lundi 30 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013, festival de musique électronique et happening multimédia


Depuis 2011, la radio universitaire de Dortmund Eldoradio et le magazine online Empulsiv, animé entre autres par Stefan Erbe, co-organisent le Raumzeit Festival, entièrement dédié à la musique électronique traditionnelle, dans les locaux de la Technische Universität de Dortmund. Cette année, en plus de Stefan Erbe, hôte de cette troisième édition, quatre autres artistes étaient invités : la chanteuse et multi-instrumentiste originaire de Zurich Eela Soley, le Belge Nisus, lauréat du Newcomer Price lors des derniers Schallwelle Awards, la formation vintage Erren Fleissig Schöttler Steffen, et le performer Mic Irmer, alias Moogulator.

 

Raumzeit Festival 2013 : Stefan Erbe, Eela Soley, Erren/Schöttler/Fleissig/Steffen, Moogulator, Nisus / photo S. Mazars
De gauche à droite : Stefan Erbe, Eela Soley, Moogulator, Nisus. Au fond : Erren Fleissig Schöttler Steffen

Dortmund, le 28 septembre 2013

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Raumzeit n'est assurément pas un festival comme les autres. Comme lors des éditions précédentes, il n'y a pas de tête d'affiche à Dortmund. Le festival est divisé en trois parties, au cours desquelles tous les musiciens se succèdent sur scène. Deux entractes permettent au public de découvrir, outre un buffet bien garni, les stands de chacun d’entre eux. Pendant le show, à peine Nisus a-t-il plaqué son dernier accord, que Moogulator, déjà installé à ses côtés depuis quelques minutes, entame son propre set. C'est l'une des particularités les plus étonnantes du dispositif : comme si chacune des trois parties ne représentait qu'un seul long morceau auquel chaque artiste apporterait successivement sa contribution.

Le deuxième acte fait même sortir la manifestation des limites traditionnelles d'un festival de musique pour la faire entrer dans l'univers du happening multimédia. L'artiste Norbert Dähn, spécialisé dans le body painting, va ainsi tranquillement peindre l'un de ses modèles –  à la plastique parfaite – tandis que Nisus, Moogulator, Eela Soley, Stefan Erbe puis Erren, Schöttler, Fleissig & Steffen se succèdent sur scène. Justement, l'agencement de la scène elle-même distingue Raumzeit de n'importe quel autre festival. Du fait que chaque musicien est amené à intervenir trois fois, chacun a disposé ses instruments dans un coin spécifique.

Raumzeit Festival 2013 : Nisus / photo S. Mazars
Raumzeit Festival 2013 : Nisus
L'estrade proprement dite est monopolisée par Erren Fleissig Schöttler Steffen, dont l'équipement vintage très lourd occupe un espace conséquent. Les autres musiciens ont éparpillé leurs instruments entre l'estrade et le public. Avec ses deux claviers superposés, Nisus tient en comparaison une place très réduite sur la droite. Sa musique, tout en volutes ondulantes autour de beats discrets, fait écho à sa prestation au Grillfest d'Essen le mois dernier. Même si le Belge se réclame parfois de la Berlin School, il compose une musique très personnelle, aérienne, où pointe ça et là l'influence de Jarre.

Le contraste avec son successeur, Moogulator, n'en est que plus saisissant. Connu dans les milieux underground pour son style noisy et industriel, l'homme, assis par terre en tailleur comme un sitariste indien, a disposé autour de lui quatre petits générateurs de beats. Il en résulte une musique tout en rythme, en clics et en pops, aux frontières du breakbeat, de la house, et de l'installation d'avant-garde.

Raumzeit Festival 2013 : Eela Soley feat. Stefan Erbe / photo S. Mazars
Eela Soley feat. Stefan Erbe avec le peintre Norbert Dähn
A ses côtés, au centre devant la scène, lui succède Eela Soley. Un micro, une boîte à rythmes, un saxophone et quelques pédales d'effets : il n'en faut pas plus à la chanteuse suisse pour emplir la salle de ses sonorités luxuriantes et chaleureuses. Mais Eela Soley est tout sauf une femme-orchestre. A la manière d'un Dub FX, elle utilise des loops qui lui permettent de démultiplier à l'infini le son de sa voix ou de son saxophone. Quand Stefan Erbe la rejoint, on croirait presque retrouver l'ambiance des concerts en commun de Klaus Schulze et Lisa Gerrard en 2008-2009. De tous les musiciens, Stefan Erbe se livre à chaque fois à la plus courte prestation, préférant comme toujours mettre en lumière ses invités plutôt que lui-même.

Erren Fleissig Schöttler Steffen concluent chaque segment. Les claviers analogiques, mais surtout les bonnes vieilles armoires de séquenceurs, fournissent la base des impressionnantes suites musicales que la formation improvise ici en temps réel. Malgré l'absence d'une section rythmique ou de la moindre boîte à rythme, le quatuor génère des pulsations aussi hypnotisantes que n'importe quel morceau de trance ou de deep house. Le fait que chaque membre, concentré sur ses appareils, tourne presque en permanence le dos au public, ajoute un peu plus à l'atmosphère.

Raumzeit Festival 2013 : Erren Fleissig Schöttler Steffen / photo S. Mazars
Erren Fleissig Schöttler Steffen
Mais le point d'orgue de la manifestation reste sans doute son final. Tout le monde se retrouve sur scène pour une improvisation commune d'une dizaine de minutes, où la voix d'Eela Soley, les beats de Moogulator, les nappes de Nisus, le piano de Stefan Erbe et les séquences d'Erren Fleissig Schöttler Steffen se superposent en harmonie complète. Du grand art. En une soirée, le choix judicieux et éclectique des invités a fourni – si besoin en était – la preuve de l'étonnante diversité de cette musique électronique dite traditionnelle, faute d'un vocable plus adapté pour désigner cette scène d'une insoupçonnable richesse.

>> Interview de Nisus
>> Interview de Stefan Erbe


lundi 23 septembre 2013

Apollo 3 – Episode 3 : Apollo 3 live @ 9. Musikmeile, Bedburg, 7 septembre 2013


Déjà présent l’année précédente, Apollo 3 avait choisi, cette année encore, la Musikmeile de Bedburg pour présenter en avant-première quelques extraits de son nouvel album, Feier dein Leben, à paraître le 27 septembre. Un concert bref et pluvieux, qui permettait de mesurer les progrès accomplis par Henry, Dario et Marvin, les trois membres du groupe – moins de 50 ans à eux trois –, sous la houlette de Niko Floss, leur attentionné manager. Le talent, le culot et l’envie : autant de qualités qui ne manquent pas au trio sur scène. Nous gagnerions à les connaître en France. Certains établissements scolaires verraient alors inexplicablement bondir les résultats de leurs élèves en allemand. 


