samedi 29 juin 2013

Ashra live @ UfaFabrik, Berlin, The Private Tapes on stage, 15 juin 2013


Auteur de deux albums marquants de l’histoire de la musique, Inventions for Electric Guitar et E2-E4, Manuel Göttsching est surtout connu comme l’un des artistes majeurs du krautrock et de la musique électronique. A la tête de son groupe, Ashra, il donnait, à la UfaFabrik de Berlin, un aperçu des meilleurs morceaux de ses archives, les Private Tapes. Peu loquace, il laissait à ses deux compères du jour, Harald Grosskopf et Steve Baltes, le soin de raconter le chemin parcouru, depuis les premiers riffs chaotiques d’Ash Ra Tempel, jusqu’aux subtiles pulsations de sa musique aujourd’hui.

 

Ashra : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes / photo S. Mazars
Ashra à la UfaFabrik 2013 : Manuel Göttsching, Harald Grosskopf, Steve Baltes
Berlin, le 15 juin 2013

L'entrée de la UfaFabrik, à Berlin-Tempelhof / photo S. Mazars
L'entrée de la UfaFabrik
En 1979, à Berlin, dans le quartier branché de Tempelhof, une ancienne dépendance des célèbres studios de cinéma Ufa fut investie d’autorité par un groupe de hippies désireux d’y fonder une nouvelle utopie. Depuis, sous l’impulsion de Juppy, figure internationale de l’underground, la UfaFabrik est devenue l’un des hauts lieux de la culture berlinoise… et l’endroit idéal pour découvrir Ashra sur scène. Emmené par le guitariste Manuel Göttsching, le groupe a connu de multiples incarnations depuis sa fondation en 1970, sous l’appellation Ash Ra Tempel. Le nom de Manuel Göttsching est associé à presque tous les styles musicaux qui ont agité l’Allemagne depuis plus de quarante ans. Pionnier de la bouillonnante scène krautrock à ses débuts avec Ash Ra Tempel, il s’est illustré avec Ashra, dans la seconde moitié des années 70, comme l’un des acteurs majeurs de la musique électronique. Au point qu’on le considère aujourd’hui, aux côtés de Klaus Schulze et Tangerine Dream, comme l’un des fondateurs de la Berlin School. De l’autre côté de l’Atlantique, des artistes aussi influents que Derrick May et Carl Craig le célèbrent quant à eux comme l’un des pères de la techno. Deux albums en particulier doivent à Manuel Göttsching cette double réputation. Curieusement, l’homme n’a jamais abordé que marginalement la berliner Schule. Même lors de sa période Ashra la plus orientée vers l’électronique, entre 1976 et 1980, il ne s’est jamais départi de ses racines rock. Guitariste avant tout, il n’a pas construit toute sa carrière sur les lignes de basses des séquenceurs, contrairement à Tangerine Dream et Klaus Schulze. C’est un album de guitare enregistré en 1974, Inventions for Electric Guitar, qui va asseoir sa griffe sur ce qu’on appellera bien plus tard la Berlin School. Car avec Inventions, Manuel parvient, sur six cordes et autant de pédales d’effets, à reproduire à la perfection les atmosphères et les sonorités que ses collègues berlinois programment à la même époque sur leurs séquenceurs. Parallèlement, que serait la techno sans E2-E4 ? Enregistré en une heure un soir d’ennui, en décembre 1981, l’album a, depuis, été l’un des plus largement samplés par les artistes de Détroit, pour qui Manuel est devenu une sorte de gourou. Pourtant, comme le souligne son épouse – et manager du groupe –, la réalisatrice polonaise Ilona Ziok, son musicien de mari n’a jamais vraiment pris au sérieux les éloges de ses successeurs, fussent-ils fondés. Humble et discret, il ne refuse pourtant aucune sollicitation, tournant désormais bien plus à l’étranger qu’en Allemagne : au Japon, en Chine et en Corée, aux Etats-Unis, en Espagne et en Pologne, et même en France, où il donnait son dernier concert en solo à la Géode de La Villette, lors du festival Villette Sonique, le 2 juin 2010.
Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching
Ashra s’est produit pour la première fois sur la « scène d’été » de la UfaFabrik il y a un an, le 8 juin 2012. En fait, il ne s’agissait là que d’un retour aux sources, puisque c’est en ces murs que fut conçu l’album Correlations en 1978. Plusieurs concerts, en groupe ou en solo, se sont déjà articulés autour d’un événement discographique en particulier. Depuis 2006, Manuel a joué plusieurs fois E2-E4 sur scène en intégralité (au Japon, à Berlin, à New York et à Pékin). Le 4 septembre 2010, c'était au tour d'Inventions for Electric Guitar à Izu, au Japon. Cette fois, le groupe va interpréter des extraits des Private Tapes, une compilation d’inédits des années 70, publiée sur six CD en 1996. Composé de titres enregistrés aussi bien en concert qu’en studio, le coffret dresse un vaste panorama de la carrière de Manuel en solo et avec ses deux groupes. Mais le concert laisse délibérément de côté la période krautrock planante d’Ash Ra Tempel pour se concentrer sur le cœur des Private Tapes, les enregistrements en studio réalisés par Manuel et Ashra à la fin des années 70. Ce soir, le groupe se présente dans une formation bien connue, avec Harald Grosskopf et Steve Baltes autour de Manuel Göttsching. Ne manque que Lutz Ulbrich, alias Lüül, très occupé par ailleurs avec son propre groupe, les 17 Hippies. Les trois dernières sorties d’Ashra s’étaient d’ailleurs déroulées sans lui. Mais Manuel retrouvera Lüül au Japon le 28 septembre pour une autre grande première sur scène, celle du Berceau de cristal, la musique du film de Philippe Garrel que le duo a enregistrée en 1975. Pour l'heure, il se concentre sur sa guitare et sur un vieil orgue Farfisa tout cabossé. Harald Grosskopf, batteur du groupe depuis Correlations, se déchaîne sur sa batterie électronique Roland. De son côté, Steve Baltes prend la main sur l’informatique. Si lui aussi exécute ce soir quelques accords sur le second Farfisa et sur le Memotron (Manikin Electronic), il ne se considère cependant pas vraiment comme un claviériste. Steve vient de la culture « club » : il programme sur le logiciel Ableton Live, qu’il gère ce soir à l’aide des contrôleurs MIDI les plus pointus. La console Ableton Push est au centre de son dispositif. Il n’a pas apporté aujourd’hui ses étonnants Audiocubes (Percussa), dont il avait donné un aperçu des possibilités le 16 mars à Bochum. En revanche, sur le morceau Hausaufgabe, il se livre à quelques expériences sur son Midi Fighter 3D (DJTechtools). L’instrument, petit boîtier de 15 centimètres sur 15, réagit aux mouvements dans l’espace et se manipule un peu comme le tamis du chercheur d’or.

