cas. J'ai bien joué dans des planétariums. Mais je souhaite avant tout que ma musique reflète plutôt quelque chose d'intérieur. D'où ce choix.

Parlons de la compilation Dutch Masters. [Il s'agit d'une compilation représentative des principaux synthésistes néerlandais, sortie en 2010. Chacun était invité à illustrer en musique une œuvre d’un peintre hollandais célèbre.] Pourquoi as-tu choisi la fameuse lithographie de M.C. Escher, Montée et descente ?

RS – Escher est une belle source d'inspiration. Cet escalier infini, c'est une sorte de continuum. Il en a fait une variation avec une chute d'eau [Mouvement perpétuel]. Ce type de structure cadre parfaitement avec ma musique. Quand j'ai enregistré ce morceau spécialement pour la compilation, j'ai volontairement accentué la similarité entre son œuvre et mon travail.

En avril 2013, tu as sorti PriMitiveS, un disque en commun avec Michel van Osenbruggen, alias Synth.nl. Qui fait quoi sur l'album ?

RS – Difficile à dire. Michel est plus dans la rythmique, mois dans les séquenceurs. Aucun de nous deux n'aurait pu produire ce disque tout seul.

Liquid Spheres, la piste la plus ambient, est donc de toi ?

RS – Justement, non. Michel en a fabriqué presque toutes les textures, je n'ai fait que la base. Sur d'autres titres, nous avons plus travaillé à parité. Mais c'est bien d'entendre ça. Ça montre qu'il peut y avoir des surprises.

Remy & My Breath My Music - Sessions 2012 / source : www.desertedislandmusic.nl
Ton dernier album en date, Sessions 2012, n'est pas non plus un projet solo, mais une collaboration avec la fondation My Breath My Music (sortie le 3 juin 2013). Comment t'es-tu retrouvé impliqué dans ce projet ?

RS – La fondation My Breath My Music s'est donné pour objectif d'aider les enfants atteints de handicaps physiques, en particulier ceux qui ne peuvent mouvoir leurs membres, à pratiquer la musique à un niveau professionnel malgré le handicap. L'association a développé plusieurs instruments spéciaux, comme la Magic Flute, un contrôleur midi à vent. En août 2012, j'ai été approché par Ruud van der Wel, le fondateur, qui m'a proposé de faire une session unique avec les enfants autour de ma musique. Je leur donnais simplement les accords et ils improvisaient par-dessus. Tous ces jeunes avaient plutôt l'habitude de jouer de la musique pop-rock. Ce concert fut leur premier contact avec une musique électronique dont ils ignoraient presque tout. Le résultat a été si satisfaisant que nous en avons fait un disque. Puis nous nous sommes retrouvés au mois d'octobre pour une nouvelle session, lors du dernier E-Live.

Tu es plutôt actif sur MySpace. Est-ce qu'Internet est important pour la promotion de ta musique ?

RS – De plus en plus. J'y suis surtout sensible en tant que gérant de label. Internet représente maintenant une large part de la distribution et des ventes. J’ai remarqué que beaucoup de gens sont désormais prêts à dépenser de l'argent dans un téléchargement légal. J'ai aussi mis en vente un disque sur Bandcamp. Je crois qu'il s'agit d'i-Dentity. Mais j'aurais préféré pouvoir ne mettre à disposition que des extraits, pas l'album en entier. J'ai aussi un compte Soundcloud, mais je n'y suis pas très actif.

Quel est, selon toi, le meilleur support pour écouter de la musique ?

RS – C’est tellement plus facile d’allumer son iPod, de nos jours. Mais je préfèrerai toujours avoir quelque chose en main. C’est toute la philosophie de Deserted Island Music. L’intention est de publier la musique que tu prendrais avec toi si tu étais coincé sur une île déserte. C'est un concept simple. C'est pourquoi j'ai choisi ce design très épuré pour les jaquettes. De moins en moins de gens achètent des disques, alors il est inutile d'augmenter encore les prix. Il faut rester sobre, offrir un produit à l'allure professionnelle, mais qui n’ignore pas l’état actuel de l’industrie musicale.

Remy Stroomer @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Remy lors du B-Wave Festival en Belgique
Où en est la musique électronique traditionnelle, notamment en matière de couverture médiatique ?

RS – Il y a dix ou quinze ans, nous pouvions encore compter sur d'importants programmes radiophoniques, comme Schwingungen, sur les ondes allemandes. De nos jours, il reste l'émission d'Olaf Zimmermann sur Radio Eins à Berlin [Elektro Beats], mais il se concentre sur Tangerine Dream et les noms les plus importants. Cela dit, les petits artistes indépendants peuvent toujours compter sur les web radios. J'ajoute que rien ne nous oblige à rester cloîtrés dans notre milieu. J'aime la musique électronique, j'aime ces festivals où on peut se retrouver entre nous, 200 ou 300 aficionados. Mais je pense qu'il faut aussi aller chercher d'autres gens à l'extérieur, par exemple ceux qui ont peut-être oublié la scène électronique, qui l’ont laissée de côté il y a quelques années ou, simplement, qui ne connaissent même pas son existence. C'est ce que je cherche à faire. Par exemple, de 2007 à 2010, j'ai eu la chance de pouvoir jouer trois concerts dans une église chez moi, à Haarlem [l'église Saint-Bavon], à l'occasion du marché du livre annuel, dans une bonne ambiance. Certaines personnes venaient pour moi. Mais ceux qui venaient pour acheter des livres, qui ne me connaissaient pas, ont pu découvrir mon travail à cette occasion. Les trois éditions ont donné lieu à un album [The Great Church Trilogy, 2011]. De même, en mai 2012, j’ai organisé un concert avec Ron Boots dans cette même église. Cette fois, nous avons expérimenté quelque chose de différent. Pour son set, Ron a fait venir un chœur de dix chanteurs. Quant à moi, j’ai invité deux violonistes et un violoncelliste. Eric van der Heijden nous a rejoints plus tard à l’orgue. Il s'agissait d'organiser un événement qui ne tourne pas uniquement autour de la musique électronique. A la fin de la soirée, nous avions attiré 75% de notre public en dehors de cet univers. C'était l'objectif. J’espère pouvoir multiplier ce genre d'initiative à l’avenir.