Marvin Schlatter, Henry Horn, Dario Barbanti : Apollo 3 live Bedburg 2013
Marvin, Henry, Dario : Apollo 3 live Bedburg 2013


Henry Horn et Marvin Schlatter, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Henry et Marvin se succèdent au chant
Bedburg, le 7 septembre 2013

C’est il y a neuf ans, en collaboration avec la municipalité dirigée par le maire Gunnar Koerdt, que le musicien Dieter Kirchenbauer a lancé à Bedburg la Musikmeile, un festival de musique qui n’a jamais cessé de croître depuis, au point de mobiliser désormais toute la ville chaque premier samedi du mois de septembre. Alors que 300 visiteurs seulement avaient fait le déplacement pour la première édition en 2005, plus de 15000 étaient attendus cette année, selon le maire. Il faut dire que la manifestation est parfaitement singulière. Une scène principale à l’ombre du château, fierté des habitants, neuf autres réparties dans toutes les rues de la ville : chaque année, la logistique déployée se fait plus imposante. Comment diable les Apollo 3 se sont-ils retrouvés à se produire l’année dernière en ces lieux, entre Sydney Youngblood et The Bay City Rollers, vieilles gloires dont le public allemand reste encore très friand ? Là encore, la chance et le hasard ont joué leur rôle. « Par le jeu des relations privées, explique Dieter Kirchenbauer. L’un des organisateurs connaît bien la maman de l’un des trois garçons ». Revenir à l’occasion de cette 9e édition représentait donc pour Apollo 3 le chemin le plus court pour promouvoir son nouveau disque en public. Mais la Musikmeile y trouve également son compte. « Cette fois, poursuit Dieter Kirchenbauer, ils reviennent avec des arguments : un album distribué par Sony, un partenariat avec RTL 2. Ils nous apportent ainsi une couverture médiatique nettement plus importante ». Et attirent aussi un public plus jeune.

Dario Barbanti, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Dario concentré sur sa guitare
Par cette fin d’après-midi pluvieuse, Apollo 3 ouvre même le festival. A l’image des précédents concerts, la prestation du groupe, brève, ne dure pas plus de 25 minutes. Le trio est clairement venu présenter ses nouvelles chansons et fait totalement l’impasse sur son répertoire, conformément au souhait de Niko Floss de marquer une coupure, « comme s’il s’agissait d’un nouveau groupe ». A la veine pop-rock mainstream qui irradie chacun des cinq extraits de Feier dein Leben, Niko, également compositeur attitré d’Apollo 3, ajoute systématiquement l’ingrédient magique, celui qui permet de retenir la mélodie en moins de cinq secondes : un chœur ici, un changement d’accord déchirant là. Ce producteur a le truc. Accrocheuses, efficaces, les chansons d’Apollo 3 le sont assurément, même interprétées en semi-playback – la section rythmique est préenregistrée. A quand un live complet ? Si on ne pouvait pas attendre de Dario, Marvin et Henry qu’ils assurent à 12 ans tout un spectacle en live, qu’en est-il aujourd’hui ? Une vraie basse et une vraie batterie n’ajouteraient-elles pas en énergie à l’ensemble ? Niko y a longuement réfléchi. Il l’a même envisagé. Mais il a eu peur que le concours d’autres musiciens ne vienne perturber la belle alchimie qui existe entre ses poulains. « Ils ont suffisamment de charisme à eux trois, conclut-il ».

Henry Horn, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Henry bat la mesure sur "Feier dein Leben"
Pourtant, l’année passée, leur présence sur scène manquait parfois d’épaisseur. Bien souvent, Henry se retrouvait les bras ballants pendant les parties vocales de Marvin et vice-versa. Entre deux temps forts, le groupe n’avait alors « pas d’actu », comme on dit. On peut alors imaginer un certain manque d’enthousiasme. Comme par magie, celui-ci est instantanément palpable aujourd’hui. Un nouvel album à paraître, des chansons toutes fraîches à faire partager, le meilleur encore à venir… Le groupe a, du même coup, réglé un certain nombre de ses problèmes scéniques de l’année précédente. Il est clair que Henry est en train de devenir l’unique frontman de la bande. Marvin, qui dispose visiblement de moins de passages rappés, a donc été replacé derrière un clavier. Une décision judicieuse qui fait toute la différence, en rééquilibrant le rôle des trois garçons sur scène. Les fans sont ravis. Lors de la séance d’autographes programmée après le concert (et deux fois plus longue), les barrières de sécurité ont été renforcées par rapport 2012, où elles avaient été prises d’assaut par des groupies hystériques. De son côté, Niko n’est pas encore complètement satisfait. Mais il n’est pas inquiet non plus. Toujours dans l’idée de manager un groupe flambant neuf, il constate : « Ce n’est que le premier concert », une sorte de banc d’essai avant les choses sérieuses qui, elles, commenceront avec la tournée prévue en décembre.

Setlist : Feier dein Leben. – Limit. – Wir sehn uns dann am Meer. – Nichts okay. – Zum allerletzten Mal. – [Rappel] Feier dein Leben.

Henry Horn et Dario Barbanti, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Henry et Dario : Apollo 3 sous la pluie
Episode 1
Episode 2


samedi 21 septembre 2013

Apollo 3 – Episode 2 : entretien avec Dario Barbanti, Henry Horn et Marvin Schlatter

 

Dans l’attente de la sortie de leur troisième album, Feier dein Leben, Marvin, Henry et Dario, alias Apollo 3, participaient à la 9e édition du festival Musikmeile à Bedburg, pour en présenter un petit aperçu. Entre la balance et leur entrée en scène, ils prenaient le temps de répondre à quelques questions. Du temps, les trois adolescents en ont peu, entre la rentrée des classes en Rhénanie du Nord une semaine auparavant et leurs prochaines échéances artistiques. Ils se mettent même aux langues étrangères, pour le plus grand plaisir de leurs légions de fans latino-américains, peut-être plus nombreux qu’en Allemagne.



Marvin Schlatter, Henry Horn, Dario Barbanti : Apollo 3 / photo S. Mazars
Marvin, Henry, Dario : Apollo 3 backstage
Bedburg, le 7 septembre 2013

Vos premières chansons tournaient autour des thèmes de votre âge à l'époque : le divorce des parents, les gangs, la tolérance, l'amour. Quels sont les thèmes du nouvel album ?

Dario Barbanti – C’est l’un des aspects de notre musique qui a le plus évolué. L’esprit est le même, mais les thèmes que nous développions au début ont, depuis, longuement mûri. Les textes sont donc forcément plus intenses. Nous travaillons à partir des expériences que nous vivons aujourd’hui, et ça fait une sacré différence par rapport à ce que nous pouvions écrire il y a cinq ou six ans.

Justement, jusqu'à quel point avez-vous participé cette fois à l'écriture des paroles ?