Göttsching / Grosskopf / Baltes : du krautrock à la trance


Ashra : Steve Baltes / photo S. Mazars
Steve Baltes
Né en 1971, l’année de l’enregistrement du tout premier album d’Ash Ra Tempel, Steve a été recruté par l’intermédiaire de Harald Grosskopf, à la veille de la tournée de reformation au Japon, en 1997. Harald avait participé au tout premier album solo de Steve, Pictures In Rhythm, en 1995. L’année suivante, ils avaient fondé ensemble le duo N-Tribe. Depuis, Steve Baltes a participé à tous les concerts d’Ashra. Le plus jeune de la bande avoue pourtant ne pas connaître encore par cœur tout le répertoire de ses prestigieux aînés, en particulier les Private Tapes. En somme, il n’est pas un fan « hardcore ». Tant mieux, se félicite Ilona Ziok, qui y voit une garantie de sérieux. Steve ne méconnaît pourtant pas la scène électronique allemande classique. Quelles sont ses influences ? Comment en est-il arrivé à Ashra ? L’album Rubycon (1975), de Tangerine Dream, a été l’un de ses premiers chocs artistiques, comme il le confesse lui-même. Jean-Michel Jarre, Kraftwerk, Klaus Schulze et Ashra ont également eu ses faveurs. Mais Steve n’est pas un inconditionnel des années 70. Il apprécie aussi les productions plus tardives de Schulze, comme En=Trance (1988), et de Tangerine Dream, comme Near Dark (1987). Sans surprise, ce sont les groupes des années 80, celles de son adolescence, qui l’ont le plus marqué. La new wave de Visage, d’OMD, et surtout celle d’Ultravox, ont joué un rôle déterminant dans sa décision de devenir musicien. D’ailleurs, chaque fois que ses héros tournent du côté de Cologne, il ne manque jamais un de leurs concerts. Cette culture musicale très riche, ces influences étalées dans le temps, expliquent le rapport versatile qu’entretient aujourd’hui Steve Baltes avec la musique électronique. Alors qu’avec Ashra, il en explore la face classique, c’est à la trance la plus contemporaine qu’il se livre avec son groupe Deep Voices, actuellement très actif. Dans chaque cas, son travail dans l’un des deux genres bénéficie de son expérience du second. Lors du concert à la UfaFabrik, sa maîtrise des instruments se révèle tout aussi déterminante. Rien d’étonnant à cela. Steve a travaillé pendant dix ans chez Music Store, l’un des plus importants fournisseurs d’instruments de musique d’Allemagne, situé à Cologne (jusqu’à l’ouverture, le 10 juin dernier, du nouveau magasin JustMusic à Berlin, qui prétend être rien moins que le plus grand d’Europe). Et il y a moins de trois mois, il a débuté une nouvelle carrière au sein de la marque Ableton. Steve ne cache pas sa joie de pouvoir vivre de sa passion, même si son travail l’a obligé plus d’une fois à consacrer des nuits blanches à la musique proprement dite.