Alors parlons d'avenir. Quels sont tes projets ?

Le 10 janvier, je donnerai un concert solo dans un petit théâtre de 80 places à Nieuw- en Sint Joosland, en Zélande. Je serai accompagné par un batteur et par un guitariste qui a la particularité de jouer avec un archet, un peu comme le guitariste de Sigur Rós. Et en juin, j'ai prévu un concert en commun avec l'Allemand Wolfram Spyra dans des ruines, à Santpoort, près de Haarlem, probablement devant 200-250 personnes. Enfin, je suis en train de mixer la musique du dernier concert à l'église de Haarlem. J'ai encore besoin d'un peu de temps. J'aimerais aussi en travailler le montage vidéo.

Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 / photo : André Stooker, source : Remy Stroomer
Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 (photo : André Stooker)



Ron Boots et la Eindhovense School : une vie dédiée à la musique

 

Même en Belgique, où se déroule le premier B-Wave Festival, l’influence de l’Allemagne reste palpable. Mais la Berlin School n’est pas la seule école de musique électronique old school. S’il faut parler des Pays-Bas, et s’il faut parler de musique électronique, alors tous les chemins mènent à Ron. Natif d’Eindhoven, synthésiste depuis bientôt trente ans, créateur du label et du site de distribution en ligne Groove Unlimited en 1997, organisateur du E-Live, festival annuel de musique électronique, Ron Boot est sans doute la figure centrale du genre dans son pays. Ce personnage généreux et positif, dévoué à sa passion et aux autres, trouve même le temps d’animer son propre podcast, Dreamscape Radio. Il sait aussi se faire l’observateur avisé des mutations de l’industrie musicale. Entretien à Heusden-Zolder, entre deux concerts.

 

Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / photo : A. Savin (c)(c), source : Wikipedia
Ron Boots @ Schallwelle Awards 2012 / (photo : A. Savin)

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

Dis-moi, Ron, comment as-tu découvert la musique électronique ?

Ron Boots – Ouh ! C’est une longue histoire ! Je suis fan depuis mes 14 ans. J’en ai 52 aujourd’hui. J’ai commencé à écouter Pink Floyd, Mike Oldfield, les premiers albums de Vangelis, le rock progressif de Genesis – spécialement à leurs débuts avec Peter Gabriel –, Saga… J’aimais aussi Tangerine Dream et Klaus Schulze mais pas leurs premiers disques. Je trouve Zeit [de Tangerine Dream, 1972] et Cyborg [de Klaus Schulze, 1972] vraiment trop sinistres. Ce n’est pas mon truc. En revanche, j’ai immédiatement aimé Schulze à partir de Blackdance [1974], et Tangerine Dream avec Phaedra [1974] et Ricochet [1975].

Tu cites parfois d’autres influences, comme la musique ambient.

RB – Oui, mais l’ambient est arrivée plus tard. Dans les années 70, on pourrait à la limite déjà nommer ambient les plages les plus tranquilles des disques de Pink Floyd ou Alan Parsons. En revanche, j’aimais déjà la musique classique. Je suis un grand fan de Beethoven et de Grieg. Et curieusement, j’ai Mozart en horreur. Ne me demande pas pourquoi. Au lycée, nous avions fondé un groupe de rock avec des amis. On jouait les chansons du top 40, n’importe quel titre accrocheur faisait l’affaire. Du style : « Whatever you want, whatever you like » [il fredonne le tube de Status Quo]. A cette époque, je ne savais même pas jouer d’un instrument. Je me suis donc mis au chant, simplement parce que j’avais remarqué que le guitariste et le chanteur emballent toujours les plus jolies filles. Depuis lors, je n’ai plus jamais quitté le monde de la musique. En 1984, j’ai acheté mon premier synthé et j’ai commencé à produire de la musique électronique. A Eindhoven, il existait alors un petit cercle d’amateurs. Après avoir découvert mes cassettes, ils m’ont demandé de rejoindre leur bande.

Est-ce de là que provient la notion de « Eindhovense School », « L’école d’Eindhoven », dont on parle parfois en référence à la Berlin School ? Comment les deux écoles se distinguent-elles musicalement ?