Dario – Nous avons procédé ainsi : nous avons mis à plat toutes les idées qui nous venaient, puis nous avons soumis à Niko toutes celles que nous souhaitions améliorer. Cette fois, on peut vraiment dire que nous avons travaillé en tant que groupe.

Comme vous n'êtes plus des enfants, y a-t-il quelques-unes de vos vieilles chansons que vous ne voudriez plus jouer sur scène ?

Dario – Je pense que nous pourrions encore toutes les chanter.
Marvin Schlatter – Il faudrait réfléchir, peut-être l’une ou l’autre ?
Dario – Non, sans elles, nous ne serions pas là où nous sommes aujourd'hui.
Henry Horn – Elles font définitivement partie du répertoire.
Dario – Ce sont nos premières chansons, nous y sommes attachés.
Marvin – Oui, il faut aussi tenir compte du fait que nous avons encore des fans beaucoup plus jeunes. Alors ces vieilles chansons ne sont peut-être plus toutes pertinentes pour un public de notre âge, mais il y a des chances pour qu'elles soient toujours à même de toucher les plus jeunes d’une manière ou d’une autre. Mais ce soir, nous voulions entreprendre autre chose.
Dario – Présenter le nouvel album.
Marvin – Et ainsi peut-être aussi élargir la tranche d’âge du public-cible, de manière à conquérir des fans plus âgés.

Henry et Dario, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Henry et Dario à Bedburg, entre deux chansons
Vous avez commencé à jouer ensemble dans la cave des parents de Henry en 2006. Quel genre de musique faisiez-vous à l'époque, avant d'être découverts par Niko ?

Dario – Aaaah ! A l’époque, on composait des textes où chaque phrase devait absolument rimer. Je ne me souviens plus, il y avait une strophe avec Reiher, simplement parce que ça rimait. C’était débile. Bon, voilà. Mais en même temps, cette étape nous a beaucoup appris, et ça nous a aussi permis de nous construire, pas vrai les gars ?
Henry – Les textes étaient… tellement puérils ! Mais bon, ça remonte au CE2 (Dritte Klasse).
Marvin – Plutôt CE2-CM1.
Henry – Le soir, on se posait tous les trois et on écrivait ces textes. Parfois, il en est sorti quelque chose… Parfois non ! (il pouffe)

Avez-vous déjà envisagé d'interpréter l'une ou l'autre de vos chansons dans une langue étrangère ? Par exemple en espagnol ?

Henry – Oui, Wir sehn uns dann am Meer. Nous l'avons fait traduire.
Dario – Nous avons spécialement prévu une version espagnole. Il nous reste à l'enregistrer.
Marvin – C’est incroyable que tu nous poses la question alors que c’est justement en pleine préparation. Tu étais déjà au courant ?

C'est à cause de vos fans latino-américains. Que se passe-t-il au juste là-bas ?

Marvin – Ah oui, c'est vrai. En Amérique du Sud, nous avons en effet un gros contingent de fans très engagés, très motivés, et je voudrais profiter de l’interview pour les remercier, en espérant qu’ils puissent la lire.
Henry – Nos plus gros fan clubs se trouvent là-bas.
Dario – Peut-être que notre musique leur est parvenue un peu plus tard qu'ici, et que les idées que nous avons développées dans nos textes correspondent exactement à l’esprit du moment chez eux. Qui sait ?

Les filles représentent l'écrasante majorité de vos fans. Y voyez-vous parfois un inconvénient ?

Henry – Absolument aucun !
Marvin – Je ne sais pas. Peut-être… Hmm. Y a-t-il un inconvénient ? Je réfléchis. Ah ! Aucun, en fait.

Et vos amis et camarades de classe. Comment considèrent-ils votre succès ?

Henry – Nous les connaissons depuis si longtemps ! Quand on côtoie quotidiennement les mêmes amis, en classe ou en ville, tout redevient parfaitement normal. Tout cet aspect « superstar » qu’on vit ce soir s’efface complètement avec eux.

Mais entre la musique et le lycée, vous reste-t-il assez de temps pour vous engager dans une véritable tournée ?

Henry – En décembre. Trois dates sont arrêtées, mais je n'en sais pas plus.

En janvier dernier, votre manager Niko m'a parlé d'un possible concert sur le parvis de la Cathédrale de Cologne. Ça avance ?

Dario – C'est déjà prévu, ça ? Henry – Aucune idée.

Marvin Schlatter : Apollo 3 live à Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Marvin, fan de hip hop
Il y a quatre ans, lors de la sortie de votre premier album, vous citiez régulièrement les mêmes artistes comme sources d'inspiration [Linkin Park, Green Day, Chris Brown]. Et aujourd'hui ? Vous goûts ont-ils changé ?

Dario – On écoute de tout. Ces derniers temps, j’ai découvert quelques DJs intéressants.
Marvin – Moi, j’écoute beaucoup de hip hop. Mon trip, en ce moment, c'est le hip hop underground. Je ne sais pas si les gens connaissent, je peux dire quelques noms ? Par exemple Joey Badass, seul ou au sein de son collectif, Pro Era. Ça, c’est de la bonne musique ! Mais je ne m’intéresse pas trop au rap allemand. Plutôt aux artistes anglo-saxons. Je veux dire : américains. J’écoute aussi pas mal de hip hop old school, genre Notorious Big, Mobb Deep, Nas ou N.W.A.
Henry – Moi aussi, j’ai énormément de musique en tête, mais pas un artiste en particulier. Je prends les chansons que je trouve bonnes, quel que soit le genre.

En 2010, vous vous êtes aussi illustrés en tant qu'acteurs. Cela vous ferait-il à nouveau plaisir de vous produire devant une caméra ?

Henry – Absolument ! Marvin – Très volontiers. Très, très, très volontiers !
Dario – Cette expérience nous a vraiment plu. Henry – Oui, oui, beaucoup.

Justement, de toutes vos activités, laquelle vous plaît le plus ? La scène, le studio, la promotion, les tournages ?

Dario – C'est un ensemble. Quand on crée de la musique, le résultat de tout cet investissement, de tout ce temps, de tous ces efforts, est comme un cadeau. Et en ce qui concerne le travail d’acteur, même si nous n'avons pas participé à l'ensemble du processus créatif – nous nous sommes contentés de jouer d'après un scénario préexistant –, nous y avons pris tout autant de plaisir.

Où vous voyez-vous dans dix ans ? Avez-vous l'intention de poursuivre une carrière dans la musique ? De poursuivre l'aventure Apollo 3 ?

Henry – Si nous voulons poursuivre avec Apollo 3 ? Mais évidemment, quelle question !
Dario – Nous essayerons toujours de développer de nouvelles idées, nous continuerons à travailler dur et, oui, dans tous les cas, la suite, ce sera avec Apollo 3.

