vendredi 25 octobre 2013

E-Live 2013 : la Hollande, l'autre pays de la musique électronique

 

Créé par le natif d'Eindhoven Ron Boots, figure centrale de la scène électronique néerlandaise, E-Live Festival célébrait le 19 octobre 2013 son quinzième anniversaire. Avec Beyond Berlin, ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp), The Other Side of F.D. Project et le duo ARC, formé par les Anglais Ian Boddy and Mark Shreeve en tête d'affiche, la programmation de cette édition signait l'ancrage d'E-Live dans l’univers de la musique électronique vintage. Depuis 2009, le festival se déroule au centre culturel De Enck, à Oirschot, à quelques kilomètres au nord-ouest d'Eindhoven.

 

 ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) têtes d'affiche de l'édition 2013 du festival E-Live 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Marqué dans les années 70 par la Berlin School et les sonorités nouvelles alors en provenance d'Allemagne, Ron Boots commence, au milieu de la décennie suivante, à produire sa propre musique, devenant le pape d'une Eindhovense School alors émergente et aujourd'hui pléthorique. Mais il ne s'arrête pas là. Organisateur né, Ron Boots est aussi à l'origine de la maison de disques Groove Unlimited, également distributeur mondial de la plupart des labels spécialisés. Enfin, c'est en 1998, qu'il fonde E-Live, festival de musique électronique traditionnelle de renommée internationale. Nous aurons prochainement l'occasion de reparler de la manifestation et de ses racines. Au cœur du centre culturel De Enck, la scène assez large du RaboTheater permet à tous les musiciens du jour, y compris les deux têtes d'affiche, de disposer à l'avance l'ensemble de leur matériel avant le début du premier show, si bien qu'à l'ouverture des portes, tout est déjà prêt, dans un indescriptible fouillis d’instruments divers qui seront retirés au fur et à mesure. La méthode à l'avantage de limiter la durée des pauses. Mais chacune d'entre elles permet à Rémy, l'un des jeunes représentants de cette scène néerlandaise, de se produire dans une salle secondaire, située au-dessus du RaboTheater, en compagnie des sociétaires de My Breath My Music, une association locale destinée à la promotion de la pratique musicale par les handicapés moteurs.

Beyond Berlin (Martin Peters et Rene Bakker) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Beyond Berlin
Beyond Berlin, le groupe d'ouverture de ce E-Live 2013, réunit Martin Peters et Rene Bakker, deux musiciens néerlandais très actifs sur Internet. Les deux hommes ne cachent pas leur nostalgie pour cette époque où « musique électronique » signifiait avant tout synthétiseurs analogiques et séquenceurs. Le duo produit donc une musique largement dominée par ces derniers, de la pure Berlin School, improvisée sur des instruments parfois fabriqués par leurs soins. Construit autour d'un enchaînement de motifs séquencés, leur set permet de comprendre à quel point la structure même d’un morceau Berlin School dépend de sa technique de fabrication. Il arrive ainsi que la durée de ces longues improvisations ne tienne en fait qu'à la durée nécessaire aux différents réglages des appareils. C'est le cas ce soir. Quand Martin Peter doit modifier les branchements jack de l’un de ses séquenceurs, il faut bien que René Bakker meuble avec quelques accords tandis que son partenaire, perplexe, consulte ses notes en se grattant la tête avant de lancer, finalement, la suite du programme.

ViTaL (VoLt + Tylas + Lamp) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
VoLt & friends
Après une courte pause, un autre duo, britannique cette fois, succède à Beyond Berlin. Composé de Michael Shipway et Steve Smith, VoLt a remporté cette année le prix du Meilleur Artiste international aux Schallwelle Awards. Synthétiseurs analogiques, numériques, instruments virtuels : VoLt puise dans toutes les ressources de la technologie. Mais si celle-ci ne cesse d'évoluer, ce n'est pas nécessairement le cas du son lui-même. Ce soir, la musique de VoLt reproduit des textures et des rythmiques très en vogue au début des années 90 quand, grâce à la généralisation du sampling, les boîtes à rythme commençaient à s'éloigner de la synthèse, avec plus ou moins de bonheur. Plus proches de la pop que de la Berlin School, Shipway et Smith sont impliqués dans divers projets parallèles. C’est ainsi qu’après vingt minutes en duo, Smith quitte son collègue, le temps pour Shipway de reformer son autre duo, Lamp, avec le guitariste Garth Jones. Puis c'est au tour de Shipway de quitter la scène pour laisser la place à Smith et à ses deux amis de Tylas Cyndrome, le guitariste Alan Ford et le batteur Les Sims. La scène est donc bien encombrée lorsque tous les musiciens se retrouvent pour un ultime morceau.

F.D. Project (Frank Dorittke) & Eric Van Der Heijden @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
F.D. Project
Contraste radical lorsque Frank Dorittke, alias F.D. Project, se présente à son tour devant le public. L'Allemand est seul derrière ses claviers pendant toute la première partie du concert. Au programme : textures éthérées et séquences lumineuses, dans la grande tradition de la Berlin School, dont Frank est un inconditionnel, même s’il est avant tout guitariste. Dans la seconde partie, il laisse ainsi défiler ses claviers en playback, s’attachant seulement à ses solos, floydiens ou oldfieldiens selon l’inspiration. C’est alors qu’Eric Van Der Heijden, son comparse du groupe MorPheuSz, qui compte aussi Harold Van Der Heijden et Ron Boots, vient l’accompagner à la flûte (en fait, un contrôleur MIDI à vent développé par Yamaha). Le public approuve bruyamment, mais c’est probablement le dernier solo de Frank, intense et dramatique, qui récoltera ce soir les applaudissements les plus nourris.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Ian Boddy & Mark Shreeve @ E-Live 2013

Lorsque le public investit pour la dernière fois le RaboTheater, c’est pour constater que le capharnaüm a été entièrement remballé. Exit les forêts de claviers et de racks, de cordons et de diodes. Exit, aussi, les projections vidéo sur l’écran derrière la scène, remplacées par un rideau bleu d’une sobriété absolue. Et au milieu de cette scène qui paraît soudain immense, il ne reste plus, chacun entouré de son petit îlot d’instruments, que deux hommes assis côte à côte : Ian Boddy et Mark Shreeve. Soit deux légendes de la musique électronique britannique depuis le début des années 80. Ami de longue date de Ron Boots, le premier fut très influencé par la Berlin School avant d’explorer d’autres horizons, notablement l’ambient. En solo ou en collaboration, il a publié un nombre incalculable de disques sur les deux labels qu’il a fondés, Something Else et DiN. Quant à Mark Shreeve, s’il a connu la gloire en écrivant les tubes de Samantha Fox, il semble avoir parcouru un chemin inverse, passant des motifs minimalistes à la John Carpenter de ses années en solo aux séquences typiques d’une Berlin School radicale avec son groupe Redshift, au milieu des années 90. Depuis quinze ans, Boddy et Shreeve collaborent sous l’appellation ARC.

ARC (Ian Boddy et Mark Shreeve) @ E-Live 2013 / photo S. Mazars
Invités régulièrement à E-Live (ARC était la tête d'affiche 2007, Ian Boddy est venu en 2000 et 2006 en solo, Mark Shreeve en 2004 avec Redshift), les deux hommes ont l’âge de sortir leurs lunettes de vue avant de s’installer derrière leurs claviers. Mais dans un tel décor, ils respirent l’élégance et la classe. Dès les premières notes de leur prestation, les auditeurs savent qu’ils vont assister à un moment classique. Immobile et concentré, Mark Shreeve ne prononce pas un mot, tandis que Ian Boddy, survolté, agite sa queue de cheval au rythme des pulsations de leurs séquenceurs, monstrueusement épaisses et continuellement changeantes, comme à la grande époque de Tangerine Dream version Ricochet. ARC excelle dans un registre sombre, majestueux, parfois angoissant. Mais le rappel, aérien et mélancolique, dévoile la large palette d'émotions que le duo sait provoquer avec si peu de matériel. Ce soir, Ian Boddy et Mark Shreeve démontrent tout simplement qu'ils font et feront toujours partie des maîtres de l'électronique.

Contrairement au festival Electronic Circus, qui a diversifié sa programmation, E-Live reste fidèle à la Berlin School traditionnelle. Avec quelque 300 visiteurs cette année, son affluence reste comparable à celle de son homologue allemand. Et si la plupart des musiciens à l'affiche commencent doucement à grisonner, la relève semble assurée aux Pays-Bas en la personne de Jeffrey Haster, alias Synthex, invité par Ron Boots à présenter son second album et qui n'a que 15 ans. Soit l'âge du festival.