Ashra : Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf derrière ses fûts Roland
Il ne faut pas tenter de chercher une multitude d’influences artistiques chez Manuel Göttsching et Harald Grosskopf. Ils n’ont pas les références de Steve Baltes. Ils sont eux-mêmes l’une d’entre elles. Tous deux étaient là aux commencements du krautrock. Or le mouvement n’a pas poursuivi une tradition musicale préétablie, mais s’est au contraire développé en opposition à quelque chose. En réaction à la musique importée des Etats-Unis, mais aussi en réaction au traumatisme du nazisme. Harald explique à quel point manquait à toute cette génération une référence paternelle vers laquelle se tourner. A l’époque, les pères étaient entachés par leur participation, réelle ou mythifiée, au régime totalitaire. L’ersatz fut trouvé dans la drogue ou la méditation transcendantale. Timothy Leary incarna, pour le meilleur et pour le pire, la figure paternelle de substitution. Manuel a participé à tous les grands trips sous acide qui ont jalonné le mouvement krautrock, notamment ces séances avec le pape du LSD en Suisse, où Leary s’était réfugié, et où ses contacts dans les milieux médicaux lui permettaient un accès illimité aux produits les plus purs. On peut en écouter le résultat sur Seven Up (1973), le troisième album d’Ash Ra Tempel, sur lequel Grosskopf, lui, n’était pas présent. En revanche, il a bien participé, dans les studios de Dieter Dierks à Stommeln, aux sessions délirantes des Cosmic Jokers en compagnie de Göttsching, Schulze et quelques autres musiciens sous influence. Avec le recul, le batteur prend conscience des risques insensés auxquels lui et ses camarades se sont exposés. D’ailleurs, il en a vu mourir plus d’un, comme Hartmut Enke, le bassiste d’Ash Ra Tempel, qui échoua en hôpital psychiatrique. Contrairement à Manuel Göttsching, toujours resté à la barre d’une seule formation, Harald a beaucoup bougé. Brièvement batteur des Scorpions à 15 ans, en 1965, il a joué avec Wallenstein, collaboré aussi bien avec Ashra qu’avec Schulze, avant de se reconvertir dans la Neue Deutsche Welle. En 1980, il publiait son premier disque solo, Synthesist, témoin de sa conversion à l’électronique. Pourtant, au contraire de Klaus Schulze ou Chris Franke (Tangerine Dream), Harald n’a jamais complètement abandonné les baguettes au profit des claviers. Tandis qu’il évoque sa carrière, attablé au bar après le concert, la radio diffuse Blame it on the Boogie, des Jacksons. Ne pense-t-il pas que la seule chose qui ait finalement manqué à sa musique, c’est un hit-single ? S’il avoue avoir lui aussi rêvé de gloire et de célébrité, il se montre aujourd’hui plus serein. Quant aux traumatismes du passé, il a trouvé une autre voie pour les apaiser. Ainsi, il a co-écrit en 2011 le documentaire German Sons, de Philippe Mora, portrait croisé de fils de nazis et de résistants. Par ailleurs, ce n’est pas sans malice qu’il remarque à quel point le terme krautrock, au départ péjoratif, s’est finalement imposé comme l’expression du dernier chic.

Ashra et Józef Skrzek / photo S. Mazars
Ashra et l'artiste invité Józef Skrzek

La voie à suivre


Józef Skrzek et Harald Grosskopf / photo S. Mazars
Harald Grosskopf et Józef Skrzek au Minimoog
A peu de choses près, le concert se joue à guichets fermés. Trois cents des 350 places assises sont occupées. Quelques-uns sont restés debout, à portée du bar (on ne sait jamais !). Contrairement à ce qui fut longtemps une habitude avec la musique électronique traditionnelle, le public ne se résume plus à une poignée d’hommes vieux et célibataires. Si les hommes sont encore légèrement surreprésentés, les femmes, et les plus jeunes, sont venus en nombre. Quant au doyen de l’assistance, il doit probablement s’agir de Juppy lui-même, le propriétaire des lieux, qui n’a que 65 ans. Le plus jeune en a 12, même s’il explique sans mépris que ce n’est « pas son truc ». Comme la semaine passée au concert de BK&S, quelques habitués ont fait le déplacement. Au Luxembourg, on avait pu apercevoir Peter Mergener, encore auréolé de son prix, décerné le 16 mars lors des Schallwelle Awards. Cette fois, on croise des artistes comme Mark Eins et Bernd Kistenmacher. Mark a publié son premier disque avec le groupe Din A Tesbild en 1980 sur le label de Klaus Schulze, Innovative Communication. Fondateur de Musique Intemporelle, Bernd a notamment collaboré avec Mario Schönwälder et Harald Grosskopf. Oliver Reville, l’autre membre allemand de Deep Voices, est également présent. Mais la plus grande surprise de la soirée vient sans doute de Józef Skrzek, figure du rock polonais des années 70 au sein du groupe de rock progressif Silesian Blues Band (SBB), avant de devenir compositeur de musique de films. C’est justement entre deux prises à Prague qu’il a profité de son week-end pour rendre une petite visite à ses amis Manuel et Ilona. C’est ainsi qu’on le voit surgir dans l’Allée du 9 Juin, qui mène de la rue à la scène, son Minimoog sous le bras. Le groupe l’invite évidemment à le rejoindre à la fin du concert pour le dernier morceau, Niemand lacht rückwärts, variation sur un thème qui n’est pas sans rappeler la phrase récurrente d’E2-E4. La présentation des titres, souvent humoristiques, des morceaux joués sur scène, laisse à chaque fois échapper un petit sourire à Manuel.