RB – La Eindhovense School est liée à la concentration, autour d’Eindhoven, d’une petite communauté de fans de Tangerine Dream et de Klaus Schulze, qui s’étaient regroupés au sein d’une association : KLEM [Klub Liefhebbers Elektronische Muziek]. Sous la houlette de son fondateur, Frits Couwenberg, le club a commencé par publier un magazine bimestriel, avant de lancer son propre festival annuel, le KLEMdag, en 1988. Plusieurs membres de l’association étaient musiciens. C’est là que j’ai rencontré des artistes comme Bas Broekhuis et Eric van der Heijden. En 1989, Bas et moi avons eu l’idée de fonder une compagnie, Synteam. L’essentiel de nos activités consistait à publier des cassettes et à organiser des concerts, souvent dans des églises. Ce sont ces manifestations qui nous ont permis peu à peu de développer un style qui nous était propre, certes largement inspiré de la Berlin School, mais plus léger. Les séquenceurs restent la base, mais ils sont moins proéminents. Nous ajoutons toujours une touche mélodique.

Irais-tu jusqu’à dire qu’il s’agit d’une musique plus joyeuse ?

RB – Plus joyeuse, non, mais plus décontractée, assurément. Nous ne cultivons pas ce côté sombre parfois associé à la Berlin School, ce côté doombient. Notre musique renferme un petit peu plus d’espoir, comme je le répète souvent. C’est le fondement de la Eindhovense School. Et tout vient en fait de ces quatre ou cinq musiciens.

Ron Boots - Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand / sources : (1+2) Discogs, (3) Cue Records
Different Stories and Twisted Tales, Acoustic Shadows, Signs in the Sand : trois disques de Ron Boots, trois ambiances

D’après les titres et les couvertures de tes disques, je dirais que tu aimes particulièrement la science-fiction. Est-elle ta seule source d’inspiration ?

RB – J’aime la science-fiction, c’est un fait. J’aime lire de la SF, même si je n’ai plus le temps aujourd’hui. En tout cas, j’en ai lu beaucoup. Je suis aussi un grand amateur d’histoire. J’ai toujours rêvé de devenir prof d’histoire. Comme j’ai commencé à travailler à 18 ans, ça ne s’est jamais fait. Mais toutes ces passions imprègnent effectivement ma musique. Par exemple, Dreamscape, mon premier CD [1990], évoque l’état de conscience qui survient quand tu fermes les yeux et que tu écoutes de la musique. Different Stories and Twisted Tales [1993] traduit en sons quelques légendes des temps anciens. J’ai consacré Acoustic Shadows [2006] aux guerres mondiales. Et sur See Beyond Times and Look Beyond Words [2008], je mets en musique les histoires d’écrivains comme Stephen King.

Ton dernier disque, Signs in the Sand, publié en 2012, s’attache-t-il aussi à un concept particulier ?

RB – Cette fois, l’idée était de composer un album à la manière de Klaus Schulze. Il s’agit d’un hommage à la période de Klaus que je préfère, de 1975 à 1981.

Ron Boots et Remy live @ Grote of St.Bavokerk, 19 mai 2012 / photo : André Stooker, source : Remy Stroomer
Ron Boots et Remy live @ Haarlem (photo : André Stooker)
1981, c’est l’année de son excellent Trancefer.

RB – Oui, mais moi, l’album de lui que je préfère sera toujours X [1978]. J’ai voulu reproduire ce style, tout en ajoutant ma propre touche. La musique de Signs in the Sand résulte d’un concert dans une église de Haarlem en mai 2012, au cours duquel intervenaient un vrai orgue et un vrai chœur. Mais le titre en lui-même n’a pas de signification particulière. Il ne faut pas trop accorder d’importance à mes titres ! Désormais, je me contente simplement d’éviter les références trop évidentes à l’espace, aux voyages et aux étoiles si souvent associées à ce style de musique.

Hors des Pays-Bas, tu es bien connu ailleurs en Europe, notamment en Allemagne, pour d’évidentes raisons. Qu’en est-il de la France ?

RB – Figure-toi que j’ai eu mon heure de gloire en France. Il fut un temps où j’y ai joui d’une certaine notoriété. J’avais même un agent ! Il m’a trouvé plus d’une date. En 1995, je me suis produit à Dunkerque, à l’occasion d’un festival sur la plage, devant 12000 personnes ! J’ai joué dans plusieurs planétariums importants, comme à Pleumeur-Bodou, en Bretagne, ou au planétarium de Villeneuve d’Ascq, près de Lille. Mon dernier concert en France doit remonter à 2001-2002. Tout ça parce que l’agent en question, qui pratiquait cette activité pendant son temps libre, avait décidé d’arrêter. Mais ce fut une grande période, au cours de laquelle j’ai même eu droit à mon propre bac « Ron Boots » au rayon « new age et musique synthétique » du Virgin Megastore de Paris. Il y avait aussi une scène très active en France à cette époque.

Ce succès t’a-t-il permis de devenir professionnel ?

RB – Oui et non ! Je pourrais me permettre de vivre de mes compositions, mais alors il me serait impossible de financer mes autres activités. J’ai donc un job à temps partiel. Je travaille trois jours par semaine dans un magasin de musique où je vends des instruments électroniques. Ça me permet de découvrir de nouveaux disques, de tester de nouveaux instruments, et éventuellement de les acheter beaucoup moins chers. Je reste au fait de l’actualité et des derniers développements technologiques. Tout ça, de l’intérieur, pour ainsi dire. Mais l’argent que j’en retire, je peux le réinvestir dans Groove. C’est le plus important.