>> Interview de Ian Boddy
>> Interview de Ron Boots


jeudi 24 octobre 2013

Klaus Hoffmann-Hoock : l’esprit, la matière et le mellotron

 

Mind Over Matter et Cosmic Hoffmann resteront parmi les noms les plus estimés de l'histoire de la musique électronique. Aux commandes, Klaus Hoffmann-Hoock, artiste autodidacte originaire de Duisbourg, qui a su développer un style hybride mêlant guitares, machines et instruments traditionnels. En plus d’une carrière musicale très riche, Klaus Hoffmann-Hoock collectionne toutes sortes d’appareils vintage, comme le mellotron (l’ancêtre des samplers), dont il est devenu l’un des plus grands spécialistes mondiaux. Il est ainsi à l’origine du Memotron, version numérique de son glorieux aîné, que pratiquent aujourd’hui des musiciens aussi différents que Jarre, Deep Purple, Rick Wakeman, Justice ou Noel Gallagher. Rencontre à Oirschot, lors du E-Live Festival organisé par Ron Boots.


Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Klaus Hoffmann-Hoock – Dans les années 60, l’Allemagne était submergée par les groupes anglo-saxons. Quand un jeune voulait faire de la musique, ou bien il apprenait le piano, ou bien il tentait d’imiter les Beatles. Mais au début des années 70, nous avons connu le raz-de-marée du space rock planant, lié à l’apparition des premiers synthétiseurs. En 1969, j’ai fondé mon premier groupe, puis j’ai joué de la guitare dans une formation qui s’appelait Impuls et qui suivait cette direction. Nous assurions la première partie de groupes comme Nektar ou UFO, qui utilisaient des instruments comme le mellotron ou le minimoog. A l’époque, c’était à la mode. Emerson Lake & Palmer avait popularisé le minimoog. Quant au mellotron, on l’entend déjà dans certains titres des Beatles, chez Pink Floyd, mais surtout chez Genesis et évidemment sur cette chanson des Moody Blues [Nights in White Satin]. C’est justement lors d’un concert de Genesis que j’ai découvert le son si extraordinaire de cet instrument. J’ai aussitôt voulu en acheter un à mon tour. Le prix m’a immédiatement dissuadé. C’était si cher que seuls les artistes poids lourds pouvaient s’offrir ce type d’appareil. J’ai attendu 1973 avant d’acquérir mon premier minimoog. Puis j’ai récupéré d’occasion le mellotron de Klaus Schulze, qui ne s’en servait plus. Ce n’est qu’à ce moment, vers 1974-1975, que j’ai découvert la musique purement électronique, avec Tangerine Dream et Klaus Schulze.

Tu es devenu un grand amateur de synthétiseurs vintage. Pourtant, contrairement à d’autres musiciens subjugués au même moment par la découverte des machines, tu n’as jamais abandonné la guitare. Elle est même devenue ta marque de fabrique.

KHH – Pour moi, la space music relève d’une démarche un peu différente de la musique électronique. Il s’agit encore de rock. Donc en effet, à côté des synthétiseurs, mais surtout du mellotron, qui a pris une place très importante dans ma vie, j’ai toujours continué à jouer de la guitare, notamment sur scène, parfois à la grande surprise du public fan d’électronique. Quand à cette marque de fabrique… c’est lors d’un concert qu’on me l’a fait remarquer. Quelqu’un m’a dit : « Je ne savais pas que tu jouais aujourd’hui, mais j’ai tout de suite reconnu ta guitare ». « C’était si mauvais ? », ai-je répondu. Je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un compliment. En fait, je n’ai rien développé consciemment. C’est même plutôt accidentel. Quand j’ai débuté la guitare, personne ne m’a appris. J’ai donc inventé une manière de placer les doigts parfaitement incorrecte. Puis j’ai fini par suivre de véritables cours. Ça a duré quelques mois avant que le professeur ne vienne me voir et me dise : « Je ne peux plus rien pour toi. Tu es déjà conditionné par ta propre manière de jouer ».

Quand ta carrière discographique a-t-elle vraiment débuté ?

KHH – A la fin des années 70, j’avais déjà publié quelques disques sur un label de rock allemand avec le groupe Alma Ata. Mais en 1982, avec deux amis, nous avons pu signer notre premier contrat avec la maison de disque EMI, pour laquelle nous avons enregistré un single [Weltraumboogie], une sorte d’expérience space-rock disco. Le disque a fait un flop monumental, mais après des années, il a fini par devenir l’objet d’un véritable culte. Si bien qu’une compagnie britannique vient de le rééditer en vinyl.

Mind over Matter - Music for Paradise / source : www.discogs.com
Le premier album de Mind Over Matter
C’est alors que naît ton projet le plus connu, Mind Over Matter qui, lui aussi, est un peu « culte » et qui a définitivement achevé de te classer parmi les figures importantes de la scène électronique dite « classique ».

KHH – En effet, après ce single, j’ai décidé de changer totalement de direction. J’ai voulu poursuivre avec les claviers, sans renoncer à ma guitare ni aux instruments acoustiques que j’ai pu découvrir ça et là au cours de mes voyages. En 1986, j’ai donc fondé Mind Over Matter, et notre musique a aussitôt attiré l’attention d’Innovative Communication. Comme IC était un label spécialisé en musique électronique, fondé de surcroît par Klaus Schulze et dirigé à l’époque par Michael Weisser, nous avons tout naturellement fini par être associés à ce courant. En 1987, nous avons publié le premier de nos neuf disques pour IC, Music for Paradise. Mais ce n’est que deux ans plus tard que nous nous sommes pour la première fois produits en concert, à Anvers, en Belgique. C’est là que nous avons eu l’idée de mélanger musique et danse : une formule qui nous a réussi et que nous avons retenue pour la plupart de nos shows ultérieurs, notamment en Allemagne. Quant à la musique elle-même, eh bien, nous avons pris les pistes de nos albums comme base de travail, mais dans des interprétations toujours très libres.

A la fin des années 90, tu t’es également lancé en solo, sous le nom de Cosmic Hoffmann.

Pas exactement. Cosmic Hoffmann était en fait le nom de l’éphémère formation responsable du fameux single chez EMI en 1982. Je n’aurais jamais pensé avoir à ressusciter cette appellation. Mais ce n’est pas un projet solo. C’est plutôt le résultat de ma rencontre, en 1998, avec le musicien Stephen Parsick, comme moi passionné d’instruments vintage. Mind Over Matter ne s’est pas arrêté pour autant. Nous avons continué à tourner jusqu’à la fin de la décennie. Depuis les années 2000, le projet est en stand-by, mais j’envisage une reformation.

En revanche, c’est bien en solo que tu multiplies parallèlement les collaborations avec certains des artistes majeurs de la scène électronique dite « traditionnelle ».

KHH – Oui. On apprend rapidement à connaître tout le monde dans ce milieu, et à développer des affinités. L’une des premières figures avec laquelle j’ai eu l’occasion de travailler n’est autre que Ron Boots, l’organisateur de ce festival. Nous avons fait plusieurs disques ensemble au début des années 90. Le plus souvent, il m’est arrivé d’accompagner d’autres formations, sur scène ou en studio, aussi bien à la guitare qu’aux claviers. Il y a eu le Belge Patrick Kosmos, que nous avions rencontré à Anvers et qui s’intéresse aussi beaucoup à l’Asie, mais aussi Harald Grosskopf, Peter Mergener, Mario Schönwälder, plus récemment Ian Boddy et David Wright. Je dois en oublier.

Fanger & Schönwälder : Earshot (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Fanger & Schönwälder : Earshot
Il se trouve que ton dernier disque est une collaboration avec Fanger & Schönwälder.

KHH – Il a été enregistré ici-même, à Oirschot, l’année dernière, d’où le titre : Earshot. Ron Boots avait invité Thomas Fanger et Mario Schönwälder à l’édition 2012 d’E-Live. Ils m’ont demandé si je ne voulais pas les accompagner sur scène. J’ai dit oui. Ils m’ont alors envoyé deux titres qu’ils avaient enregistrés en prévision du concert. Je les ai travaillés chez moi à la guitare, mais une fois sur place, quelques heures avant de monter sur scène, il n’y avait plus deux mais trois titres, puis quatre ! J’ai dû improviser sur la majeure partie du concert.

La routine, en quelque sorte !

KHH – En effet, on peut dire ça ! Sur le disque, nous avons cependant ajouté deux pistes réalisées après coup en studio. L’une d’elles fera vraisemblablement l’objet d’une version single, qui sera commercialisée sous forme dématérialisée.

Ah ! Nous y sommes ! A propos de dématérialisation, que penses-tu des dernières évolutions du marché de la musique ?

KHH – Je n’ai rien contre la musique à télécharger, bien que j’aie vécu l’époque ou le CD – je veux dire l’objet – était la pièce centrale de ce marché. La vente dématérialisée est à la fois un support de promotion et un moyen de réduire les coûts. Mais si tu me parles de téléchargement gratuit, alors je ne suis plus d’accord. La musique est le fruit d’un travail, celui du musicien. Elle a un coût. Il faut rémunérer le musicien au même titre que le boulanger qui te donne ton pain chaque matin.

Comment expliques-tu le relatif affaissement de l’intérêt du public pour la musique électronique « traditionnelle » ?