Ashra : Manuel Göttsching / photo S. Mazars
Manuel Göttsching à la guitare
Mais son tempérament réservé explique sans doute qu’il laisse en fait le plus souvent les clés du concert à Steve Baltes. Tandis que, derrière ses fûts, Harald se dépense sans compter, essoufflé mais ravi après les vingt minutes d’Eloquentes Wiesel, c’est à Steve que revient l’honneur de donner le la. Eloquentes Wiesel est d’ailleurs l’un des temps forts du show. Le morceau repose sur l’une de ces séquences Berlin School typiques, pas si fréquentes, on l’a vu, dans le travail de Manuel. Mais en l’écoutant, on comprend parfaitement sa réputation de père de la techno. Déjà puissamment hypnogène, avec ses envolées de guitare, le titre gagne encore en profondeur grâce aux pulsations ajoutées en arrière-fond par Steve Baltes. A partir d’un son vintage, ce dernier parvient en effet, l’air de rien, à introduire discrètement les beats si caractéristiques de la trance qu’il affectionne tant. Dans le même esprit, Jerome Froese avait tenté d’actualiser le son de Tangerine Dream au milieu des années 90, avec un succès inégal. L’apport de Steve est plus subtil, dans la lignée de sa prestation remarquée lors des Schallwelle Awards au planétarium de Bochum, le 16 mars dernier. En guise d’hommage aux anciens, il avait alors tenté quelque chose d’assez différent de ses productions solo habituelles : une expérience alors voulue sans lendemain, mais qui pourrait bien avoir ouvert une nouvelle porte, montrer la voie à suivre dans le futur. D’ailleurs, ni Mario Schönwälder, le patron de Manikin Records, ni Stefan Erbe, le co-organisateur des Schallwelle Awards, ne s’y sont trompés. Le premier a convaincu Steve de publier sur son label le concert de Bochum – ce qui obligera le musicien à le reproduire en studio, rien n’ayant été enregistré sur le moment. Le second l’a invité pour un nouveau concert en commun au planétarium, le 13 juillet prochain. Mais il faudra choisir. Car ce même jour, Manuel Göttsching sera quant à lui en Pologne, où il a été invité à jouer ses œuvres solo à l’occasion du quinzième anniversaire de l’Ambient Festival, à Gorlice.

Setlist : Wall Of Sound. – Eloquentes Wiesel. – Bois de soleil. – Ultramarine. – Hausaufgabe. – Bois de la lune. – Kongo Bongo. – Niemand lacht rückwärts (avec J. Skrzek). – [rappel] Deep Distance (avec J. Skrzek).


mardi 25 juin 2013

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Syrkus Hall, Roodt-sur-Syre, Luxembourg, 8 juin 2013

 

Il y a un an, BK&S lançaient à New York la promotion de leur album Red, à l’occasion de la toute première mini-tournée américaine du groupe. Après leur traditionnel concert de début d’année à Repelen, puis leur prestation, le 17 mai, au Cosmic Night Festival 2013, dans l’enceinte du planétarium de Bruxelles, Broekhuis, Keller & Schönwälder se retrouvaient au Luxembourg pour interpréter une dernière fois en intégralité le fruit de leur plus récente collaboration commune en studio. Au programme : Berlin School et laser show.

 

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder

Roodt-sur-Syre, Luxembourg, 8 juin 2013

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
A une quinzaine de kilomètres de Luxembourg, le Centre culturel Syrkus surplombe le petit village de Roodt-sur-Syre, dans la commune de Betzdorf, que Broekhuis, Keller & Schönwälder connaissent bien pour s’y être produits en son église, en juin 2010. Cette performance a donné lieu à la publication, le 12 janvier dernier, d’un EP, le premier d’une série de formats plus courts initiée par Mario Schönwälder, patron de Manikin Records. Mais ce n’est pas ce disque qui sera à l’honneur ce soir. Le trio va jouer Red (2012), son dernier effort en studio, en intégralité. Grands amateurs d’églises, pour l’atmosphère qui y règne et la grande qualité du son, les trois hommes se retrouvent aujourd’hui dans une salle ultra-moderne qui, à son tour, va prouver haut la main les mérites de son acoustique. Quant à l’atmosphère, si elle ne peut évidemment pas rivaliser avec celle d’un édifice religieux, elle doit beaucoup aux subtils jeux d’ombre et de lumière qui accompagnent les artistes tout au long du concert.

Bas Broekhuis / photo S. Mazars
Arrivés sur place la veille, ces derniers sont déjà en pleine répétition au début de l’après-midi. Le tableau laisse alors une impression de déjà-vu, qui se confirme dès le lever de rideau le soir venu. Le positionnement sur scène des musiciens, celui de leur matériel, leur nombre lui-même rappelle forcément un autre trio électronique, le Tangerine Dream de la grande époque : Detlef au centre, comme Chris Franke, Bas à gauche, comme Edgar Froese, Mario à droite, comme Peter Baumann. A l’instar de leurs glorieux précurseurs, chacun des trois hommes a composé autour de lui un petit îlot de matériel. Les synthés devant, les armoires derrière.
Detlef Keller / photo S. Mazars
Detlef et Mario disposent l'un et l'autre de plusieurs step-sequencers et de divers modules d'effets non-identifiés, mais c'est Bas qui contrôle le séquenceur de Manikin Electronic, le Schrittmacher, perdu au milieu d’une impressionnante valise truffée de racks. En tant que batteur, il joue également de deux octapads, le SPD 11 (ou SPD 20) de Roland, mais aussi le Performance Pad Pro d'Alesis. En matière de claviers, il ne dispose en revanche que de deux petits 25 touches, qu'on le voit peu utiliser durant le show.
Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Les claviers, c'est l'affaire de ses deux collègues. Ce soir, Detlef ne glissera ses doigts que sur des Roland, dont le Fantom Xa et le Gaïa. C’est lui qui s’est aussi adjugé le roi des synthés de la marque japonaise, le célèbre Jupiter 80. A Mario le soin de gérer le workstation Fantom X7 et, surtout, le Memotron, remake numérique du mellotron, l’ancêtre des sampleurs, là encore développé par Manikin Electronic.