Henry Horn, Apollo 3 live Bedburg 2013 / photo S. Mazars
Henry Horn et Apollo 3 : envie de poursuivre
Episode 1
Episode 3


mercredi 18 septembre 2013

Apollo 3 – Episode 1 : de la cour d’école à la cour des grands


La presse allemande les a parfois comparés à Tokio Hotel. Comme leurs aînés, les Apollo 3 sont jeunes, font preuve d’un culot et d’une aisance surprenante pour leur âge, et à 16 ans, ont à peu près exploré toutes les facettes du show-biz. Le 27 septembre, le trio sort un nouvel album, Feier dein Leben. Si, en dehors du lycée, la musique est leur principale occupation, Henry, Dario et Marvin ont déjà joué au cinéma, tourné un peu partout en Allemagne, écumé plateaux de télévision et tapis rouges. Micros et caméra ? La routine ! C’est un petit conte de fées qu’ils ont vécu. En voici les circonstances : des dates, des faits, des témoignages… et quelques conjectures.


Apollo 3 aujourd'hui / source : apollo3.tv

Cologne, le 7 septembre 2013

Retour au mainstream. Originaire de Cologne, le groupe Apollo 3, composé du chanteur Henry Horn (16 ans), du rappeur Marvin Schlatter (17 ans) et du guitariste Dario Barbanti (16 ans), publie le 27 septembre l’album Feier dein Leben chez Sony Music. Apollo 3 fait partie de cette vague de groupes adolescents venus d’outre-Rhin. On se souvient que les Tokio Hotel ont sorti leur premier disque, Schrei (2005), à l’âge de 15 ans, tout comme les Killerpilze avec Invasion der Killerpilze la même année. Le phénomène n’est ni nouveau, ni propre à l’Allemagne. Tokio Hotel et les Killerpilze ne sont que la réponse punk, et surtout germanophone, à la pop sucrée des teen stars anglo-saxonnes que sont Justin Bieber ou, plus récemment, One Direction. A l’avenir, les émissions de téléréalité, les talent shows à l’américaine ou nos télécrochets ne pourront qu’amplifier le phénomène. En juin 2012, Timmy, le jeune frère de Marvin, a d’ailleurs été finaliste de la version « enfants » de l’émission Deutschland sucht den Superstar, l’équivalent allemand de notre Nouvelle Star. Mais Apollo 3 occupe une place très particulière dans l’univers des boys bands en Allemagne, et même à l’échelle mondiale. A 16 ans, Henry, Dario et Marvin sont déjà des vétérans de l’industrie musicale, et Feier dein Leben n’est pas leur premier album, mais le troisième. En 2009, à la sortie de leur premier opus, Henry n’avait que 11 ans et le groupe pouvait alors à bon droit s’autoproclamer « plus jeune groupe de rock de l’univers ».

Le premier photoshoot d'Apollo 3 en 2009
Marvin, Henry et Dario à leurs débuts
Apollo 3 n’est pas le résultat d’un casting. Henry, Dario et Marvin faisaient déjà de la musique ensemble à l’école primaire. Dario et Marvin se connaissent depuis la maternelle. C’est en classe qu’ils ont par la suite rencontré Henry, originaire de Francfort. Il se trouve que leur institutrice fréquentait alors un producteur de disques, qu’elle a fini par persuader de venir voir jouer les enfants dans la cave de la maison des Horn, où les parents de Henry les avaient autorisé à répéter. Voilà pour la légende. En réalité, celle-ci doit beaucoup aux circonstances, à la chance et au hasard, omniprésents dans l’histoire du groupe. Car le producteur en question, Niko Floss, A&R Manager chez Tro, à Düsseldorf, se souvient ne pas avoir été très enthousiaste sur le moment : «  Je me suis donc retrouvé un week-end, à contrecoeur, dans cette cave, et j’ai vu ces trois gamins. Ils étaient si petits, 8 ou 9 ans, et pourtant, ils jouaient déjà très, très fort. Mais ce qu’ils faisaient était brouillon, infantile, ce à quoi on pouvait s’attendre de la part d’enfants qui s’amusent. Je ne me voyais pas aller plus loin. J’étais venu, comme je l’avais promis, et j’allais repartir. Mais comme je m’apprêtais à remonter les escaliers, Marvin, qui n’était pas plus haut que ça, s’est mis en travers de ma route en glissant sur une chaise à roulettes, comme un parrain de la mafia, et m’a dit : « Maintenant, fais nous riches ! ». J’en suis resté pantois. Ces trois garçons étaient si frech, si effrontés, que je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen d’aller quand même plus loin avec eux. »

Dario Barbanti, Henry Horn, Marvin Schlatter : rockstars à 12 ans


Niko et les trois garçons préparent l’album pendant deux ans. Fin 2008, à la recherche d’un partenaire commercial, l’avisé manager diffuse un press kit qui, espère-t-il, permettra aux majors de découvrir ses protégés. La vidéo a été tournée dans les locaux de Tro à Düsseldorf. Assez rapidement, elle finit par convaincre Sony Music. Les trois garçons n’ont pas 12 ans, et les voilà qui signent déjà leur premier contrat. Là encore, les circonstances ont joué un rôle. Si Sony réagit si vite, c’est sans doute parce que ses responsables ont regretté amèrement de voir les Killerpilze, et surtout Tokio Hotel, leur filer entre les doigts au profit d’Universal trois ans plus tôt. Début 2009, les dés sont jetés. Niko Floss abat alors sa carte maîtresse : le studio Tro s’est fait une spécialité dans la mise en relation de ceux qui créent la musique avec ceux qui en ont besoin. C’est ainsi qu’il place Superhelden, le premier single d’Apollo 3, comme générique du film pour la jeunesse Vorstadtkrokodile, sorti le 26 mars, adapté du best-seller de Max von der Grün. Coup gagnant : le film est un succès, deux suites sortent les années suivantes, où la chanson, remixée, figure toujours. Cette opportunité ouvre instantanément au groupe la porte des grands médias. Henry, Dario et Marvin écument les plateaux télés, passent chez Stefan Raab, l’un des sésames du succès en Allemagne avec son émission TV total sur ProSieben. ARD, RTL, la chaîne musicale Viva leur consacrent sujets et interviews. La presse people (Bild) ou jeunesse (Popcorn, Yeah, Bravo) leur ouvre ses colonnes. Paru le 3 avril, Superhelden entre directement dans les charts et y reste huit semaines pour culminer à la 35e place. L’album, Apollo 3, publié le 24 avril, y restera neuf semaines et atteindra la 33e place.