KHH – Dans les années 70, les radios diffusaient ce type de musique, il y avait une presse magazine spécialisée assez riche… Bien au-delà du cas de notre seule musique électronique, du reste. Dans tous les domaines, de nouveaux genres apparaissaient sans cesse, et chaque radio, chaque publication avait sa spécialité, rock, jazz, classique. En fait, pour chaque segment, il y avait forcément un diffuseur, un journal pour en parler. Donc il y avait forcément des fans. Mais à partir des années 80, sous la pression de la concurrence, le nombre de courants représentés dans les médias n’a cessé de diminuer, comme dans un entonnoir, au profit d’une optimisation maximale qui explique qu’aujourd’hui, à tout moment du jour ou de la nuit, la même musique standardisée passe en boucle partout. Mais il ne faudrait pas croire que ce problème soit uniquement le fait des medias. Si ces derniers ont fini par arrêter de rendre compte de tel ou tel courant musical, c’est parce qu’en amont, les maisons de disques elles-mêmes s’en sont progressivement détournées. Autrefois, les labels, même les plus gros, n’hésitaient pas à produire des artistes débutants, à lancer des genres inconnus. Eux aussi pouvaient représenter une large palette de styles très variés. Mais la logique du marché les a poussés à délaisser ces aventures au profit des seules valeurs sûres.

Klaus Hoffmann-Hoock à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Cosmic Hoffmann
N’y a-t-il pas tout simplement trop de musique ? A elle seule, la berliner Schule, avec ses centaines d’artistes, représente une scène tellement énorme, qu’on finit par atteindre les limites, temporelles et financières, des capacités du public à écouter et à acheter.

Tu as raison. Or ce phénomène est précisément lié à l’intrusion des machines dans la création musicale. Aujourd’hui, tout le monde, sans formation, sans bases, peut devenir musicien. N’importe qui peut bidouiller un album à la maison et le publier sur n’importe quelle plateforme sans avoir jamais donné le moindre concert de sa vie. La situation était exactement l’inverse à nos débuts. Avec Impuls, nous avons énormément tourné mais jamais enregistré d’album. Or c’est la scène qui nous a permis de développer notre propre style, de nous démarquer de nos influences. C’est très important, si tu ne veux pas être condamné à imiter les autres. Tangerine Dream et Klaus Schulze sont importants parce qu’ils ont su innover en leur temps. Où en serions-nous s’il n’y avait que des suiveurs ?

Quels sont tes projets ? Tu parlais d’une éventuelle reformation de Mind Over Matter.

KHH – En fait, je ne voudrais pas trop m’avancer. Depuis plusieurs années maintenant, je suis accaparé à plein temps par la création de banques de sons pour diverse marques. Il faut croire qu’après plusieurs décennies de passion pour le mellotron, j’ai acquis une sorte de réputation de spécialiste. C’est ainsi que, dans le courant des années 2000, j’ai soumis à la firme berlinoise Manikin Electronic l’idée d’une version numérique de l’instrument. J’avais déjà été sollicité par une marque étrangère, mais ils avaient malheureusement raté leur processeur. Et Manikin a réussi. Ça a donné le Memotron, dont Mario Schönwälder a sans doute été le premier à pouvoir profiter.

C’était donc toi !

KHH – Mais oui ! J’ai même eu l’opportunité d’en faire une démonstration publique ici-même il y a quelques années [Nous sommes attablés dans le bar attenant à la salle de concert, et Klaus me désigne la table voisine].

Cosmic Hoffmann au mellotron / source : Klaus Hoffmann-Hoock
Klaus Hoffmann-Hoock au mellotron
Il existe aussi des logiciels qui émulent le mellotron, comme le M-Tron de GMedia. Qu’en penses-tu ?

C’était moi également ! Le Memotron a représenté un travail considérable. J’ai accumulé un nombre incalculable de bandes, mais pour ce faire, j’ai d’abord dû les retrouver, c’est-à-dire collecter une trentaine d’appareils originaux, dans le meilleur état de conservation possible, notamment le MkII de 1965. Ensuite, j’ai transféré chaque son note par note, en conservant toutes les caractéristiques et les limitations des instruments d’époque, mais en veillant bien à nettoyer l’ensemble. Parce qu’il ne faut pas exagérer. On peut être puriste et reconnaître qu’un mellotron, ça vieillit plutôt mal. Les bandes s’usent très rapidement, le son est souvent parasité. Le Memotron permet désormais de reproduire à la perfection tous les timbres originaux, des fameux chœurs de Genesis aux cuivres de Tangerine Dream. Oui, je pense que je serai occupé encore un moment avec ce genre d’activités.



mercredi 23 octobre 2013

Perceptual Defence : la musique est une thérapie


Depuis plus de dix ans, le musicien italien Gabriele Quirici s'implique corps et âme dans l'opulente scène ambient italienne, avec son projet Perceptual Defence. Découvert en Allemagne par l'infatigable Kilian Schloemp-Uelhoff, tête pensante de Syngate Records, Perceptual Defence a publié en janvier Physis, un premier album sur le sub-label Luna, dédié au genre. Le 19 octobre, à l'occasion du festival E-Live 2013 aux Pays-Bas, sortait un second disque, Illumina Tenebras, enregistré en concert. Gabriele lui-même venait spécialement de Rome en assurer la promotion à Oirschot. La musique de Perceptual Defence, qui peut être comparée à celle des maîtres américains de l'ambient Robert Rich ou Steve Roach, ou à celle de son compatriote, le regretté Oöphoi, puise également son inspiration dans d'autres traditions musicales – la Berlin School, les séquenceurs – qui expliquent peut-être sa cote en Allemagne.


Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Perceptual Defence live @ Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Oirschot (Pays-Bas), le 19 octobre 2013

Gabriele, peux-tu me raconter ton parcours musical ?

Gabriele Quirici – Je m'appelle Gabriele Quirici, je viens de Rome, j’ai choisi comme nom de scène Perceptual Defence. Il s’agit d’une notion de psychologie empruntée à mon métier. Je suis psychothérapeute. Depuis toujours, j’utilise la musique dans un cadre thérapeutique pour mes patients. J'ai commencé à utiliser l'électronique en 1993, pendant mes études de psychologie. Je viens d'une famille très mélomane, surtout férue de classique. Ma tante était une pianiste professionnelle. Du coup, j’ai toujours écouté de la musique pendant mon enfance. Puis j’ai appris à aimer le rock progressif de Pink Floyd et la musique électronique des Allemands de Tangerine Dream et Klaus Schulze. J’essaie toujours d’aller à la rencontre de nouveaux styles. Ainsi, j’aime beaucoup la musique classique, mais aussi les minimalistes – Philip Glass, Steve Reich, Terry Riley –, le jazz, la musique d'improvisation, par exemple le groupe français Art Zoyd ou les Belges d'Univers Zéro. Mais par-dessus tout, les musiciens américains Steve Roach et Robert Rich, le créateur des sleep concerts. Je connais bien Robert Rich, nous avons pu discuter, parce qu'il a lui aussi étudié la psychologie. Enfin, un autre genre que j’adore, c'est la musique post-industrielle, « noisy » – Zoviet France, Lustmord, Nocturnal Emissions. Voilà. Le mélange de tout ça crée chez moi un équilibre. Ce sont tous ces gens qui m'ont donné envie de composer des musiques d'ambiance, qui peuvent se révéler très utiles en thérapie.

Perceptual Defence : Sacrum Facio / source : Gabriele Quirici
A partir de toutes ces influences, j'ai commencé à créer mes premiers sons sur mon petit E-mu Emax, un sampler, le seul instrument que je possédais à l’époque. J'ai commencé avec des sons naturels, puis des boucles. C'était alors au sein d'un groupe qui s'appelait Musarte, et qui jouait pour les patients des hôpitaux psychiatriques. La musique semblait avoir une influence positive sur leur esprit. Après, j'ai commencé à collaborer avec mon ami Alessandro Pintus, que j'avais connu lors de mes études de psychologie, mais qui avait rapidement tout abandonné pour la danse. Il est devenu chorégraphe de danse butō, un style apparu au Japon après la guerre. Nous avons commencé à travailler ensemble, et j'ai composé les musiques de ses spectacles. Au départ, la musique était préenregistrée. Puis nous avons décidé de faire des improvisations en direct. C’est là que j’ai commencé à accumuler beaucoup d'instruments, à les étudier, afin que la musique puisse faire partie intégrante du spectacle. Mais pas seulement des synthétiseurs. Dernièrement, j’ai commencé à expérimenter de nouveaux sons avec des instruments traditionnels étrusques.

As-tu connu Gianluigi Gasparetti [célébré comme l’un des maîtres italiens de l’ambient sous le pseudonyme d’Oöphoi, mort le 12 avril 2013] ?

GC – C'était mon cousin. C'est pour lui que j'ai commencé à produire ma musique. Il avait fondé un label qui s'appelait Umbra (et aussi Penumbra). Mon premier disque, Sound of Space, a été publié chez lui, en 2003 je crois. Je ne me rappelle plus !

Existe-t-il une véritable scène ambient en Italie ?