Voilà qui nous amène à deux autres piliers, tout aussi essentiels, de ta carrière : la maison de disque Groove Unlimited et le festival E-Live.

RB – Quand, en 1998, Frits nous a annoncé qu’il arrêtait le KLEMdag, j’ai trouvé que c’était trop bête, parce qu’il s’agissait d’un événement reconnu. Je lui ai alors fait part de mon intention de prendre le relai. Il a acquiescé, à condition que je n’utilise pas le nom de KLEM. Un an plus tard, en 1999, nous organisions le premier E-Live. Ça fait quinze ans. En comptant le KLEMdag, je poursuis donc cette aventure depuis un quart de siècle.

Et qu’est-ce que le E-Day ?

RB – Après quelques années, j’ai remarqué que nous commencions à nous trouver à l’étroit, car beaucoup de nouveaux groupes voulaient jouer chez nous, or nous n’avions qu’un festival. Comme le printemps ne croulait pas sous les événements à cette époque, nous avons sauté sur l’occasion pour en ajouter un second. Nous avions déjà l’endroit, la salle et les artistes, alors pourquoi pas ? Le premier E-Day s’est déroulé en 2005. Mais dès le début, il fut conçu dans un esprit un peu différent du E-Live. E-Live, c’est la Berlin School, la musique électronique traditionnelle : Ian Boddy, Mark Shreeve, Radio Massacre International, Loom, Tangerine Dream. E-Day nous a permis de programmer d’autres styles de musiques, comme l’ambient, avec Michael Stearns et Robert Rich. Déjà en 1999, un musicien ambient s’était produit au E-Live : le Norvégien Biosphere, alors pratiquement inconnu. Cela montre bien que mon intérêt pour ce style n’est pas nouveau.

Le public attiré par ce genre de festival semble décroître d’année en année. Est-ce inquiétant ?

RB – Il y a eu une décrue c’est vrai, mais la tendance s’inverse à nouveau. Cette année, par exemple, E-Live a attiré plus de visiteurs (environ 280) qu’il y a trois ou quatre ans. En ce qui concerne le B-Wave Festival, on ne peut pas encore comparer, puisqu’il s’agit d’une première. C’est l’exemple parfait d’une manifestation qui ne peut que grandir pourvu que ses organisateurs s’investissent à fond, qu’ils programment plus de musiciens, et surtout plus de têtes d’affiche. J’insiste, c’est important. Tangerine Dream a joué à guichets fermés au E-Day [le 13 avril 2008]. Loom a fait de même au E-Live [15 octobre 2011]. De telles affiches fidélisent. A chaque fois, de nombreux spectateurs décident de revenir l’année qui suit.

Venons-en enfin à Groove, ta maison de disques.

RB – J’ai fondé mon propre label dès 1992 [Cue Records Netherlands, rebaptisé Groove Unlimited cinq ans plus tard pour éviter la confusion avec Cue Records, la maison de disque allemande de Jörg Strawe]. Il s’agissait de poursuivre la même idée, contribuer à la promotion de la musique électronique et de ses artistes.

Qui sont les artistes Groove ?

RB – Une vingtaine de noms composent le catalogue. Nous avons fait trois disques avec Picture Palace music, dont le dernier, Remnants, est sorti en novembre. Nous venons de signer avec Bernd Kistenmacher pour son nouvel album, Utopia. Il y a des Anglais : VoLt – belle musique ! [Ron porte même leur t-shirt] – et leurs deux spin off. Des Belges : le nouvel album du duo Pillion ne devrait plus tarder. Je peux aussi mentionner Eric van der Heijden, René Splinter, moi-même et bien sûr Gert Emmens, sans doute le plus célèbre parmi les musiciens de la scène électronique néerlandaise. Nous nous occupons également du plus jeune d’entre eux, le petit Jeffrey, que je soutiens de toutes mes forces…

… et qui est plus connu sous le nom de Synthex : nous en reparlerons.

RB – Très bonne idée !

Quelle est la procédure ? Signez-vous des contrats en bonne et due forme ou vous contentez-vous d’une poignée de main ?

RB – Il y a toujours un contrat au départ, mais ensuite, on peut l’oublier dans un tiroir. Il serait toujours temps de le ressortir si par hypothèse un différend devait survenir.

M et Mme Ron Boots au B-Wave Festival devant le stand Groove / photo S. Mazars
Groove Unlimited, une entreprise familiale : M et Mme Boots
La crise de l’industrie musicale ne rend-elle pas plus périlleuse la gestion d’une maison de disque ?

RB – Détrompe-toi, c’est devenu plus facile. Jusqu’à 2005-2007, la chute des ventes de disques a été incontestable, même chez nous. Le public ne pouvait plus nous trouver. Les émissions de radio spécialisées avaient disparu les unes après les autres. Surtout, Internet n’était pas du tout ce qu’il est devenu aujourd’hui. Avec le développement du téléchargement, avec les réseaux comme Facebook, les web radios, nous sommes de nouveaux visibles, et on en revient à l’état d’il y a dix ans, vers 2002-2003.

Groove a presque connu les débuts d’Internet.

RB – C’est exact. Rends-toi compte : la boutique en ligne a été fondée en 1996 !