Côté style, Apollo 3 se distingue d’emblée assez nettement de ses prédécesseurs. Entre le rock enragé de Tokio Hotel et la pop mielleuse des boys bands anglo-saxons, tout se passe comme si la bande avait placé le curseur exactement au milieu. La présence d’un MC, Marvin, l’influence manifeste, revendiquée publiquement par Henry, de Linkin Park (le couplet de Superhelden peut ainsi parfaitement être comparé à celui du titre de Linkin Park In the End), confèrent au groupe cette énergie, ce son nu metal encore très palpable sur le second single, Startschuss, lancé le 5 juin. Il y a d’ailleurs quelque chose de saisissant à voir des enfants si jeunes interpréter des morceaux si agressifs. Ce qui explique leur statut, rapidement acquis, de phénomène télévisuel. Toute cette énergie se trouve ainsi contrebalancée par l’apparence même du groupe, les thèmes de ses chansons et la voix de son chanteur. Avec Warum (sur le divorce), Verliebt (sur les amours de salles de classe) et Wir sind eins (sur le racisme), Henry ferait fondre le cœur du plus imperturbable bûcheron. A défaut, il rend hystériques toutes les filles de son âge, et pas seulement celles qui comprennent l’allemand, nous y reviendrons. Les paroles sont l’œuvre de Niko Floss. « J’utilise des clichés, confie-t-il, que j’adapte ensuite en fonction de ce que Henry, Marvin et Dario me racontent de leur quotidien à l’école, en famille ou entre amis. » Les textes sont donc nourris de l’expérience des trois membres du groupe. De la sorte, si la puissance d’Apollo 3 demeure comparable à celle de Tokio Hotel, les garçons se montrent en revanche nettement plus sages que les frères Kaulitz. Pas d’androgynie, pas (encore) d’hypersexualisation, si bien qu’ils leur reste quand même quelque chose de cette innocence associée par exemple aux artistes Disney à leurs débuts (Britney Spears, Justin Timberlake, sachant que rien ne dit qu’ils suivront forcément le même parcours). Quoiqu’il en soit, c’est bien ce contraste qui signe la singularité d’Apollo 3. D’autres titres (Adrenalin, Wie ein Komet) annoncent par ailleurs une direction déjà plus pop.


Apollo 3 dans la Lune


Cette année 2009 bouleverse radicalement la vie des trois Apollons et de leurs parents. Si tout allait bien, raconte le père de Henry, rencontré lors du précédent concert d’Apollo 3 à Bedburg (01/09/2012), tant que les enfants répétaient dans la cave – « les voisins sont retraités, la moitié sont sourds » –, sa mère décrit une situation beaucoup plus mouvementée à partir d’avril 2009 : le défilé des journalistes, l’impossibilité de faire un pas dans la rue avec les trois garçons sans être immédiatement assailli par des fans, leur emploi du temps très chargé. Et ce n’est qu’un début. Un partenariat avec le groupe RTL permet à Apollo 3 de se produire pour la première fois en public le 31 mai 2009, à Kassel, dans le cadre du Toggo Tour, une tournée organisée par la chaîne jeunesse Super RTL et qui leur offrira trois dates supplémentaires : Heilbronn le 28 juin, Bielefeld le 8 août, et enfin à la maison, au Mediapark de Cologne, le 30 août. En attendant, la chance va une fois de plus s’en mêler en la personne du réalisateur Granz Henman. Le cinéaste sillonne alors l’Allemagne de long en large depuis des mois, à la recherche de jeunes acteurs susceptibles de jouer dans son nouveau film, Teufelskicker, une histoire de foot adaptée de la série de livres pour la jeunesse de Frauke Nahrgang. Jusqu’au moment où sa compagne, l’actrice Diana Amft, tombe par hasard sur un article consacré à Apollo 3. Non seulement, le groupe pourrait interpréter la chanson du film, mais Granz Henman reconnaît enfin en Henry le garçon qui lui manquait pour interpréter le rôle principal. Dario et Marvin suivront dans des rôles secondaires [1]. C’est le jour de ses 12 ans, le 25 juin, qu’Henry apprend qu’il est casté. Le tournage va durer tout l’été 2009. Après un dernier concert, le 14 novembre à l’Olympiahalle de Munich, dans le cadre du festival HVB Jugendtreff – le plus gros concert du groupe à ce jour devant des milliers de spectateurs, en présence des acteurs de Twilight –, Apollo 3 se met très rapidement à la préparation de son deuxième album, dont la sortie doit coïncider avec celle de Teufelskicker. L’album, 2010, n’est composé que de cinq nouvelles chansons et d’un remix, le reste étant puisé dans le premier opus. Mais il sort à temps, le 12 mars 2010, le lendemain de la première du film. Diabolisch, l’un des meilleurs titres écrits par Niko Floss pour Apollo 3, figure comme prévu en générique de fin. Le film a été distribué chez nous en juillet 2012 par Wild Side sous le titre Soccer Kids : un bide en DVD mais une bonne opération par la suite en VOD. Deux singles suivront : le très pop Chaos (19 mars), qui donne lieu à une vidéo plutôt ratée, et l’efficace ballade sentimentale Unverwundbar (13 août), choisie comme bande annonce de l’été par RTL 2, et qui précède un nouveau concert le 22 août à Cologne. Mais les voix commencent à muer, comme en attestent les effets Autotune utilisés sur Unverwundbar.