GC – Oui, il y en a une, surtout dans le centre du pays, autour d’Enrico Cosimi alias Tau Ceti. Mais le plus connu, c'est Alio Die, de son vrai nom Stefano Musso, qui a enregistré avec Robert Rich un disque absolument fantastique, intitulé Fissures [1997]. J’ai connu Stefano Musso à peu près à l’époque où j’ai commencé à jouer. Avec Gianluigi Gasparetti, nous venions de créer un fanzine, qui s'appelait Deep Listenings, comme le groupe de Pauline Oliveros, la musicienne qui avait expérimenté les systèmes modulaires dans les années 60 avant de créer le Deep Listening Band dans les années 90, et qui fait cette musique très… spectrale, non ?

T’intéresses-tu aussi au rock progressif italien ? Le Orme, Goblin…

GC – … PFM, Banco del Mutuo Soccorso… Oui, oui.

Tu les écoutes, mais ils n’ont pas influencé ton travail, si ?

GC – Peut-être. Mais, la plus grande influence, c’est surtout la musique classique. Je ne fais pas de musique progressive, je fais de la musique ambient ! Je pense à la structure de la musique plutôt comme à un voyage.

Perceptual Defence - Illumina Tenebras / source : www.syngate.net
"Illumina Tenebras", de Perceptual Defence chez Luna
Nous allons justement en parler. Car aujourd’hui sort Illumina Tenebras, ton second album chez Syngate-Luna. Le premier, Physis, remonte seulement au début de l’année.

GC – Physis est sorti en janvier. L'année dernière, un ami m'avait invité à jouer à Ancône, dans un petit festival de musique électronique qui se déroulait sur le site de la Mole Vanvitelliana, une ancienne léproserie du XVIIIe siècle reconvertie en centre culturel. La piste 2 du disque reprend ce concert. Sur les trois autres pistes, j'ai voulu refaire en musique une sorte de voyage dans cette léproserie. Mon intention était de recréer l'atmosphère de l'endroit, de faire ressentir la douleur, mais aussi de jeter une passerelle entre la mort et la vie.

Comment décrirais-tu la musique d’Illumina Tenebras. Qu’as-tu accompli ?

GC – Illumina Tenebras est le titre d’une performance de danse butō d'Alessandro Pintus. Il s’agit à l’origine d’une expression latine qu'on trouve dans une prière de Saint François d'Assise [l’oraison devant le crucifix de Saint-Damien]. Elle signifie la recherche de la lumière. Ce qui veut dire en fait la recherche de Dieu. Nous avons eu l’idée de retranscrire – Alessandro en danse et moi en musique – ce trait d’union entre l'obscurité et la lumière. La pièce se divise en deux phases. La première est vraiment très sombre. Introduite par le texte de la prière de Saint François devant Saint Damien, la seconde se veut plus agréable. Elle mélange les séquenceurs, les sons naturels, les chants d'oiseaux. Or, puisque la lumière, c’est la vie, j’ai même ajouté à la fin un enregistrement des rires de ma fille, qui avait 12 mois à l’époque ! Ces performances se sont déroulées dans un endroit très important en Italie, qui s'appelle la Scarzuola, un complexe bâti par l'architecte Tomaso Buzzi [à Montegabbione, près de Pérouse], juste à côté du couvent fondé par Saint François lui-même [en 1218]. Un endroit magique !

Gabriele Quirici, Alessandro Pintus, Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013 / photo : Stefania Pappalardo / source : Gabriele Quirici
Illumina Tenebras : Gabriele Quirici avec Alessandro Pintus sur le site de la Scarzuola, Montegabbione, 22 juin 2013

Avant tes deux disques chez Luna, combien d’albums as-tu publiés ?

GC – Alors… Je dois dire que je n’ai pas publié beaucoup de disques. En revanche, la musique de chaque performance à laquelle j’ai participé a été enregistrée. Au bout du compte, ça représente presque quarante CD. Mais peu de personnes ont eu l’occasion de les écouter !

Finalement, pourquoi as-tu décidé de travailler avec un label ? Et surtout, pourquoi en Allemagne ?

GC – Il existe bien sûr des labels spécialisés en Italie, mais il est très difficile d’en trouver qui soient sérieusement intéressés par ce genre de musique. Ils sont un peu obtus. Mais il y a deux ans, Kilian [de Syngate Records], m’a rendu visite à Rome et nous sommes devenus amis. Nous nous étions rencontrés sur Facebook. Je lui avais envoyé ma musique et il l’avait appréciée. C’est lui qui m'a convaincu de publier quelques disques chez lui. Nous avons commencé avec Physis. Et quand je lui ai fait parvenir Illumina Tenebras, il m’a tout de suite proposé de le sortir pour le E-Live.

Qu’est-ce qui change dans le fait de travailler avec une maison de disque ?

GC – La différence, c'est la possibilité de rencontrer les autres musiciens, mais aussi le cercle des passionnés. C’est vrai, aujourd'hui, il y a les réseaux sociaux. Mais l'organisation, la publicité, tout ce que fait Kilian, en visitant les festivals partout en Europe, c'est autre chose. J'en suis très content. Mais le principal, c'est encore que ma musique plaise à quelqu’un.

Tu utilises quand même Internet. En quoi est-ce important ?

GC – Avec Facebook ou Soundcloud… ou Bandcamp (même si je n’y ai encore rien publié !), tu peux partager ta musique et en parler avec d’autres personnes. C’était moins commode par la poste, non ? J’envisage maintenant de créer un site personnel pour y mettre tous mes disques et faire connaître ma musique.

Tout à l’heure, pendant le concert [l’interview se déroule entre deux shows, lors du E-Live], tu m’as parlé d’un nouveau projet très ambitieux.

GC – Mon ami Carlo Fatigoni, l’organisateur du festival Sguardi Sonori, m'a invité à y jouer pour la première fois en 2011. C’était au planétarium de Rome, avec Alessandro Pintus. C’est là que j’ai donné mon premier concert de musique improvisée, que j'ai intitulé Infinite Spaces, Infinite Bodies. Il y a un extrait sur Soundcloud. Kilian en tirera peut-être un disque. En fait, Carlo Fatigoni développe en ce moment un projet fantastique. Il vient de fonder le Roma Laptop Orchestra avec son ami Alessandro Petrolati, le créateur d’iDensity, un logiciel de synthèse granulaire. L'intention, c'est que chaque musicien joue uniquement à partir de ce programme, un pur software disponible sur Laptop ou iPad, et, peut-être vers 2015, de faire un concert avec Ennio Morricone et son orchestre. Ils m'ont demandé de participer à ce projet. Actuellement, ils sont aussi en contact avec l'astronaute italien de la Station spatiale internationale pour créer des sons depuis son module. C'est un grand projet, je ne connais pas encore les détails – je dois demander à Carlo et à Alessandro – mais il y a de bonnes possibilités pour 2015.

Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013 / photo S. Mazars
Perceptual Defence à Oirschot, E-Live 2013
Synthétiseurs modulaires ou logiciels, ce n’est donc pas si important.

GC – Pour moi, ce qui importe, c’est la musique, c’est le résultat. Et surtout, trouver les sons justes. Je n'aime pas les softwares qui produisent un son un peu métallique. Mais j'ai découvert de bonnes applications payantes sur l'iPad. En les couplant avec un synthétiseur modulaire, un vrai, je pense qu’on peut obtenir un très bon résultat. Et c'est à cela que je m’emploie actuellement.


mardi 22 octobre 2013

Nisus, bâtisseur de cathédrales électroniques


Connu depuis longtemps sur les forums sous le pseudonyme de Nisus, le Belge Evert Vandenberghe, diplômé en architecture, s’est lancé il y a quelques années, à 36 ans, dans une carrière musicale solo. En 2012, il a publié son tout premier album, Electronic Medication, hommage brillant et très personnel à la musique électronique traditionnelle, qui lui a immédiatement valu la reconnaissance de ses pairs. Lors de la dernière édition des Schallwelle Awards, en mars 2013, il récoltait en effet le Newcomer Price, une sorte de Prix du Meilleur Espoir. Le 28 septembre, Nisus était l’un des cinq artistes invités lors de la troisième édition du Raumzeit Festival à Dortmund. Rencontre avec un artiste complet.

 

Nisus live, Raumzeit Festival 2013, Dortmund / photo S. Mazars éditée par Evert Vandenberghe
Nisus live @ Raumzeit Festival, Dortmund, 28 septembre 2013

Dortmund, le 28 septembre 2013

Bonjour Nisus. Peux-tu te présenter ?

Nisus – Bonjour, je m’appelle Evert Vandenberghe, j’ai 37 ans, je viens de Gand, en Belgique, et je fais de la musique électronique sous le nom de Nisus.

Comment en es-tu venu à te lancer dans ce projet musical ?

Nisus – Je pratique la musique depuis mon plus jeune âge. J’ai appris à jouer de plusieurs instruments, piano et orgue, bien sûr, mais aussi différents instruments à vent comme l’harmonica ou le basson. J’ai fait partie de plusieurs groupes de rock, de blues, et même, avant de me lancer en solo, d’une formation de boogie-woogie. Rien à voir avec l’électronique ! Mais j’écoute de la musique électronique depuis de nombreuses années, dans le genre de Klaus Schulze et Jean-Michel Jarre. C’est dans cette direction que j’ai décidé de me lancer en solo à la fin des années 2000.

Que représente à tes yeux le Newcomer Price qui t’as été remis lors des derniers Schallwelle Awards ?

