dimanche 27 janvier 2013

L’âme d’Eloy Frank Bornemann se lance à la conquête de la France

 

Chanteur et guitariste du très respecté groupe allemand Eloy depuis plus de quarante ans, Frank Bornemann est à l'origine des studios Horus Sound, de grande renommée en Allemagne. Il y a quelques années, pour répondre aux profondes mutations de l'industrie musicale, il a aussi cofondé Artist Station, un label destiné à repenser les rapports entre commerce et création artistique. Francophile convaincu, il prépare en ce moment un nouveau projet autour de la figure de Jeanne d'Arc. Rencontre à Hanovre.


Hanovre, le 21 janvier 2013

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Frank Bornemann
Frank Bornemann est chez lui à Hanovre. Le musicien a fait le tour du monde, tous les autres membres d’Eloy habitent désormais un peu partout en Allemagne, mais lui-même finit toujours par retrouver sa ville natale. Elle est, paraît-il, l’une des plus belles d’Allemagne. Mais en ce 21 janvier, tout se passe comme si l’artiste Christo avait utilisé la neige pour recouvrir entièrement la métropole d’une épaisse couverture blanche. La date est bien choisie. Lendemain d’élection dans le Land de Basse-Saxe, elle marque également le début des célébrations du cinquantenaire du Traité de l’Elysée, qui scella la réconciliation franco-allemande en 1963. Nous avons rendez-vous dans les locaux des Horus Sound Studios, en plein centre-ville, quand une voiture s’engage dans l’allée qui sépare l’entrée du studio de la rue. Michael Gerlach, le clavier, et Bodo Schopf, le batteur, s’en extraient. Le groupe vient d’achever, à quinze kilomètres de là, l’ultime séance de répétitions avant les trois prochains concerts, prévus le 23 à Cologne, le 24 à Bielefeld et le 25 à Mannheim. « Du bist wahrscheinlich der Franzose », devine Michael. « Er kommt », conclut-il. « Er », c’est son ami Frank. Et en effet, quelques minutes plus tard, Frank Bornemann franchit à son tour la grille à pieds, méconnaissable sans son traditionnel béret. A la place, il porte un épais bonnet, qui semble pourtant sans effet par ce froid polaire. Tandis que Michael et Bodo investissent l’un des appartements prévus au studio pour les artistes en session d’enregistrement, Frank ouvre les portes de son bureau personnel, aux murs chargés de souvenirs. Des disques d’or qui témoignent d’une carrière bien remplie, divers objets précieux, dont ce masque vénitien déniché dans une boutique parisienne et qui a inspiré la couverture de Visionary, le dernier album en date du groupe (2009), mais aussi un portrait d’Ingrid Bergman en Jeanne d’Arc et un tableau, qui n’attend que d’être accroché, signé Wojtek Siudmak. Popularisé en France grâce à ses couvertures de livres de science-fiction, le célèbre peintre a illustré deux albums d’Eloy, Ocean l’un des disques les plus vendus du groupe en 1977, et sa réponse, Ocean 2, en 1998.