Apollo 3 redescend sur Terre


La mue est la raison la plus souvent invoquée par le groupe pour justifier le long silence d’Apollo 3 depuis lors. Leur manager, Niko Floss, expliquait en janvier dernier qu’elle n’était même pas encore totalement achevée. Mais son perfectionnisme y est aussi pour quelque chose. A cette date, huit des treize titres du nouvel album étaient déjà prêts. Mais Niko n’était pas encore totalement satisfait de certaines parties vocales sur le titre Himmel über Dir, qu’il envisageait alors de faire réenregistrer par Henry. J’ignore s’il l’a fait. Le titre était pressenti comme possible second single. Finalement, ce sera Feier dein Leben. Je lui faisais alors remarquer que la voix de Henry n’était déjà pas si mal. Lui aussi aime beaucoup le timbre légèrement éraillé de son protégé [2]. « Mais elle n’est pas parfaite. – Tu es perfectionniste ? – Il faut, répond-il ». Il a raison. Du coup, depuis 2010, Apollo 3 était un peu en stand by. En 2011, Niko place encore un nouveau single isolé, Überflieger (6 mai 2011), dans la bande originale d’un film familial : Löwenzahn – Das Kinoabenteuer, de Peter Timm. Suivent une nouvelle campagne de pub (pour Eragon), une apparition éclair des garçons dans la série jeunesse Schloss Einstein (3 septembre) et un concert unique à Visbek le 18 septembre. Mais il est clair que des avant-premières de films, quelques séances de dédicaces et une page Facebook officielle, même mise à jour, sont insuffisantes à enrayer le reflux médiatique. L’analyse des clics sur Youtube en est l’illustration. Plus de deux millions de hits pour la vidéo de Superhelden à ce jour. Presque dix fois moins pour Chaos. En 2012, les Apollo 3 n’ont à leur actif qu’une seule apparition publique, lors de la huitième édition du festival Musikmeile de Bedburg, à une quarantaine de kilomètres à l’Ouest de Cologne. A cette occasion, j’ai pu mener une petite enquête, sillonnant Cologne du nord au sud, interrogeant des adolescents ou des parents avec leurs enfants, dans la rue ou dans les établissements scolaires. On était loin de la folie de l’année 2009. Personne n’avait entendu parler d’Apollo 3. Le groupe est retombé dans un anonymat relatif : seuls les fans les reconnaissent. Dans l’intervalle, le changement de look radical des garçons n’a rien arrangé à leur silence médiatique. A la veille de leur dernier concert, toujours à Bedburg, le 7 septembre dernier, j’ai procédé à la même enquête, cette fois d’est en ouest, avec le même résultat, alors que cette fois, le groupe « a une actu » : la sortie de l’album est imminente. Seuls des élèves d’un lycée dans l’Ouest connaissaient le groupe. Tout simplement parce qu’il s’agit de l’établissement que fréquente Henry Horn. On peut en tirer un enseignement. Si Internet permet de toucher potentiellement le monde entier, c’est encore la télévision qui fait la différence entre l’anonymat et la célébrité. Apollo 3 a besoin de la télévision. Sans cela, le groupe ne rééditera jamais la performance de son premier disque, malgré les hordes de fans impatients qui, pour une raison inconnue, pullulent… en Amérique latine, où Apollo 3 égale la sainte Trinité. Un mystère à éclaircir et, pour Niko Floss et ses protégés, une aubaine qu’il faudra tôt ou tard songer à exploiter. Ça tombe bien : tout cela est prévu.


Apollo 3 à la reconquête des charts


L’année 2013 doit donc être celle du grand retour. Plutôt qu’un retour, Niko préfère voir un recommencement, un nouveau départ, tant le groupe a changé. Lui-même perçoit son rôle différemment. Il se voit désormais comme un grand frère, lui qui était auparavant un second père pour les garçons, que leurs parents lui confiaient chaque fois qu’ils endossaient leur costume de stars. Le premier single, Wir sehn uns dann am Meer, a été publié le 12 juillet, disponible uniquement en téléchargement sur iTune et Amazon. La chanson existe depuis un moment. Elle a été interprétée live pour la première fois à Bedburg en 2012. En studio, elle a sans doute été enregistrée à la fin de l’année précédente. Limit, un autre morceau de l’album, faisait déjà partie du set de Visbek en 2011. Le 7 septembre, le groupe participait, pour la seconde année consécutive, au festival Musikmeile de Bedburg, avant la sortie du second single, Feier dein Leben, le 13 septembre, qui sera suivie, le 27, de celle de l’album. A quoi ressemblera le disque ? Si, entre le premier et le deuxième album, Apollo 3 a troqué le son brut de ses débuts contre une pop plus sophistiquée, les riffs de guitare contre les synthés, Feier mein Leben semble à son tour abandonner cette pop sophistiquée au profit d'un rock plus simple et plus direct. C’est, en tout cas, l’impression laissée par l’écoute, dans les locaux de Tro à Düsseldorf, des chansons achevées en janvier de cette année. Wir sehn uns dann am Meer et Feier dein Leben rejoindront sans doute Diabolisch au rang des titres les plus accrocheurs de la bande, tandis que Nichts okay incarnera probablement son prochain brise-cœurs. Quant à la suite, Henry, Dario et Marvin la raconteront eux-mêmes dans l’épisode 2, à l’occasion de l’entretien que nous avons eu lors de leur concert à Bedburg, peu avant leur entrée en scène.

Episode 2 
Episode 3


[1] Source : http://www.movienerd.de/teufelskicker-interview-mit-regisseur-granz-henman/
[2] « rauchend », précise-t-il en allemand – il se trouve que Niko parle aussi très bien français.

dimanche 15 septembre 2013

Stefan Erbe, l’artiste multifonction de la « génération électronique »

 

Stefan Erbe a publié son dernier album, Method, en avril 2013. L’homme, dont l’ambition est d’explorer toutes les facettes de la musique électronique, et non de se cantonner à la Berlin School traditionnelle, n’est pas seulement musicien. Il est aussi l’un des plus fervents promoteurs de la musique électronique outre-Rhin. Animateur du magazine en ligne Empulsiv, il organise également plusieurs manifestations live (Raumzeit Festival, Sound of Sky), et co-anime depuis 2009 la cérémonie des Schallwelle Awards, qui récompense chaque année les meilleurs musiciens du genre. Les nombreuses activités de Stefan Erbe ne l’ont pas empêché de faire un saut à Essen, pour le traditionnel Grillfest.



L’album : Stefan Erbe, Method (Erbemusic, 2013)


Le titre semble avoir été donné à dessein, tant l’album illustre le procédé créatif mis en place par Stefan Erbe au fil des ans. Chaque piste reflète le désir du musicien de rester fidèle à la musique électronique de ses glorieux aînés tout en ne se refusant aucune des innovations proposées par la technologie. Ainsi, aux lignes de basses séquencées répondent presque toujours les beats les plus puissants, aux nappes planantes, les mélodies les plus légères – souvent au piano. Une telle fusion des genres est en général un exercice périlleux. Chez Stefan Erbe, c’est la routine. Même si l’artiste semble parfois hésitant, trois titres en particulier devraient déjà être rangés parmi les classiques de la musique électronique : le subtil Wunderwerk 3, une variation sur l’un des thèmes de Club Genetica, un précédent disque ; Inexplicable, un titre plus léger, fusion réussie entre les rythmiques robotiques de Kraftwerk période Techno Pop et la lounge music d'aujourd'hui ; et surtout le remarquable Retrologica, à la fois planant et groovy, qui devrait réunir dans une même communion les hippies les plus contemplatifs et les clubbers les plus festifs. Un must pour tout DJ qui se respecte.


L’interview : entretien avec Stefan Erbe


Essen, le 31 août 2013

Avant de débuter ta carrière musicale, as-tu suivi une formation ? Viens-tu toi-même d’une famille de musiciens ?

Stefan Erbe – Oui, je viens d’un environnement où la musique a toujours été importante. Mes deux grands frères, en particulier, pratiquaient tous les deux. J’ai donc naturellement suivi la même direction. Notre père passait beaucoup de temps dans les magasins de musique et en rapportait régulièrement de nouveaux instruments. Tous les trois, nous les découvrions alors chacun à notre tour. Comme j’étais le plus jeune, j’étais toujours le dernier à en profiter. Mais, contrairement à mes frères, je n’ai pas suivi de formation de longue haleine. Dès le départ, j’ai pressenti que la formation classique ne me mènerait nulle part. Au début des années 80, quand je n’étais encore qu’un adolescent, je me suis intéressé de près aux nouveaux instruments électroniques qui foisonnaient à l’époque. Plutôt que de composer, comme mes frères, je me suis mis à expérimenter, à essayer des sons, ce que la technique permettait. Oui. C’est bien cet univers des synthétiseurs qui m’a immédiatement séduit.