Nisus – Ce prix a été une surprise totale. Les organisateurs m’avaient invité à la cérémonie, mais je ne m’attendais pas du tout à recevoir une récompense. J’étais hirsute, je ne m’étais même pas rasé !

Comment tout cela t’est-il arrivé ?

Nisus – J’ai enregistré mon album entre octobre 2009 et mai 2010. Tout d’abord, je l’avais mis en ligne sur Amazon et iTunes, mais c’était un peu vain, parce que personne ne me connaissait, y compris en Belgique, où il n’y a pas vraiment de scène électronique. Du coup, je n’ai eu que très peu d’acheteurs. Je me suis alors demandé : où écoute-t-on la musique que je compose ? Où aime-t-on cette musique électronique si particulière, sinon en Allemagne ? Je suis donc venu ici, j’ai rencontré de nombreuses personnes attentives, comme Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, de l’équipe de l’Electronic Circus, à Gütersloh, qui m’ont encouragé, soutenu, et convaincu de réaliser un véritable disque sur support CD. Je m’y suis mis, j’ai dû encore dessiner la pochette de couverture, et le disque est finalement sorti fin septembre 2012, juste à temps pour l’édition 2012 de l’Electronic Circus, où les organisateurs m’ont permis de tenir un petit stand. Là-dessus, Sylvia et Klaus Sommerfeld, de l’association Schallwende, qui co-organise les Schallwelle Awards, m’ont remarqué, et c’est comme ça que tout s’est précipité.

Le Newcomer Price ne consiste pas seulement en la remise d’une statuette. Le lauréat se voit aussi offrir la prise en charge du mastering, de la distribution et de la pochette de son prochain disque. Or, tu viens de le dire, en matière de dessin, tu es parfaitement capable de te débrouiller tout seul.

Nisus – Oui, c’est même ma profession ! Je suis architecte de formation. Je crée des images et de l’animation 3D depuis vingt ans. Il y a treize ans, j’ai fondé mon propre cabinet d’architecture, spécialisé dans la génération d’images 3D de bâtiments en construction, mais aussi de reconstitutions d’édifices détruits, à destination des archéologues. Par la suite, j’ai commencé à réaliser des croquis. Pendant des années, j’ai me suis cherché un style : des bâtiments dans le genre gothique, Batman ou Star Wars. Mais je ne me suis jamais adonné à cette activité à la maison. Toujours en voyage : dans le train, dans l’avion, dans un bus, sur un banc.

Nisus - Electronic Medication / source : nisusmusic.bandcamp.com
"Electronic Medication", le premier album de Nisus
Tu étais donc déjà artiste dans l’âme. Que t’as apporté la musique par rapport aux arts picturaux ?

Nisus – Quand j’ai commencé l’enregistrement de l’album, je travaillais beaucoup trop, parfois plus de 400 heures par mois, ce qui m’a mené jusqu’au burn-out. Cette année encore, il a fallu que je mette la pédale douce. Je travaille toujours en permanence, mais j’ai quitté le cabinet. En plus, je viens d’atteindre l’âge de mon père lorsqu’il est mort. Ça n’aide pas. Donc je vis la musique comme une sorte de thérapie. C’est d’ailleurs ce qui m’a inspiré le titre du disque, Electronic Medication [en référence à Electronic Meditation, le premier album de Tangerine Dream].

Electronic Medication est disponible à l’écoute sur ta page Bandcamp. Pourquoi mets-tu ta musique gratuitement en ligne alors que tu essaies par ailleurs de vendre des CD ?

Nisus – Sur Bandcamp, l’artiste n’a pas le choix, il est obligé de laisser écouter gratuitement sa musique. L’idée générale est que le visiteur puisse d’abord découvrir l’oeuvre puis, si elle lui plaît, acheter une chanson ou un album entier. Je ne suis pas sûr que ce soit une si bonne idée en soi, mais Bandcamp reste tout de même très précieux pour moi, parce qu’il m’offre la possibilité de vendre du merchandising. Je propose mon album en téléchargement ou sur support matériel, mais aussi des cartes postales de mes dessins. Je peux soumettre aux fans différentes formules, comme le digipack, qui contient quelques croquis supplémentaires et un poster, et même un combipack encore plus riche. De ce côté, Bandcamp se révèle vraiment très utile.

Et que penses-tu des nouvelles plateformes de téléchargement comme Spotify ?

Nisus – C’est probablement très bien pour les utilisateurs, qui peuvent ainsi découvrir de nouveaux artistes. Mais pour les musiciens, Spotify n’a aucun intérêt. On n’y gagne rien. L’argent ne va pas aux musiciens, tout simplement ! Quand on achète du pain dans une boulangerie, c’est bien le boulanger qu’on paie, et personne d’autre. Quand on écoute de la musique, il devrait être normal qu’on rétribue le musicien. Eh bien non. Ce n’est pas comme ça que ça se passe chez Spotify. J’ai moi-même dépassé les 900 titres joués sur Spotify et ça m’a rapporté moins de 3 euros. La comparaison avec Bandcamp est criante. Sur Bandcamp, je peux faire connaissance avec les acheteurs. Je leur envoie personnellement mes disques et je suis immédiatement récompensé de mes efforts.

Envisages-tu un jour de signer un contrat avec une maison de disques ?

Nisus – Non, j’ai créé mon propre label. Il s’appelle aussi Nisus ! Depuis plus d’un an maintenant que je sillonne l’Allemagne, j’ai eu l’occasion de rencontrer un grand nombre de personnes bienveillantes, et je leur ai carrément posé la question. Dois-je prendre contact avec une maison de disque ? Que dois-je faire ? Puis j’ai fait mes petits calculs. Bien sûr, je sais que je ne pourrai pas vivre de ma musique. Mais je souhaite tout de même a minima que mon travail me rapporte un peu, même si ce n’est pas grand-chose. J’ai vite compris que j’arriverai plus rapidement à ce résultat en m’occupant de tout moi-même. C’est aussi pour cette raison que j’ai décidé de publier un digipack. Je peux le vendre un peu plus cher, mais surtout, je propose à l’acheteur un bel objet, dont j’ai moi-même créé le design avec soin, que j’ai fait imprimer en qualité optimale, très différent d’un CD basique dans sa boîte en plastique. Ça, je n’en voulais pas.

Nisus, Raumzeit Festival 2013, Dortmund / photo S. Mazars éditée par Evert Vandenberghe
Evert Vandenberghe alias Nisus
Nous venons d’évoquer l’album. Parlons de la scène. Au début du mois, à Essen, tu m’expliquais que ta musique sur scène ne correspondait pas exactement à ta production studio. Que veux-tu dire ?

Nisus – En studio, je dispose de tout le temps qu’il faut pour développer mes morceaux. Je peux peaufiner chaque piste, réenregistrer, multiplier les couches, choisir d’autres instruments. Sur scène, ça ne fonctionne pas. J’aime l’idée d’une performance. Je veux jouer réellement, je ne veux pas que les spectateurs entendent juste un CD sur lequel on se contenterait d’ajouter quelques notes avec deux doigts. Les gens qui se déplacent aux concerts ne viennent pas pour ça. Par principe, la musique doit être générée en direct, elle doit surgir de l’action de mes mains sur le clavier. En concert, je joue systématiquement quelque chose de différent, si bien que chaque performance est unique. Il reste toujours des éléments de la précédente, mais le tout reste en constante évolution. Ça m’a obligé à trouver un style de musique interprétable de cette manière. Du coup, sur scène, je peux me contenter de mes deux claviers, ce qui est déjà trop à mon goût ! Techniquement, c’est la grande différence avec le studio, même si ça reste stylistiquement très proche. En tout cas, j’enregistre chacune de mes prestations, et j’espère pouvoir en choisir les meilleurs morceaux pour les publier un jour en CD.

Tu as sorti Electronic Medication au début de l’année 2012 sur Bandcamp. Dans les mois qui ont suivi, tu as très rapidement ajouté deux nouveaux morceaux, censés annoncer le second album. Quand sortira-t-il ?

Nisus – Bonne question ! J’ai en effet sorti deux maxi-singles peu de temps après mon premier disque. Il s’agissait justement d’un de ces exercices de préparation en studio, destinés à me permettre de jouer ma musique live. J’avais en tête d’en faire les deux premiers titres de mon prochain album. J’ai ainsi enregistré deux ou trois heures de musique – vraiment de la bonne musique ! J’avais même prévu d’autres maxi-singles. Mais en ce moment, je suis exténué, je n’ai plus le temps de rien publier, ni même de m’occuper de la masterisation. J’espère au moins finir l’album pour janvier. Mais j’ai aussi un autre projet, en signe de gratitude à l’égard de toutes ces personnes qui m’ont aidé ici, en Allemagne, et qui m’ont notamment décerné ce prix. Pour rendre un peu de ce que j’ai reçu de la part cette « famille électronique », j’ai prévu de publier en CD un Live in Germany, florilège de mes différents concerts en Allemagne. J’ai déjà choisi un morceau de ma prestation à Essen. Peut-être l’un des titres d’aujourd’hui en fera-t-il également partie. Nous verrons. J’aurais aimé pouvoir présenter le disque l'année prochaine. Mais ce sera trop juste. Il faudra attendre qu'il soit prêt. J’ai beaucoup de projets, et je veux vraiment me donner tout le temps nécessaire.