Que penses-tu du téléchargement ?

RB – Nous en proposons. Tous les CD que nous vendons sont aussi disponibles en téléchargement. En passer par là constitue une obligation de nos jours, sinon les internautes se servent de toute manière illégalement. Et ça, c’est décourageant pour les artistes. Je n’aime pas non plus Spotify. Les musiciens n’en retirent rien. Mais iTunes fait du bon travail, Amazon et MusicZeit aussi. Et bien sûr Groove download ! Le téléchargement a un autre avantage. Envoyer un objet à l’étranger est devenu hors de prix. Si je veux expédier un seul CD aux Etats-Unis, il m’en coûtera 7 euros. Le téléchargement réduit le coût d’acheminement à zéro. En plus, grâce au format lossless Flac, que nous proposons aussi, la qualité reste identique. En revanche, je garde le CD en haute estime. Il reste un merveilleux produit. En tant qu’acheteur, j’aime l’objet. Je m’efforcerai toujours de vendre de vrais CD pressés. En général, nous débutons sur une base de 500 exemplaires. Si j’avais le courage et l’argent, je produirais même des vinyles. Mais ce serait du luxe. Il faudrait investir beaucoup pour peu de revenus : soit un véritable gouffre financier. Une bonne sortie CD, accompagnée de son téléchargement, permet d’atteindre des chiffres très corrects. L’artiste gagne de l’argent, nous aussi, ce qui nous permet de maintenir un standard de qualité élevé.

Est-ce l’exigence fondamentale ?

RB – Le problème, c’est que tout le monde peut désormais uploader sa musique sur le net. Littéralement n’importe qui. Et donc, de mon point de vue, il y a trop de mauvaise musique en circulation. Trop de musique pas bien mixée, pas bien masterisée. Quelqu’un s’assied dans son studio, enregistre son truc pendant trois ou quatre heures et commercialise le tout immédiatement sur n’importe quelle plateforme pour 4 euros. Pour moi, c’est de la m****. Je n’achèterais pas ça. Je n’écouterais même pas. Ce serait perdre mon temps. Alors qu’il y a de la vraie belle musique par ailleurs. Jeffrey en est un bon exemple. Un petit gars talentueux, mais perdu au milieu d’une masse de musique électronique de piètre qualité. C’est dommage, car on peut passer à côté de vrais joyaux.

Pour éviter cela, un musicien débutant devrait-il obligatoirement passer par une maison de disques ?

RB – Eh bien non ! Moi-même, je ne l’ai jamais fait. Si tu crois en ta musique, alors rien ne t’empêche de t’autoproduire. Sortir un CD, ce n’est plus si cher. Je tiens à le dire à tous ceux qui liront cette interview. Ceux qui veulent se lancer, qu’ils m’écrivent, et je leur donnerai toutes les idées, toutes les infos que j’ai amassées sur le sujet en vingt-cinq ans d’expérience. Je peux aussi les aider à publier leur CD, même s’ils n’ont pas d’argent, Groove investira toujours dans de la bonne musique. Et il y en a toujours. Mais ceux qui en composent ne doivent rien lâcher.

Peux-tu déjà me révéler l’affiche du prochain E-Day, le 10 mai 2014 ?

RB – Je ne peux pas, rien n’est signé. Mais si qui je crois vient jouer, alors nous aurons à nouveau droit à une journée extraordinaire.

Avec toutes tes activités, te reste-t-il du temps à consacrer à ton prochain album ?

Le 9 novembre dernier, j’ai participé à un petit festival tout nouveau, la première Ambient Music Night, dans la vieille église de Middelbeers, près d’Eindhoven. Il s’agit de pure ambient music, dans la veine de Biosphere. J’ai enregistré le concert, le mixage est presque terminé, et j’aimerais le publier en CD dès le 1er janvier.


dimanche 15 décembre 2013

Manikin Electronic en démonstration

 

Le premier B-Wave Festival en Belgique a permis aux visiteurs de découvrir, entre deux concerts, une démonstration des deux produits de la firme berlinoise Manikin Electronic, le Schrittmacher et le Memotron. Au programme, un mini-concert de Broekhuis, Rothe & Schönwälder, des questions-réponses avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, les fondateurs de la société il y a dix ans, et une démonstration de l’indispensable Klaus Hoffmann-Hoock, qui présentait la dernière banque de sons développées par ses soins pour le Memotron, la « Harry’s collection ».


Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder, démonstration Manikin @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
La démonstration Manikin Electronic au B-Wave Festival avec Bas Broekhuis, Frank Rothe & Mario Schönwälder

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

La démonstration du Schrittmacher et du Memotron


Rien de mieux qu’un concert de BK&S pour présenter les immenses ressources du Schrittmacher et du Memotron. La bande a toujours été la première à expérimenter les innovations technologiques de Manikin Electronic. Mario Schönwälder, gérant du label Manikin Records, n’a pas seulement donné son nom à la firme jumelle. Il est pratiquement le commanditaire de ses deux produits phares. Mais en l’absence de Detlef Keller, c’est Frank Rothe, l’ingénieur du son et complice de longue date, qui prend place devant le Schrittmacher, tandis que Mario s’attèle au Memotron. Bas Broekhuis, à la batterie électronique, complète le casting. Dans une ambiance vivante et décontractée, la petite improvisation à laquelle les trois hommes se livrent permet en tout cas de découvrir la souplesse du Schrittmacher, avec lequel Frank Rothe multiplie les séquences, parfois très complexes, mais aussi de mesurer l’incroyable fidélité du Memotron à son ancêtre analogique, le mellotron.