Qu’écoutais-tu à l’époque comme musique ? Quels artistes as-tu pris comme modèles ?

SE – Evidemment, il y a d’abord les figures de la musique électronique traditionnelle, Tangerine Dream, Klaus Schulze et Kraftwerk, mais elles n’ont jamais été mes seules influences. Les années 80 ont aussi joué un rôle important pour moi, peut-être même plus important, en particulier des artistes de la new wave comme Devo ou Thomas Dolby.

Comment est né ton premier album, The Cosmic Dreamland ?

SE – Avant de faire ce disque, j’ai d’abord joué de la musique dans des groupes. Jusqu’au moment où un ancien copain du lycée m’a contacté. Il travaillait pour l’observatoire de Hagen, la ville dont nous étions originaires, et recherchait une musique d’ambiance qui puisse accompagner les différentes manifestations de l’observatoire. Les synthés étaient particulièrement indiqués pour ce genre de projet. En plus, j’avais moi-même quelques affinités avec les étoiles. J’ai donc fait plusieurs enregistrements dans le petit studio que je venais de m’aménager. La musique qui en a résulté a ensuite fait les beaux jours de l’observatoire de Hagen pendant des années.

Il s’agit d’une bande originale, en quelque sorte.

SE – Oui, et j’ai rapidement décidé d’en faire un album. Auparavant, j’avais déjà compilé de la musique sur cassette, mais la qualité sonore n’était pas au rendez-vous. Or c’est à peu près dans les mêmes conditions que j’avais enregistré les séquences destinée à l’observatoire. Je me suis donc lancé dans un important travail de remixage, avec le matériel adéquat, une vraie table de mixage, non seulement pour améliorer la qualité, mais aussi pour adapter à l’écoute ce qui au départ n’était prévu que pour accompagner les shows du planétarium. Finalement, j’ai sorti The Cosmic Dreamland en autoproduction, sans label, puis je l’ai distribué sur des disques que je gravais moi-même. J’étais très motivé car, tu peux me croire, à l’époque, les CD vierges coûtaient encore horriblement cher. Mais j’en ai tout de même envoyé un exemplaire à Winfrid Trenkler, qui animait alors Schwingungen sur la WDR. L’émission m’a permis d’envisager de passer à l’étape suivante. En 1994, après une nouvelle phase de mixage, The Cosmic Dreamland a fini par ressortir en CD, cette fois professionnellement produit. En tout, plus de deux ans se sont ainsi écoulés entre l’enregistrement initial et la sortie officielle.

Quels instruments utilisais-tu à l’époque ?

SE – Le premier synthétiseur numérique dont j’ai fait l’acquisition, le Roland JD-800, m'a énormément servi à mes débuts. J'ai acheté par la suite deux claviers Kawai, un Korg. J'ai beaucoup accumulé dans un premier temps, avant de beaucoup revendre par la suite. C'est pourquoi mon set ne ressemble plus aujourd'hui à ce qu'il était à mes débuts. A mesure que la technologie évoluait, j'ai procédé à un grand ménage et fait place nette dans mon studio. Par sentimentalisme, j'ai cependant conservé le JD-800, même s'il ne fonctionne plus depuis un moment.

Certains musiciens ne jurent que par les synthés analogiques et vouent aux gémonies les synthés numériques. D'autres restent fidèles au matériel, analogique ou numérique, mais ne veulent pas entendre parler des logiciels. Qu'en penses-tu ?

SE – En ce qui me concerne, l'aspect pratique l’emporte. Quand j'avais une multitude de claviers autonomes, je devais jongler avec chacun d'eux pour créer ma musique. Depuis, je n'ai conservé que ceux que je pouvais contrôler directement par l’informatique. Je n'utilise plus les autres, ou alors, ils font partie du contingent que j'ai vendu. Mes dernières productions ont toutes été conçues ainsi. C'est dire si l'utilisation de logiciels ne me pose aucun problème. Et franchement, je n'entends pas la différence. D’ailleurs, la qualité intrinsèque d’un titre n’a rien à voir avec le fait qu’il soit composé sur un synthétiseur analogique ou avec un logiciel.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant son stand, Electronic Circus 2013
Comment décrirais-tu ta musique ?

SE – Dans chacune de mes compositions, je ne perds jamais de vue l’aspect mélodique, qui reste primordial. Comme j’essaie de conserver un équilibre constant entre la mélodie et les rythmes électroniques, je pense que si je devais définir un genre qui corresponde le mieux à ma musique, ce serait Melotronic. C’est que j'ai toujours essayé de mélanger les genres. Par exemple, je n’ai jamais développé les longues plages de séquenceurs qui caractérisent les albums de la Berlin School. Mes compositions durent en général de 3 à 8 minutes et suivent, presque depuis le début, une structure plus ou moins identique. D’un album à l’autre, même si j’ai pu changer de style, je n’ai en revanche que très peu modifié ma méthode. C’est elle, je pense, qui rend mes disques si reconnaissables. Même si je me retrouve évidemment dans la musique électronique traditionnelle que nous soutenons lors des Schallwelle Awards, j’ai toujours pris soin d’y apporter des structures rythmiques plus accrocheuses. Je veux promouvoir cette musique. J’essaie donc d’y apporter une touche plus commerciale. A côté des Kraftwerk et Tangerine Dream, mes autres influences y ont contribué. Elles m’ont permis d’envisager d’explorer d’autres directions de la musique électronique, d’apporter à cette musique électronique traditionnelle des rythmes trance ou techno qui pourraient aussi bien convenir à un public de clubs. C’est peut-être la raison pour laquelle il est si difficile de classer mes disques dans les bacs. Voilà pourquoi j’en reste à ce concept de Melotronic.

Tu viens d’évoquer la promotion. Parlons-en. Au fil du temps, tu t’es imposé comme une figure centrale de la musique électronique traditionnelle, non seulement en tant que compositeur, mais aussi en tant qu’animateur et organisateur de nombreux événements. En général, c’est même plutôt toi qui te trouve de mon côté du micro. Comment en es-tu venu à jouer un tel rôle dans cette communauté ?