Prochain rendez-vous avez Nisus


B-Wave Festival (1re édition)
avec Nisus, The Roswell Incident, AGE, Ian Boddy
Centre culturel De Muze, Dekenstraat 40, Heusden-Zolder, Belgique, 07/12/2013.


mercredi 9 octobre 2013

Electronic Circus 2013 : un festival mutant


Le 5 octobre 2013, la 6e édition du festival Electronic Circus se déroulait pour la troisième fois dans le cadre de la Weberei de Gütersloh, en Allemagne. Animé par Hans-Hermann Hess et Frank Gerber, « fans depuis plus de trente ans » de Tangerine Dream, Klaus Schulze, Ashra ou Jarre, le festival connaissait cette année sa plus grosse affluence. De 13h00 à 1h00 du matin, le Français Florent Lelong, les Britanniques Auto-Pilot et Vile Electrodes, les Allemands de Pyramid Peak et la tête d’affiche, le légendaire Michael Rother de Neu!, se sont succédé sur scène, illustrant la mutation en cours d’une manifestation autrefois entièrement dédiée à l’électronique, désormais plus éclectique.


Michael Rother au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Michael Rother et son batteur déchaîné, Hans Lampe, au festival Electronic Circus à Gütersloh en 2013


Gütersloh, le 5 octobre 2013

Frank Gerber et Hans-Hermann Hess, les organisateurs du festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Bonne ambiance avec Frank Gerber et Hans-Hermann Hess
Electronic Circus a été fondé en 2008 par un groupe de fans de musique électronique emmenés par Hans-Hermann Hess et Frank Gerber, qui ont un beau jour décidé d’organiser leur propre festival. Après trois éditions au Movie Theater de Bielefeld, la manifestation, victime de son succès, a déménagé en 2011 à la Weberei de Gütersloh, ancien atelier de tissage transformé en centre culturel, plus à même d’accueillir un nombre grandissant de spectateurs. «La ville participe, les sponsors sont venus. La scène est grande. L’environnement était très favorable pour un festival comme le nôtre », déclare Frank Gerber. Ce soir, la Weberei fait salle comble, avec plus de 300 visiteurs. L’un d’eux est même venu spécialement de Hongkong. Depuis ses débuts, le festival promeut la scène électronique dite traditionnelle, née en Allemagne avec Kraftwerk ou Tangerine Dream dans les années 70. Outre les Allemands, des artistes néerlandais, britanniques ou scandinaves s’y sont déjà produits. Ainsi, après Harald Grosskopf (Ashra) en 2008, Ian Boddy, Klaus Hoffmann-Hoock et David Wright assuraient la tête d’affiche l’année suivante. Suivirent Spyra, Picture Palace Music (le projet parallèle de Thorsten Quaeschning, de Tangerine Dream) et Gandalf l’année dernière.

Vile Electrodes, Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
La salle en fusion lors du set de Vile Electrodes
Déguisés pour l’occasion en Monsieur Loyal, à la manière de Mick Jagger dans le Rolling Stones Rock and Roll Circus, les deux maîtres d’œuvre du festival ont cependant décidé d’innover cette année. La programmation n’est plus 100% Berlin School, ni même 100% électronique. «Dans les dernières années, explique Frank Gerber, nous avons remarqué que les amateurs de musique électronique venaient de moins en moins nombreux. Et le public a vieilli. Voulions-nous persévérer dans cette direction de la musique traditionnelle ou trouver de nouvelles impulsions, explorer d’autres scènes ? Cette année, Vile Electrodes et Auto-Pilot illustrent notre démarche. Les premiers appartiennent à la scène wave et trance. Les seconds à la scène synth-pop. Michael Rother, c’est le krautrock. Comme d’autres, il figurait depuis longtemps sur nos tablettes. Nous sommes heureux que ça ait pu se faire cette année. Si nous devions privilégier la seule musique électronique traditionnelle, l’affluence diminuerait probablement. On ne peut pas faire ça aux musiciens. Nous devons rajeunir notre public, nous ouvrir à l’expérimentation. Nous avons pris un risque, on verra bien ce qu’il adviendra, achève-t-il ». En somme, les deux hommes se sont lancé une sorte de pari.

Florent Lelong au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Florent Lelong
Pour cette 6e édition, l’Allemagne ne représente plus que 40% des artistes sur scène, à égalité avec la Grande-Bretagne. Florent Lelong, un Français, assure l’ouverture. A 24 ans, Lelong prolonge cette « Jarre Connexion » qui a fleuri au tournant des années 80 avec Joël Fajerman (L’Aventure des plantes), Didier Marouani (Temps X) ou Jean Stephan Regottaz (l’autre homme au casque de moto et au vocodeur) .Le look – cheveux longs et chemises larges –, la musique – simple et mélodique –, et surtout l’incontournable keytar : tout est fait pour rappeler Jarre. Cette branche-ci de l’arbre généalogique de la musique électronique n’avait jamais vraiment su toucher l’Allemagne. Hans-Hermann Hess et Frank Gerber lui ont donné cette chance.

Auto-Pilot au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Auto-Pilot : Shaun Herbert et Adrian Collier
Composé de Shaun Herbert et Adrian Collier, le duo britannique Auto-Pilot illustre le premier cette volonté des organisateurs d’élargir leurs horizons. Dominée par l’électronique et la programmation, la formation n’est pas purement instrumentale, puisque Collier chante sur la moitié des titres. Surtout, elle n’a absolument rien à voir avec la musique électronique programmée d’ordinaire à l’Electronic Circus. Il s’agit d’electro, de dub, de wave, parfois même de post-rock. Pour autant, Auto-Pilot n’est pas complètement inconnu de cette scène allemande classique. En 2007, le label Syngate Records publia en effet Dreaming Real Things, une compilation de plusieurs titres antérieurs. Depuis Collier et Herbert ont fondé leur propre maison de disques, 9 Volt Records, qui propose désormais en téléchargement gratuit l’album The Atlantic Machine (2012). Quant au dernier opus, intitulé 8-Zerø, il est fort opportunément sorti ce 5 octobre à Gütersloh.

Pyramid Peak au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Pyramid Peak (Andreas Morsch, Uwe Denzer, Axel Stupplich) avec Harald Nies (à gauche) , Electronic Circus 2013

Un peu de Berlin School, beaucoup d'électro et Michael Rother en tête d'affiche


Pyramid Peak au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Pyramid Peak
Pyramid Peak représente non seulement l’Allemagne, mais aussi la Berlin School la plus classique. Actif depuis quinze ans, le trio de Leverkusen a déjà publié neuf albums. Le dernier, Anatomy, est lui aussi sorti juste à temps pour le festival, le 2 octobre. Déguisés en chirurgiens pour l’occasion, comme sur la pochette du disque, Axel Stupplich, Andreas Morsch et Uwe Denzer se livrent sur scène à l'inquiétante autopsie... d'un synthétiseur, à laquelle seul Harald Nies, le guitariste invité, ne participe pas. Pyramid Peak s’est déjà fait remarqué pour ses mises en scènes extravagantes, comme lors de ses quatre concerts dans la grotte de Dechen, à Iserlohn. Des prestations restées marquantes, dont les projections à l’écran témoignent ce soir. Clairement, le public est dans son élément. L’ambiance mystérieuse et les longues plages planantes y sont forcément pour quelque chose.

Vile Electrodes : Martin Swan et Anais Neon
Le second duo britannique de la soirée, Vile Electrodes, annonce la couleur dès les premières mesures de son set. Accompagnée par le blond programmeur Martin Swan, qui n'aurait pas juré dans le line-up du Depeche Mode de la grande époque, la chanteuse Anais Neon, tout en combinaison latex, crie sa passion pour la synth-pop des années 80. Si OMD est la référence la plus évidente – Vile Electrodes a assuré leur première partie au mois de mai en Allemagne –, on reconnaît également ça et là des séquences que n'auraient reniées ni Kraftwerk ni Peter Baumann. Les synthés vintages associés à une voix féminine, l'imagerie fétichiste, les lignes de basse minimalistes et les beats puissants font de Vile Electrodes l'un des représentants les plus dynamiques de l'actuel revival eighties, en tout point comparable à College ou Kavinsky. La prestation du duo est l’une des plus bruyamment appréciées par les spectateurs, non seulement les fans qui ont fait le déplacement, mais aussi les amateurs de Berlin School, dont un grand nombre n’avaient encore jamais entendu parler du groupe.