Eloy, une aventure musicale chaotique et inspirée


L’histoire d’Eloy est assez bien documentée en français sur Internet. Il est inutile d’y revenir. Notons simplement qu’à l’époque de ses plus gros succès, entre 1976 et 1979, Eloy fut le groupe allemand le plus populaire outre-Rhin, non seulement en termes de notoriété, mais également en matière de chiffres de ventes. Si on ne peut pas comparer avec les stars internationales de la pop et de la variété qui font les mêmes scores en un seul disque, le groupe a fini par vendre, en quarante ans d’existence entrecoupés de nombreuses interruptions, plusieurs millions de disques. Mais qu’entend-on exactement quand on écoute Eloy ? Frank Bornemann, lui, aime parler d’art rock, un genre affranchi de toute limitation en termes d’inspiration, de structure ou de durée. Il se laisse pourtant volontiers rattacher à la grande famille du rock progressif. Influencé à l’origine par des formations comme Genesis, Jethro Tull et surtout Pink Floyd, toutes britanniques, Eloy a en retour exercé une profonde influence sur la scène néo-progressive d’outre-Manche dans les années 80. Les spécialistes citent souvent Genesis ou Yes comme parents directs de cette scène encore célébrée de nos jours en Angleterre, en Allemagne en Italie et dans les Pays de l’Est. Pourtant, Eloy fait ici figure de chaînon manquant. Sans sa musique, à la fois nerveuse et atmosphérique, riche et mélodieuse, celle de Marillion, Pendragon, IQ ou Pallas aurait sans doute été très différente. Frank révèle à ce titre qu’en mai 1984, lors d’un passage très remarqué d’Eloy au Marquee Club de Londres, Fish, le chanteur de Marillion alors présent dans l’assistance, lui avoua sa passion pour le groupe. Les deux concerts à guichets fermés dans le fameux club londonien devaient d’ailleurs marquer la percée d’Eloy sur le marché britannique. Dès l’origine, la décision de chanter en anglais, même sans forcément maîtriser tous les aspects de la langue, trahissait déjà cette ambition de réussite à l’étranger, surtout en Grande-Bretagne, d’où provenaient tous les groupes formateurs des Allemands. Ce fut, hélas, le moment que choisit EMI pour se débarrasser de son encombrant poulain germanique. Frank ne l’apprit qu’un peu plus tard, la maison de disque avait décidé de concentrer tous ses efforts financiers sur Marillion, alors en pleine ascension. Dix ans plus tôt, en 1975, une autre mésaventure explique qu’Eloy n’ait finalement pas mené la carrière américaine qui lui tendait les bras. A une époque où, sans iTunes, ni Youtube, la réussite dépendait surtout des passages en radio et des ventes physiques, les succès inespérés d’Inside (1973) et Floating (1974) aux Etats-Unis furent suivis par la faillite de Chess & Janus, la société qui avait distribué les deux disques sur le territoire américain. A l’époque, l’événement coïncida avec l’éclatement d’Eloy, laissant Frank Bornemann seul aux commandes à partir de 1976 avec le succès que l’on sait. En 1984, ce fut la désertion d’EMI qui provoqua cette fois la séparation d’un groupe de toute façon miné par les trop fameuses « divergences musicale ». Sous l’impulsion de Michael Gerlach, la marque Eloy devait renaître en 1988 sous la forme d’un projet de studio avant de retrouver sporadiquement la scène à partir de 1994, dans une formation enfin stable. Lors de la sortie de Visionary, en 2009, le groupe mettait ainsi fin à un silence de onze ans. Assez pour disparaître des écrans radars de la presse généraliste. Mais pas assez pour décourager les fans. Aujourd’hui, c’est surtout parmi les musiciens professionnels que le nom d’Eloy suscite les commentaires les plus dithyrambiques. Oublié, le parcours chaotique du groupe ! Ne reste que cette immense estime pour une œuvre cohérente et visionnaire qui, sur la durée, a marqué l’histoire du rock.

Frank Bornemann avec Eloy à Cologne, 23 janvier 2013
Bonne ambiance lors du concert d'Eloy à Cologne, le 23 janvier 2013