Jusqu’à présent, sept banques de sons ont été développées, reprenant les bandes originales de mellotrons d’époque : une « studio collection », quatre « vintage collections », une « Berlin School collection » et la dernière, achevée il y a quelques semaines, la « Harry’s collection ». Toutes sont composées de fichiers audios dans un format propriétaire sans déperdition conçu par Markus Horn. Mario a puisé dans la « Berlin School collection » l’essentiel de son improvisation du jour. Il a aussi utilisé les collections vintage et un ou deux sons de la « Harry’s », une collection une fois encore élaborée par les soins de Klaus Hoffmann-Hoock, dont l’intéressé se fait une joie de donner une démonstration plus détaillée. Cette bibliothèque de sons est directement issue des bandes originales d’un authentique Chamberlin. Cet instrument, inventé par Harry Chamberlin au début des années 50, est considéré comme l’ancêtre du mellotron. Sous l’œil de plusieurs spectateurs, connaisseurs ou non, Klaus montre les différences significatives qui peuvent exister entre les textures d’origines et celles des mellotrons ultérieurs, passant alternativement d’une banque à l’autre. Il revient ensuite aux deux fondateurs de Manikin Electronic d’expliquer leur démarche.

Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Thorsten Feuerherdt et Markus Horn

Entretien avec Thorsten Feuerherdt et Markus Horn, fondateurs de Manikin Electronic


Quand avez-vous fondé Manikin Electronic ?

Thorsten Feuerherdt – En 2003. Pour assurer la sortie de notre premier appareil, le Schrittmacher.

Qu’est-ce que le Schrittmacher ?

Markus Horn – Le Schrittmacher est un step sequencer midi. L’idée vient de notre ami Mario Schönwälder. Il possédait à l’époque un séquenceur Doepfer Maq16/3, mais nous avait fait part de son insatisfaction. L’instrument se désaccordait souvent, notamment en concert. Quand il nous a demandé si nous voulions bien développer pour lui un séquenceur à pas plus fiable, nous nous sommes attelés [avec l'aide de Klaus Schulze] à la conception du Schrittmacher. Il est compatible midi, possède 32 pistes indépendantes de 16 pas, et dispose aussi bien des paramétrages usuels du step sequencing que de fonctions propres.

Qu’est-ce que le Memotron ?

TF – Le Memotron est un remake digital du mellotron M400, que nous avons commencé à développer vers 2005-2006. L’idée vient également de cette scène électronique traditionnelle, également de Mario Schönwälder. Pour jouer en concert, il avait bourré son sampleur Kurzweil K2500 de samples de mellotron. Bien sûr, les sons typiques du mellotron sont idéaux pour ce type de musique. Mais les entendre sortir d’un tel appareil, ça faisait bizarre. C’était du bricolage. Nous lui avons fait remarquer. Il nous a répondu que nous n’avions qu’à lui construire nous-mêmes un instrument… et qui présente bien, si possible ! Nous l’avons pris au mot. Mais où trouver les sources sonores ?

Klaus-Hoffmann-Hoock au Memotron @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
K. Hoffmann au Memotron
C’est là que Klaus Hoffmann entre en scène.

TF – Nous avons pris contact avec Klaus Hoffmann précisément parce que nous connaissions les bibliothèques de sons de mellotron qu’il avait conçues, notamment pour le M-Tron de la firme GMedia, avec laquelle nous étions déjà en relation, mais aussi pour Kurzweil et d’autres firmes. Il possédait déjà son immense collection, il en avait restauré plusieurs. C’est le pape du mellotron. Nous lui proposé de collaborer à notre propre projet, sans savoir encore dans quelle direction aller. Il a accepté. Avec lui, nous avons ainsi décidé ce à quoi le Memotron devrait ressembler, ce qu’il pourrait faire, ce qu’il ne pourrait pas faire. Toutes nos dernières bibliothèques sont de lui. [cf notre entretien avec Klaus Hoffmann à Oirschot en octobre.]

Quels artistes utilisent du matériel Manikin Electronic ?

TF – Whoa ! La liste est très longue, nous en avons publié une partie sur notre site : Rick Wakeman, Oasis, Paul Weller, Jean-Michel Jarre, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Air, Barclay James Harvest, The Zombies, The Moody Blues…

Les Moody Blues ont un Memotron ? Ça c’est intéressant. Nights in White Satin est l’une des plus célèbres chansons mettant à l'œuvre un mellotron, et voilà qu’ils utilisent votre version digitale !

TF – Oui, c’est ça ! Et la liste s’allonge, car de plus en plus d’artistes découvrent les incroyables possibilités des deux produits.

Que faisiez-vous avant ? Quel métier exerciez-vous ?