Michael Rother au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Michael Rother, Electronic Circus 2013
Avec le batteur Klaus Dinger, aujourd’hui décédé, le guitariste Michael Rother, tête d’affiche ce soir, fut longtemps connu comme l’un des piliers du duo Neu!, que Tarantino contribua à revivifier sur la B.O. de Kill Bill. Quelques mois avant de fonder le groupe, en 1971, les deux hommes firent brièvement partie de Kraftwerk. Rother entama par la suite une carrière solo et collabora notamment avec Cluster et Brian Eno au sein d’Harmonia. Autant dire que Michael Rother est resté l’une des figures emblématiques de la scène krautrock en Allemagne. Accompagné ce soir de l’impressionnant batteur Hans Lampe (ex-La Düsseldorf, autre monstre du krautrock), Rother interprète ce soir Neu!, Harmonia et quelques titres de sa discographie solo. Pas d’électronique, ou très peu, au cours de sa prestation. L’homme se concentre sur sa guitare, n’utilisant les sonorités de synthèse qu’en arrière-plan. Grâce à ses motifs répétitifs de guitare, Rother réussit le tour de force d’une musique aussi hypnotisante que celle de Manuel Göttsching, tout en maintenant une cadence insensée. Hans Lampe, épuisé, descend rarement en dessous de 140 bpm. Mais le son rugueux de Neu! a disparu, si bien que l’étiquette « krautrock » ne semble plus si adaptée. Michael Rother est simplement un grand musicien. Le public ne s’y trompe pas. Ce soir-là, son show fait l’unanimité, et achève en beauté cette 6e édition du festival Electronic Circus : la meilleure, selon plus d’un visiteur à l’issue du spectacle. Frank Gerber et Hans-Hermann Hess peuvent être satisfaits : pari tenu !

Michael Rother au festival Electronic Circus 2013, Gütersloh / photo S. Mazars
Michael Rother (Kraftwerk, Neu!, Harmonia) avec le batteur Hans Lampe (La Düsseldorf), Electronic Circus 2013



mardi 8 octobre 2013

Rainbow Serpent ou les synthétiseurs domptés


Fondé à Oldenburg en 1994 par Frank Specht et Gerd Wienekamp, le duo Rainbow Serpent est devenu en une dizaine d’albums l’un des noms respectés de la musique électronique traditionnelle, du fait d'une méthode rigoureuse qui laisse peu de place au hasard ou à l'improvisation. Quant à Gerd Wienekamp, il s’est lui-même révélé comme l’un des piliers du label Manikin Records à Berlin, pour lequel il assure le rôle d’ingénieur du son. Le 5 octobre 2013, il avait fait le déplacement à Gütersloh pour la 6e édition du festival Electronic Circus, mais sans son partenaire de longue date. Peu présent dans la salle de concert pour des raisons qu’il explique (sauf lors de la prestation de Michael Rother), l’homme avait donc tout le temps de répondre à quelques questions dans le restaurant attenant à l’ancien atelier de tissage où se déroulait la manifestation.

 

Rainbow Serpent : Frank Specht et Gerd Wienekamp / source : G. Wienekamp
Rainbow Serpent sur scène : Frank Specht et Gerd Wienekamp


Gütersloh, le 5 octobre 2013

Comment as-tu découvert la musique électronique ?

Gerd Wienekamp – Comme beaucoup d’autres musiciens dans cet entourage, je crois : grâce à l’initiation à Klaus Schulze, dans les années 70. Non. En fait, j’avais déjà écouté de la musique électronique avant. Je me souviens avoir immédiatement accroché quand j’ai entendu pour la première fois Kometenmelodie, de Kraftwerk, à la radio. J’ai aussi beaucoup apprécié la présence du séquenceur en arrière-plan sur I Feel Love, de Donna Summer. Enfin, en 1976, j’ai découvert Oxygène, de Jean-Michel Jarre, dans Mondbasis Alpha 1, une série télé qui passait chez nous à l’époque [Cosmos 1999 en français]. Je crois que le générique original était totalement différent, mais la version allemande lui avait substitué Oxygène. Après avoir entendu ça, je me suis précipité chez le premier disquaire de notre petite ville pour acheter l’album. Klaus Schulze est venu après. Je n’avais jamais entendu parler de lui. Un collègue de travail qui avait remarqué que j’écoutais Jarre, me l’a vivement conseillé. Il m’a prêté Moondawn. Ça ne m’a pas tout de suite plu. A la première écoute, il ne se passait rien, puis toujours rien, et encore rien. Il a fallu plusieurs années pour que Klaus Schulze devienne enfin accessible à mes oreilles. J’ai alors tenté moi-même de me procurer divers instruments. Mais quand j’ai découvert les prix à l’époque du Korg MS-10 ou du MS-20, j’ai vite compris que je n’avais pas les moyens de me les offrir. J’ai attendu jusqu’à la fin des années 80 pour m’acheter enfin un petit synthé d’occasion, le Kawai K11. Et là, j’ai commencé tout doucement à jouer, mais sans direction précise.

Je crois savoir que tu pratiques d’autres instruments, comme le violoncelle.

GW – J’ai un faible pour les instruments à cordes. Le violoncelle est l’un de mes favoris. J’en ai un à la maison, sur lequel je joue parfois en dilettante. Je n’ai jamais appris. Mais ça me suffit. J’aime le son, tout simplement.

Comment as-tu rencontré Frank Specht, ton partenaire de Rainbow Serpent ?

GW – Grâce à l’astronomie. Depuis longtemps, l’astronomie est l’un de mes hobbies. Avec un ami, nous avions même fondé une association. Frank nous a rejoints vers 1989-90. J’ignorais totalement ses goûts musicaux, jusqu’au jour où il est venu avec une ceinture « Klaus Schulze ». Je pense qu’il l’avait faite lui-même. Nous avons aussitôt échangé sur le sujet. Il se trouve qu’il possédait lui aussi un synthétiseur. Mais notre collaboration n’a pas démarré tout de suite. Je n’avais pas encore d’ordinateur, contrairement à Frank, qui travaillait déjà sur Atari. Il m’en a fourni un en échange d’un télescope. Mais à un moment donné, nous nous sommes trouvés dans la situation de devoir choisir entre l’astronomie et la musique. Nous avons choisi la musique. Nous avons vendus tous nos télescopes et tous nos équipements pour investir dans les synthés.

Quels sont vos goûts ?

GW – Je suis un grand fan de Peter Gabriel. J’aime également Pink Floyd. Mais j’écoute aussi beaucoup de jazz, de musique classique et énormément de musiques de films, en particulier les bandes originales de Hans Zimmer. En musique électronique, je peux citer Yello, mais en revanche, j’évite de trop écouter ce que font les collègues. J’ai trop peur de subir leur influence !

Voilà qui explique pourquoi je ne t’ai pas encore vu beaucoup dans la salle aujourd’hui, ni la semaine dernière lors du Raumzeit Festival.

GW – Voilà, c’est pour ça.

Que signifie le nom du groupe ?

GW – Ah, c’est toute une histoire. A nos débuts, quand est venue l’heure de donner notre premier concert, nous n’avions toujours pas de nom. Il se trouve que nous venions de découvrir l’Australie et la culture aborigène. Chacun de nous avait acheté un didgeridoo. Et dans l’urgence, rien d’autre ne nous est venu que Rainbow Serpent, la figure mythologique des Aborigènes. Ça ne sonne pas très « électronique », mais nous y sommes restés attachés.

A quel genre rattacherais-tu votre travail ?

GW – En dehors de « musique électronique », je ne sais pas trop. Bien sûr, l’influence de Klaus Schulze et de la Berlin School est évidente, mais il y en a d’autres. La jeune génération pourrait reconnaître des éléments de techno, trance, minimal, house ou breakbeat, mais les passerelles sont nombreuses, et même « musique électronique traditionnelle » ne correspond pas non plus à un univers bien précis.

Gerd Wienekamp, Electronic Circus, 5 octobre 2013 / photo S. Mazars
Gerd Wienekamp alias Der Laborant
Tu es aussi connu sous le nom de « Der Laborant ». Ta musique en solo se distingue-t-elle de celle de Rainbow Serpent ?

GW – Oui, il y a des différences. Elles sont liées à notre parcours. Frank était déjà musicien à l’origine. Il a très sérieusement appris à jouer du piano. Il est particulièrement versé dans le solfège. Quant à moi, je n’ai reçu aucune formation musicale. Tout vient des tripes. Rainbow Serpent fait la synthèse des deux. L’arrière-plan théorique et musical de Frank se combine avec mes inspirations. Frank fournit l’harmonie et la mélodie, comme Jarre, et je m’occupe des machines, des séquenceurs. Il n’est donc pas étonnant que le seul disque que j’ai enregistré en solo sous le nom de Der Laborant soit naturellement plus orienté Berlin School.

Au fait, d’où vient cette notion ?

GW – Je ne sais pas. Mais Klaus Schulze, Tangerine Dream, tous ces artistes qui habitaient Berlin faisaient cette musique sans savoir qu’on lui donnerait ce nom plus tard.

Comment vous êtes-vous retrouvés chez Manikin Records ? Quel rôle as-tu fini par jouer au sein du label ?