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Bas Broekhuis à l'octapad, Detlef Keller à la harpe laser, Mario Schönwälder au clavier


Les essais de la harpe laser. Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Les essais de la harpe laser
Mais le clou du spectacle, c’est évidemment la harpe laser de Detlef, que le musicien allume plusieurs fois lors du concert, au gré de ses envies. C’est tout le principe de cette musique. La formation a beau travailler sur la base d’un album enregistré en studio, aucun des trois musiciens ne se prive de quelques improvisations, rendant parfois méconnaissables les morceaux originaux. Parfois, seuls les séquenceurs en témoignent, tandis que les passages mélodiques doivent plus à l’inspiration du moment. La harpe laser est évidemment l’instrument idéal pour ce genre d’improvisation. Spectaculaire, elle capte aussitôt l’attention des plus jeunes membres de l’assistance. C’est l’une des satisfactions de la soirée : si le public est plutôt clairsemé dans cette salle de 200 places, toutes les générations sont en revanche représentées. Les plus anciens se remémorent évidemment la harpe laser de Jean-Michel Jarre dans les années 80. Detlef a fait développer son propre instrument par trois firmes distinctes : High Scan pour l’optique, IFM pour les capteurs, et Manikin pour l’électronique. Mais quel rapport entre Manikin Electronic et Manikin Records ? Aucun, explique Mario Schönwälder à l’issue du concert. Les responsables l’ont un jour contacté pour lui demander s’ils pouvaient exploiter la marque et son logo. Mario a accepté. Depuis, pour le meilleur, il ne se prive pas d’expérimenter tous les gadgets développés par la firme. Ce soir-là, le résultat est éloquent : au total, plus de deux heures de spectacle, parfait exemple de Berlin School traditionnelle exécutée sur des instruments de dernière génération.

Bas Broekhuis / photo S. Mazars
Setlist : Red One. – Red Two. From Red to Green. – [rappels] Tea with an Unknown Girl. – Storm Chaser. – Source of Life.

>> Interview de BK&S


Broekhuis, Keller & Schönwälder : rencontre avec trois fans, musiciens et producteurs de musique électronique

 

Le trio BK&S compose, publie et interprète depuis près de 20 ans de la musique électronique dans la lignée des grands ancêtres que sont Klaus Schulze, Tangerine Dream, mais aussi Jean-Michel Jarre. La formation, composée de deux Allemands, Detlef Keller et Mario Schönwälder, et d’un Néerlandais, Bas Broekhuis, est aussi le cœur du label berlinois Manikin Records, entièrement dédié à ce genre. Les trois hommes profitaient d’un concert luxembourgeois pour parler boutique.


Mario Schönwälder, Detlef Keller, Bas Broekhuis / photo S. Mazars
Mario Schönwälder, Detlef Keller, Bas Broekhuis
Roodt-sur-Syre, Luxembourg, 8 juin 2013

Comment définissez-vous votre musique ?

Detlef Keller – Nous faisons de la musique électronique. Plus exactement, comme le disait si bien Klaus Schulze, nous faisons de la musique avec des moyens électroniques.

A côté de ce terme de « musique électronique », on entend souvent parler de kosmische Musik ou de Berlin School. De quoi s’agit-il ?

Mario Schönwälder – Toutes ces notions désignent un type de musique apparu au début des années 70. Mais ce sont surtout des concepts marketing, très utiles pour les magasins de disques. Ils permettent aux vendeurs de savoir dans quel rayon ranger les disques.
DK – Que sont la new age, la techno ou la trance, sinon des mots très différents conçus bien souvent pour parler de la même chose ?
MS – Oui, mais les frontières ont tendance à s’effacer. Nous faisons de la musique électronique plutôt traditionnelle, avec des influences modernes. Du coup, il n’est pas très aisé de trouver le bon rayonnage en ce qui nous concerne. On pourrait dire que nous jouons de la berliner Schule, mélangée avec des éléments de chillout, d’ambient et de trance, voire de world music.
DK – On nous a même dit un jour que notre façon d’improviser au piano relevait d’une démarche jazz.

Comment avez-vous découvert cette musique ? Qu’en avez-vous pensé à l’époque ?