MH – Nous nous sommes connus à l’université, à Berlin, où nous nous trouvions déjà dans cette branche très technique, électronique et informatique. Une fois nos diplômes obtenus, au bout de six semaines, je crois, nous avions déjà trouvé du travail dans la même boîte, une entreprise de services numériques, Thorsten en temps que spécialiste du hardware, et moi du software. Sur notre temps libre, nous avions alors commencé à développer en parallèle le Schrittmacher pour Mario. Il n’était pas encore question de commercialisation, encore moins de production en série. Mais la bulle Internet a fini par éclater. Les ingénieurs perdaient leurs jobs les uns après les autres. C’est ce qui nous est arrivé, vers 2001-2002. C’était l’occasion de se lancer sérieusement.

Frank Rothe au Schrittmacher @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
F. Rothe au Schrittmacher
Manikin est-il devenu votre job à plein temps ?

TF – Oui, depuis 2003, Manikin est notre activité principale. Nous en vivons tous les deux. L’entreprise a deux missions : développer le Schrittmacher et le Memotron d’une part, proposer toutes sortes de services techniques aux musiciens d’autre part.

Et vous-mêmes, n’avez-vous jamais eu envie de produire votre propre musique ?

MH – Oui au début. Il y a très, très longtemps, j’ai programmé un peu de musique sur Amiga. J’avais même acheté un clavier d’entrée de gamme. Mais c’était juste pour m’amuser. Nous avons très rapidement été accaparés par notre travail.

Comme Robert Moog, en somme.

TF – Ha ha, oui. Nous sommes de purs ingénieurs, pas des musiciens. En outre, quand nous voyons comment nos clients se servent de nos produits, nous ne pouvons que constater à quel point ils sont meilleurs que nous. Alors nous n’éprouvons plus le besoin de jouer nous-mêmes.

Manikin Electronic a-t-elle déjà fait l’objet d’offres de rachat par de grosses firmes ?

TF – Non... pas encore !
MH – Il faut dire que le Schrittmacher et le Memotron occupent une toute petite niche.
TF –Notre travail ne se distingue pas tant que ça de celui d’autres ingénieurs en électronique. En revanche, ce sont nos deux produits qui sont vraiment très spéciaux.

Il n’y en a que deux pour le moment, Envisagez vous d’en développer d’autres ?

MH – Oui. On va laisser Mario décider, ha ha ha. Non je plaisante.
TF – Pour l’instant, nous poursuivons le développement de nos deux appareils. Ce n’est jamais fini. Le Schrittmacher subit régulièrement de nouvelles améliorations, nous ajoutons des banques de sons au Memotron. Les idées sont là. Quant à savoir comment elles se traduiront : nous verrons bien.

>> Interview de BK&S
>> Interview de Klaus-Hoffmann-Hoock


samedi 14 décembre 2013

B-Wave Festival : la musique électronique s’affiche aussi en Belgique

 

Le-B-Wave Festival, premier du nom, se déroulait le 7 décembre au Centre culturel Muze à Heusden-Zolder, dans le Limbourg. Désireux de promouvoir les artistes locaux, les organisateurs avaient invité Nisus, The Roswell Incident et Age, la tête d’affiche revenant à une valeur sûre, figure centrale de cette scène, le Britannique Ian Boddy. Entre les stands des labels spécialisés et le bistrot attenant à la salle, la manifestation était aussi l’occasion de découvrir une belle démonstration des équipements développés par la firme allemande Manikin Electronic (voir post suivant), et une mini-performance d’un autre artiste belge, plus orienté ambient, Lounasan. Nous en reparlerons.


Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy au B-Wave Festival : sombre, dramatique, intense

Heusden-Zolder (Belgique), le 7 décembre 2013

L’Allemagne est loin d’épuiser le vivier de musiciens et de fans de musique électronique traditionnelle. Grâce au développement des réseaux sociaux, des communautés se forment par affinités dans tous les domaines. Celui-ci n’y échappe pas : en Angleterre, aux Pays-Bas, en Italie, dans les pays de l’Est, nous le verrons aussi en France, et désormais en Belgique. Le B-Wave Festival est une initiative commune de deux artistes belges, Johan Geens et Mark De Wit. Celui-ci n’en est pas à son coup d’essai. Vétéran de la télévision flamande VTM, il est aussi le gérant d’une société spécialisée dans l’événementiel, RHEA. Le 17 mai 2013, au planétarium de Bruxelles, il a ainsi organisé la toute première Cosmic Night, festival de musique électronique « Berlin School », auquel il participait également, aux côtés, entre autres, des maîtres allemands Broekhuis, Keller & Schönwälder. Johan Geens est développeur de logiciels. Lui aussi produit de la musique sous le nom de Venja. Après une poignée d’albums publiés par la prestigieuse maison de disques allemande Innovative Communication dans les années 90, Johan a attendu de longues années avant de revenir, en 2013, avec Mode Zen, le premier disque estampillé B-Wave. Si la musique de Mark De Wit, alias Rhea, explore les confins de la Berlin School et de l’ambient, Venja, avec Mode Zen, excelle dans un registre plus léger, plus rythmé aussi, plutôt dans la lignée de la scène néerlandaise (dont nous reparlerons).