GW – Nous premiers albums sont sortis chez Ardema-Musik. Mais quand Arndt Maschinski, le propriétaire, a décidé de fermer boutique à la fin des années 90, il nous a bien fallu en trouver une autre. Un jour, lors d’un concert, j’ai rencontré Mario Schönwälder, que j’avais déjà croisé, et nous nous sommes mis d’accord. C’est ainsi que Rainbow Serpent a intégré l’écurie Manikin Record. Ensuite, comme tout se passe un peu en famille, j’en suis venu à m’occuper de mixage pour le label. C’est ça que j’ai apporté à Manikin. Par exemple, j’ai mixé et masterisé les derniers CD et DVD, mais aussi enregistré le dernier concert de BK&S à Repelen.

Le studio de Gerd Wienekamp à Oldenburg / source : G. Wienekamp
Une vue du studio
Comme ingénieur du son, de quel équipement t’es-tu entouré dans ton studio ?

GW – Je suis un peu puriste. Je travaille volontiers avec des logiciels, mais je préfèrerai toujours le matériel. Tout passe par une table de mixage 12 pistes stéréo, 24 canaux, et par un égaliseur Avalon plutôt haut de gamme. Je dispose aussi de pas mal de racks d’effets externes Lexicon ou TC Electronic, et d’un compresseur de chez SPL. Qui s’intéresse un peu à ces questions reconnaîtra immédiatement les marques.

Est-ce ton métier ?

GW – Non. Je suis électronicien. Je travaille dans une firme qui fabrique des capteurs sous-marins destinés à mesurer le taux de pollution des eaux.

Et en tant que musiciens, quel regard portez-vous sur l’évolution technologique, des premiers synthétiseurs analogiques aux instruments virtuels d’aujourd’hui ?

GW – A nos débuts, en 1994, nous étions déjà immergés dans l’univers du tout numérique, avec la première Wavestation, le Korg M1. Nous sommes donc forcément partis de là. En studio avec les instruments virtuels. Sur scène avec l’ordinateur portable, devenu incontournable. Mais depuis, nous avons parcouru à rebours le chemin de cette évolution technologique. Nous sommes revenus à l’analogique : de gros synthés, des séquenceurs, notamment celui de Manikin Electronics. Ça nous permet de jouer plus de choses en direct sans exclure complètement le playback. Il y en aura toujours. Les arrangements peaufinés en studio sont parfois si complexes qu’il faudrait manipuler cinq ou six claviers en même temps pour les reproduire sur scène. Pour autant, nous ne nous livrons que rarement à l’improvisation. Nous sommes trop perfectionnistes. Nous aimons vraiment pouvoir jouer sur scène les idées développées en studio. Mais pour en revenir à la technologie, j’aime les vieux synthés comme les instruments virtuels. J’aime les deux univers. Réussie, leur combinaison permet de réaliser de très belles choses.

Pourquoi avez-vous décidé de déléguer la production de vos disques à un label, contrairement à de nombreux musiciens qui préfèrent se débrouiller seuls ?

GW – Le facteur temps a été déterminant dans ce choix. Quand je vois tout le temps qu’investit Mario dans cette affaire ! Si en plus, on a un emploi à côté, il faut bien grignoter quelque part, et c’est forcément le temps consacré à la musique qui prend. Comme nous ne retirons financièrement pas grand-chose de la musique, autant investir dans la création plutôt que dans la gestion. Et pourtant, on peut dire qu’en la matière, tout est devenu beaucoup plus simple ces dernières années, avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux. Quand nous avons commencé, Frank et moi, Internet débutait à peine. En plus de la production d’un album, il restait encore beaucoup à faire pour une maison de disque en matière de promotion : beaucoup de travail d’impression, de relance. Aujourd’hui, les ventes physiques plongent, mais un grand nombre de musiciens se contentent désormais de mettre leurs disques en ligne sur iTunes ou Spotify. Ça représente beaucoup moins de travail. Et on peut faire sa pub sur Facebook ou Youtube.

Vous utilisez les nouveaux outils Internet comme outils de promotion. Vous servent-ils également à la vente ?

GW – Pas directement. Mario met en ligne les disques Manikin sur iTunes, CD Baby et Amazon. L’avantage de CD Baby, c’est qu’ils se chargent eux-mêmes d’ajouter un lien de téléchargement sur les deux autres plateformes. Nous n’avons plus à nous en occuper.

Et dans le commerce ?

GW – Autrefois nos disques étaient disponibles dans les rayons des disquaires. Aujourd’hui c’est devenu très difficile. On ne trouve plus rien en dehors des productions des majors. Il peut rester l’un ou l’autre magasin indépendant, à Berlin ou ailleurs, qui propose quelques-uns de nos albums, mais je crois que c’est devenu très rare. En revanche, dans certaines enseignes, il reste toujours la possibilité de passer commande, notamment chez JPC.

Tu parlais à l’instant de Spotify. Que penses-tu des dernières plateformes de téléchargement comme Ampya ou Spotify ?

GW – Sincèrement, je suis sceptique. Je n’ai pas d’avis sur ces plateformes spécifiques, mais plus généralement sur la dématérialisation. J’ai grandi dans un monde où existaient des cassettes, des disques vinyl, puis des CD. Je suis resté très attaché à l’idée d’un objet physique. Télécharger un album de mon artiste préféré ne me suffira jamais. J’ai besoin d’une pochette, d’un livret. C’est peut-être vieux jeu. Je ne sais pas. Je n’y peux rien.

En un mot, comment décrirais-tu la situation actuelle de la musique électronique traditionnelle, par rapport aux années 80 ou 90 ?

GW – Compliquée ! Un passage en radio sur les grands réseaux nationaux est devenu presque impossible. Autrefois, chez nous à Oldenburg, nous captions la radio ffn, qui diffusait l’émission Grenzwellen, animée par Ecki Stieg [de 1987 à 1997, puis en ligne jusqu’en 2009]. Ecki Stieg diffusait toutes sortes de musiques progressives. Avec Rainbow Serpent, nous en avons vécu les dernières années. On pouvait espérer être programmés. Chez Winfrid Trenkler aussi, dans son émission Schwingungen, mais nous ne l’écoutions pas, parce que la WDR n’atteignait pas la Basse-Saxe. Evidemment, les webradios te permettent maintenant d’élargir considérablement ton public, virtuellement au monde entier. Mais combien de gens écoutent vraiment ? Quand on interroge les animateurs, on s’aperçoit qu’il n’y a parfois pas plus de 30 auditeurs. Leur impact est très surévalué.

Que faire pour élargir le public ?

GW – C’est une question très difficile. Il manque peut-être l’attention de la presse musicale traditionnelle. Tu connais probablement le magazine Tracks sur Arte. Klaus Schulze et Tangerine Dream y ont déjà fait l’objet de reportages. C’est le genre d’émission qui pourrait favoriser une meilleure connaissance de notre musique.

Rainbow Serpent & Isgaard : «Stranger», Manikin Records / source : rainbowserpent.de
Rainbow Serpent & Isgaard : «Stranger»
Revenons à Rainbow Serpent. Votre dernier album, Stranger, en 2010, a été réalisé en collaboration avec la chanteuse Isgaard. Peux-tu raconter la genèse du projet ?

GW – En 2008, Frank et moi réfléchissions à un nouvel album. Cela faisait longtemps que nous voulions produire un disque chanté. Et nous voulions absolument une voix féminine, parce que nous pensions sans arrêt à Lisa Gerrard. Nous avons d’abord envisagé d’organiser un casting, de passer une annonce dans les quotidiens. Mais nous avons vite renoncé. Un soir, nous étions au bistrot, où nous nous retrouvons souvent le vendredi. Nous avions entendu parler d’Isgaard, car elle s’était fait connaître grâce à sa collaboration avec Schiller. C’est une chanteuse d’opéra, de formation classique. Frank m’a dit qu’elle serait parfaite. Je lui ai répondu que nous n’avions aucune chance de la convaincre. C’est une professionnelle, nous ne jouons pas dans la même ligue. Mais le dimanche, en cherchant sur Internet, j’ai fini par trouver un email sur MySpace. Sans me faire d’illusions, j’ai écrit quelque chose comme : « Nous sommes un groupe électronique d’Oldenburg, nous aimerions bien vous voir chanter sur notre prochain album ». Une semaine plus tard, j’avais une réponse dans ma boîte mail. Elle avait écouté notre musique, le projet l’intéressait, elle me demandait de la rappeler pour organiser tout ça. Nous nous sommes rencontrés à Hambourg et tout a parfaitement fonctionné, musicalement mais aussi humainement, c’est important. Nous avons apporté la musique, mais c’est elle et son producteur qui ont développé les paroles de leur côté. Puis nous avons publié le disque chez nous, chez Manikin.


Isgaard, entourée de Frank Specht et Gerd Wienekamp alias Rainbow Serpent / source : Gerd Wienekamp
Frank Specht, Isgaard et Gerd Wienekamp en studio

 Quand allez-vous remonter sur scène ?

GW – Plus cette année. Peut-être la prochaine. Pour l’instant, nous sommes surtout en plein brainstorming pour notre prochain album. C’est la phase la plus difficile. En général, chacun produit ses morceaux dans son coin, puis nous les développons ensemble. Quand nous en avons en nombre suffisant, nous les écoutons et voyons ce que nous pouvons en tirer. Nous souhaitons toujours faire de chaque nouvel album quelque chose de différent. Nous ne planifions rien.