DK – J’ai commencé à écouter cette musique vers 1975-1976. Tangerine Dream et Klaus Schulze étaient de ceux qui la pratiquaient alors. Puis vint Jean-Michel Jarre. Ce son m’a tout de suite plu, et j’ai très vite eu envie d’en faire autant. Mais au départ, je n’avais aucune intention de publier ma musique. J’ai commencé à jouer pour moi, jusqu’à ma rencontre avec deux idiots heu… [rires] avec ces deux amis, qui m’ont demandé de participer à leur aventure.
Bas Broekhuis – J’ai appris la musique tout seul. J’ai d’abord découvert Kraftwerk, dont l’approche m’intéressait, mais sans plus. C’est vraiment quand j’ai entendu pour la première fois Klaus Schulze et Tangerine Dream que je me suis dis : « bon, maintenant, à mon tour ! » J’ai commencé à acheter du matériel, un premier synthétiseur, puis un autre et encore un autre.
MS – Pour ma part, j’ai suivi un chemin plus détourné. Vers 1974-1975, c’est par le biais de Pink Floyd que j’ai véritablement découvert les synthés. J’ai lu quelque part que Tangerine Dream avait commencé ses expériences exactement au point où Pink Floyd les avait arrêtées. C’est très vrai. Après avoir beaucoup écouté Pink Floyd, Manfred Mann et tous ces groupes progressifs aux claviers omniprésents, j’ai découvert Jean-Michel Jarre, dont le premier opus m’a littéralement renversé. Par la suite, j’ai eu la chance d’entendre Klaus Schulze et Ashra à la radio berlinoise. Une nuit, la station diffusait un disque de Tangerine Dream, un groupe dont je ne connaissais alors rien du tout. Je crois que c’était Stratosfear [1976]. J’étais complètement fasciné. Dès le lendemain, je me suis précipité chez un disquaire, prêt à acheter n’importe quel 33 tours estampillé TD. Et je suis rentré à la maison avec Zeit [1972]. C’était encore une autre expérience. Mais j’ai attendu longtemps avant d’avoir seulement l’idée de faire moi-même de la musique. Jusqu’au début des années 80, je n’ai été qu’un consommateur, un grand consommateur, avant de devenir à mon tour musicien. Comme je ne disposais d’aucun matériel bien à moi, j’ai d’abord joué sur des instruments qu’on me prêtait. En fait, je ne « jouais » pas vraiment, c’était plutôt de l’expérimentation.

Vous travaillez ensemble depuis bien longtemps maintenant. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

MS – En 1992, j’avais besoin d’un batteur pour une session à Berlin. J’ai fait passer une annonce dans un petit fanzine néerlandais. Et Bas a répondu.
BB – J’ai emporté avec moi mon set de batterie électronique et un octapad. Je me suis dis que ça pourrait être intéressant. Nous avons joué, et ça a aussitôt fonctionné entre nous, musicalement et humainement. Et puis un jour, nous avons vu ce type à l’un de nos concerts, qui semblait apprécier notre musique. Et après…
DK – C’était le 6 novembre 1993 [à Gelsenkirchen]. Il pleuvait. [bâillements et ronflements des deux autres]. J’étais attablé avec deux Hollandais. Il se trouve qu’ils connaissaient bien Bas. J’ai donc eu l’occasion de lui donner une cassette et il a publié mon premier disque, The Story of the Clouds, sur son label de l’époque, Audio Works. J’ai revu Bas et Mario à Berlin l’année suivante [où ils donnaient un concert au Planetarium am Munsterdamm, le 27 août 1994]. Après le concert, nous nous sommes retrouvés au pub.
MS – Nous avions alors prévu un autre concert au Planetarium, le 22 septembre suivant. Un guitariste devait nous accompagner, mais il venait de nous faire savoir qu’il ne serait pas disponible ce soir-là. Or nous voulions absolument conserver la forme d’un trio. Cependant, l’idée d’un troisième claviériste nous semblait plus appropriée que celle d’un guitariste. La réponse de Detlef fut :
DK – « Bonne idée ! »
MS – Nous lui avons dit : « nous le connaissons déjà ! » Detlef a répondu :
DK – « Qui ? »
MS – « Toi ! »
DK – « Mauvaise idée ! ». C’est que, jusqu’alors, je n’avais encore jamais joué en public. Ou peut-être une fois. En tout cas, je n’avais jamais envisagé de faire partie d’un groupe.
MS – Nous lui avons immédiatement remis un CD : « Voici le programme que nous allons jouer le 22 septembre. Exerce-toi dessus. »

Bas Broekhuis, Detlef Keller, Mario Schönwälder / photo S. Mazars
Pas de laptop sur scène : Broekhuis, Keller & Schönwälder règlent leur matériel – Roodt-sur-Syre, Luxembourg, juin 2013

C’est à peu près à cette époque que les ordinateurs ont commencé à prendre le pouvoir. Le début des années 70 avait vu l’avènement des synthétiseurs aux côtés des instruments conventionnels. Les années 80 ont été marquées par le triomphe des synthés numériques sur les synthés analogiques. Avec la décennie suivante, c’est un nouveau débat qui s’annonce : matériel contre logiciel, hardware vs software. Où vous situez-vous dans cette discussion ?

BB – Je suis un inconditionnel du hardware. J’aime être entouré par du matériel, avoir l’opportunité de pousser et tourner des boutons. Je ne nie pas pour autant l’intérêt des logiciels. Si je veux développer rapidement un morceau que j’ai en tête, ou me faire une idée d’un projet, j’en utilise volontiers. Mais pas sur scène.
DK – Déjà dans les années 80, le Commodore 64 puis l’Atari ont montré leurs capacités en studio. Mais en concert, je préfère moi aussi me servir de vrais claviers.
MS – Je fais partie de ceux qui ne fermeront jamais définitivement la porte à la présence sur scène d’un ordinateur, d’un laptop. Si je m’abstiens, c’est parce que la dynamique de notre formation l’exige. J’utilise volontiers des plug-ins pour créer de nouveaux sons même si, comme mes deux collègues, j’adore par dessus tout manipuler des potentiomètres. J’apprécie les avantages des deux mondes, et je veux pouvoir en profiter.
DK – Oui, c’est sûr, il faut savoir distinguer plusieurs situations. Le laptop comme outil d’appoint sur scène, c’est évidemment acceptable. Mais comme séquenceur… c’est déjà plus contestable. Le travail me paraît trop prémâché. Sur scène, le public a le droit de voir la musique en train d’être jouée. Je ne veux pas qu’il se dise en me voyant que je consulte mes mails ou que je surfe sur Internet. Qui peut dire ce qui se passe sur scène quand un musicien commence par s’asseoir devant un écran d’ordinateur ?
MS – Un journal berlinois formulait ce même reproche à l’encontre de Tangerine Dream dès 1987 ! C’est sûr que l’effet sur le public peut être bizarre. A moins d’en faire un élément de style. Je pense à nos quatre collègues de Düsseldorf. Chez eux, ça passe. Si je vais à un concert de Kraftwerk, je sais que je vais vivre un événement multimédia. Ce qu’ils font vraiment sur scène a, du coup, moins d’importance.
DK – D’ailleurs, il nous arrive aussi d’utiliser des séquenceurs préprogrammés, comme le Schrittmacher de Manikin Electronics. Mais il y a une différence énorme avec un logiciel. Après tout, n’importe quel laptop dispose d’un lecteur CD. S’il suffit d’appuyer sur « play » pour se produire en live alors…