Johan Geens et Mark De Wit @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Johan Geens et Mark De Wit
C’est Johan Geens, rencontré pour la première fois à l’occasion de l’Electronic Circus à Gütersloh, qui m’expliquait la démarche : « B-Wave est à l’origine une communauté en ligne destinée à promouvoir la musique électronique en Belgique. Nous avons une scène électronique, mais les artistes belges ne sont connus que localement. Jusqu’à présent, chacun faisait son truc dans son coin. Nisus et The Roswell Incident viennent de Gand, Age, de Bruxelles. Il manquait une plateforme pour organiser des concerts, vendre des CD et surtout nous faire connaître à l’international. C’est pourquoi nous venons aussi régulièrement en Allemagne. Mais cette année, nous passons à l’étape suivante : l’organisation d’un véritable festival. Nous espérons que le B-Wave Festival permettra de donner à tous ces artistes une nouvelle dimension ».

Nisus @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Nisus
Nisus, le premier à apparaître sur scène, n’est plus un inconnu. Difficilement classable, peu comparable à cette Berlin School qu’il affectionne tant et dont il se réclame, il n’en a pas moins séduit les fans allemands, au point qu’on l’a plus souvent vu outre-Rhin qu’outre-Quiévrain cette année. Mais c’est le bras en écharpe qu’il débute son festival aujourd’hui. Une ruade de cheval la veille l’oblige à ménager son bras droit. Peu importe, il jouera quand même. Pour rien au monde il ne laisserait passer l’occasion d’être le tout premier musicien de l’histoire à fouler la scène du B-Wave Festival ! Même si Nisus souffre de manière évidente sur la fin, c’est toujours un plaisir de retrouver ses imbrications d’arpèges, ses rythmes profonds et ses rêveries.

The Roswell Incident (Koen et Jan Buytaert) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
The Roswell Incident
Koen et Jan Buytaert, deux frères, sont à l’origine de The Roswell Incident. Nous sommes ici en terrain connu. D’abord, de longues plages planantes, tout en nappes et en volutes. Surviennent ensuite les séquenceurs, d’abord discrets, puis dans toute leur gloire : de la pure Berlin School ! Tout y est : non seulement l’atmosphère, mais également la structure. Plutôt plaisante sur CD (le disque, The Crash, est sorti en octobre, à l’occasion du E-Live), la musique de The Roswell Incident devient franchement impressionnante sur scène. Les frères Buytaert seront forcément à suivre. Eux aussi ne devraient avoir aucune peine à convaincre en Allemagne.

Age (Emmanuel D’haeyere) @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Age
En l’absence de son collègue Guy Vachaudez, Emmanuel D’haeyere sera seul sur scène pour représenter Age. Le duo ne se réclame pas de la Berlin School, mais du concept qui l’a directement précédée, très répandu dans les années 70 : la « musique cosmique ». C’est qu’on ne parlait pas encore de Berlin School à l’époque où le groupe fut fondé, en 1978. Avec Telex, formé la même année côté wallon, Age est peut-être le plus ancien groupe de musique électronique belge. Mais cette « musique cosmique » ne saurait être confondue avec la kosmische Musik de Klaus Schulze ou la Cosmic Music de Pink Floyd. Emmanuel D’haeyere n’en manifeste ni l’humeur planante ni les structures progressive. Sans aller jusqu’à l’électro-pop funky de Telex, il s’exprime dans un langage synthpop qui, malheureusement, ne m’est pas familier.




Ian Boddy @ B-Wave 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy @ B-Wave 2013
Sept semaines seulement après sa performance très appréciée aux Pays-Bas en compagnie de son compatriote Mark Shreeve, reformant leur duo ARC, le Britannique Ian Boddy revient donc sur le continent, en solo cette fois, en tant que tête d’affiche de ce premier B-Wave Festival. Son épouvantable traversée de la mer du Nord, secouée par une violente tempête, aura duré trente heures. Pas assez pour le priver de sa toute première prestation en Belgique.

La musique de Ian Boddy en solo et celle d’ARC se distinguent par bien des aspects. Chez ARC, les séquenceurs de Mark Shreeve sont toujours en surplomb. Ils jouent un rôle plus discret chez Ian Boddy. Ce soir, ce dernier prouve qu’il est le roi de la texture. Comme le chimiste qu’il fut dans sa jeunesse, il compose des préparations savamment dosées, des mélanges de blocs rythmiques et de nappes entrelacées. Certains morceaux de son set, notamment ceux tirés de l’album Liverdelphia, pourraient même être comparés à des pièces symphoniques. Car c’est bien la superposition des textures, et non la simple amplification du volume, qui permet à Ian de rendre la puissance de tout un orchestre. Et pourtant, les décibels lui vont bien. Paradoxalement, c’est dans un genre plus calme, l’ambient, qu’on retrouve souvent la même densité de sons, les mêmes accumulations de voix, comme chez son ami, l’Américain Robert Rich. Mais il me semble que la musique de Robert Rich déploie son plein potentiel, et même, tout son sens, à faible volume, tandis que celle de Ian vibre à pleine puissance. C’est le cas sur le titre Never Reaching, sombre, dramatique, intense.

Nisus aurait pu se blesser plus gravement à cheval. Le ferry de Ian Boddy aurait pu dériver jusqu’en Islande, emporté par la tempête ! Il a fallu un miracle pour que tout se déroule comme prévu. Réussite technique et artistique, cette première édition aura attiré cent visiteurs, mais cent visiteurs satisfaits. C’est un début. Si tôt après les deux dates plus imposantes que sont Electronic Circus et E-Live, c’est même un bon début. Le B-Wave Festival restera peut-être un rendez-vous de niche. Mais la manifestation mérite à coup sûr de perdurer.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Nisus