SE – En 2009, j’ai commencé par organiser un événement musical pour les 50 ans de la modélisation du système solaire de l’observatoire de Hagen. J’y ai consacré plus de mille heures, mais ce travail d’organisation m’a plutôt réussi. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie, d’autant plus volontiers que je veux soutenir mes amis artistes. Il se trouve qu’au cours de ma carrière, j’ai pu nouer de nombreux contacts, si bien que j’ai fini par connaître personnellement la plupart des gens de ce milieu. En outre, comme je suis moi-même musicien, il ne m’est pas si difficile de savoir quelle question poser, ou de bavarder sur des sujets technologiques pointus. C’est ce que je fais par exemple pour Empulsiv.

Empulsiv ! C’est vrai ! Tu es aussi à l’origine de ce magazine de musique électronique en ligne. Mais je pensais surtout à certains événements, comme les Schallwelle Awards, dont nous parlions tout à l’heure. Comment ce prix est-il né ?

SE – Comme tu sais, Winfrid Trenkler permettait chaque année aux auditeurs de Schwingungen de voter pour leurs artistes ou albums préférés. L’émission a disparu des grilles de la radio en 1995, puis Winfrid a déménagé en Suède. Mais le concept a survécu sur support CD grâce à Jörg Strawe [le propriétaire de CUE Records], tandis que l’association Schallwende reprenait à son compte le principe du vote du public. Mais en 2008, nous avons décidé de fonder un véritable prix, décerné par un jury. L’idée est venue de Sylvia [Sommerfeld, la présidente de l’association]. A ses côtés, j’en suis devenu le co-animateur. Je m’occupe également de toute la partie administrative, des contacts avec les artistes, ceux qui doivent venir parce qu'ils sont nommés, ou ceux qui viennent jouer sur scène à l’entracte, mais aussi de la relation avec la salle. La cérémonie existe depuis 2009. Mais depuis 2011, elle se déroule au planétarium de Bochum. Cette année, c’était notre troisième sur place. La suivante a également été programmée là-bas en 2014. En revanche, nous pourrions déménager dans les années à venir. On verra. Pour rendre la manifestation durable, nous avons développé des partenariats avec les médias, mais aussi avec les maisons de disques spécialisées. Tout est réinvesti dans l’organisation.

Quel artiste mériterait un prix dans le futur ?

SE – Difficile à dire. En tout cas, le plus important, c’est ce que l’artiste peut apporter au genre. S’il peut contribuer à son rayonnement. Après le prix du Meilleur Espoir et celui de la Redécouverte de l’année, initié en 2013, on pourrait même imaginer un nouveau trophée, dédié à l’artiste le plus fédérateur, le plus à même d’élargir les frontières de la musique électronique.

Depuis 2011, tu es aussi à l’initiative du Raumzeit Festival de Dortmund, mais aussi d’une manifestation mensuelle au planétarium de Bochum : Sound of Sky. Peux-tu expliquer le concept ?

SE – Le Raumzeit Festival est en fait une initiative commune d’Empulsiv et de la radio Eldoradio de Dortmund. Quant à Sound of Sky, c’est en effet quelque chose que j’ai mis en place en collaboration avec mes amis du planétarium de Bochum. On dirait que la musique électronique a été faite pour les planétariums. Les animations stellaires sont encore le meilleur support pour cette musique et vice versa. Mais aucun show ne ressemble au précédent. Sound of Sky, c’est aussi bien de la musique électronique traditionnelle que des DJs, de la house ou de l’ambient. Et ce n’est pas toujours du Stefan Erbe. Le mois dernier, tu as bien vu, le spectacle était presque entièrement consacré à Steve Baltes. A vrai dire, ce n’est pas Stefan Erbe qui a invité Steve Baltes ce soir-là. L’artiste invité, c’était plutôt moi ! En juin, c’était soirée Kraftwerk, Plus tôt dans l’année, nous avons fait venir ATB, le célèbre producteur de trance. En novembre nous aurons deux DJs.

[édition du 07/10/2013 :] Stefan Erbe au 6e festival Electronic Circus, Gütersloh, 05/10/2013 / photo S. Mazars
Stefan Erbe devant le stand Erbemusic, Electronic Circus Festival, Gütersloh, 5 février 2013 [photo ajoutée le 07/10/2013]

Tu produis toi-même ta musique, sans passer par une maison de disques. Pour quelle raison proposes-tu quatre de tes albums en téléchargement gratuit sur ta page officielle, Erbemusic.com ?

SE – En fait, il ne s’agit pas de vrais albums studios que j’aurais décidé de brader. Dès le départ, j’ai voulu les offrir. Le premier [Querbeat de Luxe, 2002] est une compilation retravaillée de matériel de la décennie précédente. Club Genetica [2008] est le fruit d’une collaboration qui n’a pas abouti. Les deux autres [Synasthetik, 2006, et We Are Generation Electronic, 2010] compilent tous les titres que, d’une manière ou d’une autre, je n’ai pas retenus pour figurer sur un album. Ainsi, je n’ai pas d’archives secrètes, tout ce que j’ai produit, je l’ai publié. C’est aussi pour ça que j’ai décidé de rester indépendant. En plus de mes albums réguliers, je peux utiliser Internet quand bon me chante comme débouché pour mes titres supplémentaires. Ça peut aussi faire office d’introduction à ma musique pour ceux qui ne la connaissent pas.

Tes disques sont-ils aussi piratés ?

SE – Oui, malheureusement. Il n’y a rien à faire. Les sites pirates opèrent depuis l’étranger.

Les pirates font des bénéfices sur le dos des artistes, mais n’est-ce pas aussi l’objet des nouveaux modèles économiques mis en place par les majors ?

SE – La vente sur les nouvelles plateformes peut profiter aux artistes, mais seulement aux plus populaires. Ce n’est rentable que si tu vends des millions d’exemplaires. Pour les débutants, ça peut être un moyen de se faire connaître, mais en fin de compte, ils n’en retirent aucun bénéfice financier. Je suis moi-même un féru d’Internet. Mais je ne vends plus mes disques que sur mon propre site. Je ne suis plus visible sur aucune plateforme de téléchargement. Un ou deux de mes disques doivent peut-être encore être disponibles sur Amazon, mais c’est tout.

Tu as publié ton dernier album, Method, en avril dernier. Le suivant est-il déjà en préparation ?

SE – Oui. Son nom sera Legacies. Il s’agira plus ou moins d’une rétrospective de mes 25 ans de carrière, avec quelques morceaux retravaillés, quelques inédits, aussi. Il sortira cet automne. En attendant, je travaille déjà au prochain album studio.


Prochains rendez-vous avec Stefan Erbe


1/ Raumzeit Festival 2013 (3e édition)
avec Eela Soley, Erren Fleissig Schöttler Steffen, Nisus, Moogulator, Stefan Erbe 
IBZ Technische Uni-Dortmund, 28/09/2013 15h00

2/ Sound of Sky presents Blank&Jones under the Sky
Planetarium Bochum, 15/11/2013, 19h00 et 21h00