Vous consacrez beaucoup de temps à la musique. Etes-vous des musiciens professionnels ou bien travaillez-vous par ailleurs dans l’industrie musicale ?

MS – Clairement, je ne peux pas vivre de cette musique. J’occupe un emploi parfaitement normal à côté, dans le service administratif d’une université [l’Université libre de Berlin], donc sans le moindre rapport avec la musique.
BB – Je suis ingénieur en chef dans une petite compagnie aux Pays-Bas [SolMateS, à Enschede]. Je conçois des équipements industriels et des circuits programmables high-tech. La musique n’est qu’un hobbie. J’en fais uniquement pour mon plaisir.
DK – Ce plaisir n’a pas de prix. Je travaille moi aussi dans une entreprise d’équipements industriels qui développe des outils d’automatisation [IFM, à Essen]. La musique est une sacrée compensation.

Pourtant, depuis plus de vingt ans, vous gérez aussi la maison de disques Manikin Records. Pourquoi avoir subitement décidé de fonder un label en 1992 ?

Manikin Records / photo S. Mazars
Le stand Manikin, prêt pour le concert au Luxembourg
MS – J’ai décidé de fonder Manikin lors de l’hiver 1991-1992. J’avais envie d’une maison de disques qui donne toute sa place à la musique que j’aime. Je venais de me séparer du label Musique Intemporelle de Bernd Kistenmacher et je voulais en même temps commencer quelque chose de nouveau. Le fait de diriger mon propre label m’autorise aujourd’hui une totale indépendance. Je décide quoi et quand publier. C’est une sorte de « trip égotique », oui, on peut le dire. Et depuis vingt ans, je suis entouré d’une petite équipe extraordinaire. Une toute petite équipe : Thomas Fanger, qui est chargé du site et des vidéos, Gerd Wienekamp, qui s’occupe du mastering en studio, Frank Rothe, qui gère la technique et le mixage lors des concerts, et nous trois. Ces six personnes, voilà le cœur de Manikin. Aucun de nous ne vit au même endroit, nous n’avons pas de bureau pour nous réunir, nous travaillons à distance. Chacun sait ce qu’il a à faire, chacun peut compter sur les autres. C’est à peu près comme ça que ça fonctionne.
DK – Surtout, nous privilégions la qualité sur la quantité.
MS – C’est vrai, nous ne publions que trois ou quatre CD ou DVD par an. Du coup, dans les festivals, les gens qui viennent à notre stand achètent souvent aveuglément. Le label Manikin est pour eux gage de qualité. En être arrivé là après vingt ans me rend particulièrement fier.

Vous vendez des CD. Mais est-il aussi possible de télécharger les disques Manikin ?

DK – Nous sommes distribués sur la plupart des portails de téléchargement. CD Baby, iTunes, Amazon MP3, Napster.
MS – Une très large part du catalogue Manikin est disponible au téléchargement. Pas tout, car certains artistes nous ont quittés. Des questions de droits peuvent expliquer aussi que l’un ou l’autre CD épuisé ne soit pas en ligne. Tout de même, aujourd’hui, ce sont plus de cinquante références qui sont téléchargeables, dont la quasi-totalité du répertoire de BK&S.

Quant aux disques physiques, les gravez-vous à la demande ? Combien d’exemplaires de votre dernier album, Red, avez-vous pressés ?

MS – Mille. Nous les avons fait fabriquer en amont. C’est ce qui nous distingue de certains autres labels de mêmes dimensions. Nous ne gravons pas de CD-R, nous faisons presser de véritables disques.
DK – En outre, le design Manikin est très soigné : que des digipacks, à la finition de haute qualité. Ce n’est évidemment pas la solution la plus avantageuse en termes de coûts, mais ça donne une identité propre aux disques que nous publions.
BB – On reconnaît tout de suite un disque Manikin sur un stand.
MS – Oui, à l’époque, les disques Innovative Communication [le label fondé par Klaus Schulze en 1979] avaient eux aussi leur propre style, très caractéristique. Nous suivons le même principe.

A part les plateformes de téléchargement pour les versions dématérialisées, avez-vous un distributeur dans le reste du monde ?

MS – Nous en avons plusieurs, essentiellement des sites de vente en ligne. En Angleterre [Synth Music Direct], aux Pays-Bas [Groove Unlimited], en Pologne [Generator.pl], CD Baby aux Etats-Unis, même en Espagne [Diskpol]… mais pas encore en France. Ça pourrait changer [clin d’œil]. Nous avons des amis très motivés en France, avec qui nous sommes en contact sur les réseaux sociaux.

BK&S : Orange, Blue, Red (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Orange, Blue, Red, les trois premiers disques de la "série des couleurs" publiés chez Manikin

Qu’avez-vous publié en dernier ? Quels sont vos projets ?

MS – L’album Red, que nous allons interpréter ce soir en entier, est notre avant-dernier CD. Le dernier est un EP qui regroupe les meilleurs passages de notre précédent concert au Luxembourg en 2010 [Eglise de Betzdorf, le 25 juin 2010].
DK – Red fait partie d’une « série des couleurs », que nous avons entamée avec Orange [2007] et poursuivie avec Blue [2009]. Dans chaque cas, le dernier morceau introduit la couleur suivante. Le prochain sera donc Green. Red nous accompagne depuis le début de l’année dernière. Nous l’avons joué lors de notre tournée américaine [4-13 mai 2012], puis en Allemagne.
MS – Nous l’avons joué le 17 mai à Bruxelles, et maintenant ici, au Luxembourg.
DK – La série n’est pas près de s’arrêter. Entre les primaires et les composites, il y a plus de 16 millions de couleurs, ce qui nous laisse de la marge ! Au début de l’année 2014, nous aurons notre prochain concert de Repelen. Depuis 2005, nous donnons chaque mois de janvier un concert en l’église de Repelen, dans ma ville de Moers. Comme d’habitude, nous serons accompagnés par Thomas Kagermann (violon) et Raughi Ebert (guitare). Ce sera notre dixième concert sur place. L’occasion de publier un best-of des meilleurs morceaux depuis 2005.
MS – Non, attends une minute. C’est le concert lui-même qui sera un best-of. Cette série a déjà donné lieu à divers CD jusqu’à 2009. Nous n’avons encore rien publié de nos performances de 2010 à 2013. Ce sont des extraits de ces prestations que j’aimerais d’abord réunir – sur un simple ou un double, rien n’est encore décidé. En tout cas, le disque sera prêt pour cette date.

D’autres artistes, voire de nouveaux artistes, sont-ils aussi au programme ?

MS – Rainbow Serpent travaille actuellement en studio. Avec Frank Rothe, je poursuis le projet Filterkaffee. Un second album devrait sortir, sur lequel nous ne travaillerons qu’avec des instruments analogiques. Beaucoup de séquenceurs, mais pas de batterie. J’ai aussi réussi à convaincre Steve Baltes de publier chez Manikin le concert qu’il a donné en mars au planétarium de Bochum. Là aussi, on retrouvera ce mélange de musique électronique traditionnelle et ultracontemporaine. Fanger & Schönwälder préparent par ailleurs Analog Overdose 5. Tels sont, pour l’heure, les projets. J’ajoute qu’en septembre 2014, les vingt ans de BK&S seront célébrés par un concert à Berlin… Et Detlef collabore toujours avec Thomas Kagermann. Bref, nous avons beaucoup, beaucoup d’idées, mais peu de temps, et des moyens limités. Quand on presse des CD, il faut aussi les financer. Nous procédons à un préfinancement qu’il faut calculer avec le plus grand soin.

Avez-vous déjà pensé à sortir un single, à placer un titre dans les charts ?

Fanger & Schönwälder : Earshot (Manikin Records) / source : www.manikin.de
Fanger & Schönwälder : Earshot
MS – Figure-toi que Fanger & Schönwälder viennent de publier un EP autour d’un concert aux Pays-Bas [lors du festival E-Live à Oirschot, le 27 octobre 2012]. L’un des morceaux, Mopho Me Babe, pourrait justement avoir sa chance sur le marché du single. Il a déjà fait l’objet de plusieurs remix : un club mix, un ambient mix. Le travail de Keller & Kagermann manifeste également un fort potentiel pour les clubs. C’est une musique très rythmée, sur laquelle il est même possible de danser. Ces titres pourraient nous servir d’étalons, de modèles pour des projets futurs. Il nous reste encore à approcher ce monde des DJs. Produire 500 vinyles ne nous posera aucun problème, mais il vaudrait mieux savoir à l’avance comment les introduire dans ce cercle-là. Or, avec un job à côté, quand tu ne peux y consacrer que le soir ou les week-ends, ce n’est pas si aisé. Mais enfin, nous nous améliorons sans cesse. Peut-être de telles opportunités se présenteront-elles bientôt.
DK – Le problème majeur de ce genre de musique en général est la diffusion sur les ondes. Sans connexions dans le milieu, sans passage radio, il restera difficile de faire plus que ce que nous faisons actuellement. Pour l’instant, nous sommes une petite famille. Nous aimerions de tout cœur l’élargir. Mais pour passer à la radio, il faut faire du mainstream, en somme, il faut faire ce qui passe déjà à la radio, car les diffuseurs se méfient de ce qu’ils ne connaissent pas déjà. Du coup, peu d’entre eux s’intéressent à ce type de musique, ou alors de très petits, de très localisés. Je produis l’une de ces émissions, Ad Libitum, depuis plus de 2 ans, dans ma région. Mais pour le moment, ça reste très confidentiel.