Un studio, Horus Sound, et un label, Artist Station Records


Si Eloy est à ce point apprécié dans le milieu, c’est aussi en raison de la seconde carrière de Frank Bornemann. En 1979, grâce au succès du groupe, le musicien peut investir dans son propre studio, qu’il installe à Hanovre. Dès l’automne, les Horus Sound Studios accueillent leurs premières sessions d’enregistrement. L’endroit deviendra le studio attitré d’Eloy, mais il est aussi, dès l’origine, destiné à promouvoir le travail d’autres musiciens. A cette époque, Frank peut déjà faire valoir de solides compétences de producteur. On lui doit notamment Fly to the Rainbow (1974), le second album des Scorpions, de bons amis, comme lui originaires d’Hanovre. En 1987, le heavy metal d’Helloween, avec Keeper of the Seven Keys, offre aux studios leur premier gros succès commercial. Depuis, Horus s’est fait une réputation de spécialiste du genre, bien que le studio soit ouvert à tous les courants. Frank raconte ainsi qu’il vient de produire un disque pour l’un de ses coups de cœur, un groupe franco-allemand baptisé Eclipse Sol-Air, qui mélange allègrement hard rock et musique médiévale, flûtes, violons et grosses guitares, à paraître en 2013. Mais il est vrai qu’avec Celtic Frost, Gamma Ray, Kreator ou Paradise Lost, le métal, dans tous ses courants, du plus mélodique au plus extrême, est particulièrement bien représenté à Horus. D’ailleurs, la plus belle découverte de Frank reste sans conteste Guano Apes, une formation nerveuse originaire de Göttingen, à 100 kilomètres au sud de Hanovre, et menée par une chanteuse enragée. Trois albums produits à Horus entre 1997 et 2003, plusieurs fois numéros 1 des charts, des millions de disques vendus, des concerts aux Etats-Unis en Russie et dans toute l’Europe… Mais le nom est à peu près inconnu en France. En 1999, Frank Bornemann cède même à Henning Rümenapp, le guitariste de Guano Apes, la direction d’Horus, si bien qu’aujourd’hui, le fondateur d’Eloy, qui possède toujours les studios, n’y exerce plus aucune fonction exécutive. Pour l’industrie musicale, la décennie suivante se résume en un mot : crise ! Frank doit alors mobiliser toute son énergie pour sauver les studios, qui ne sont pas épargnés. Le hiatus de onze ans dans la carrière d’Eloy trouve ici une partie de son explication. Mais quand vient sur le tapis la question du téléchargement illégal, Frank préfère se taire. Il ne veut pas gâcher son dîner ! Au-delà du comportement individuel des internautes, la crise que subit de plein fouet l’industrie du disque a en effet tout à voir avec l’innovation technologique que représente Internet. Prendre conscience que quelques clics donnent accès, littéralement, à n’importe quoi, c’est aussi assister, de fait, à la naissance d’un nouveau circuit de distribution tellement performant qu’il ne peut que condamner les circuits traditionnels, plus cloisonnés et plus lents [1]. De leur côté, grâce à cette innovation, les artistes peuvent envisager sérieusement l’idée de produire et de distribuer eux-mêmes leur travail. « Qui a encore besoin d’un label ? », telle sera l’un des thèmes de réflexion proposé au prochain Midem, du 26 au 28 janvier à Cannes. Pourtant, dès 2006, Frank Bornemann répond déjà en partie à cette question lorsqu’il fonde Artist Station Records, une nouvelle maison de disques, aux antipodes des majors, mais aussi très différente des labels indépendants traditionnels. Il explique le concept en quelques mots. Artist Station s’adresse précisément à ces artistes qui veulent prendre eux-mêmes leur carrière en mains. Mais s’il est vrai qu’Internet permet à n’importe qui de se proclamer artiste et de publier sa musique, qui, dans cette jungle, le remarquera ? Comment se démarquer des millions d’autres petits malins qui ont eu la même idée ? Le label distingue deux profils – artistes débutants et confirmés – auxquels sont proposés divers forfaits, en fonction de leur budget et de leurs objectifs. A titre d’exemple, le forfait « local step » propose la distribution d’un album sur les principales plateformes de téléchargement, le pressage de 500 CD et leur promotion auprès d’une sélection de médias. Tout est modulable. Plus question d’un contrat dans le temps ou sur une quantité d’albums préétablie. L’artiste reste maître de ses choix artistiques et conserve ses droits sur son œuvre. Mais il profite du savoir-faire d’Artist Station, et de ses connexions dans l’industrie musicale : distributeurs, tourneurs, agences de communication. Même si Frank insiste bien sur la distinction des deux entités, le label peut aussi s’appuyer sur la formidable infrastructure que représentent les studios Horus. Le roster d’Artist Station affiche un grand nombre de groupes de métal, probablement autant attirés par la qualité des studios que par le concept du label. On y trouve aussi bien des formations déjà établies mais qui, pour une raison ou une autre, ont quitté leur ancien label (comme Eat No Fish, issue de la maison Virgin), que des artistes actifs de longue date mais qui débutent seulement maintenant, grâce à Artist Station, leur carrière discographique.

Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011
Eloy en concert à la Loreley, 8 juillet 2011

Jeanne d’Arc ou la passion d’un artiste allemand pour la Pucelle d’Orléans


Cette inclination à s’occuper des autres explique en partie pourquoi Frank Bornemann a toujours retardé la réalisation de son projet le plus personnel, un opéra rock très complexe consacré à la figure de Jeanne d’Arc, et qui a déjà un titre, The Vision, the Sword and the Pyre. Soit en français La Vision, l’Epée et le Bûcher, traduit ce francophile convaincu qui parle parfaitement notre langue. Depuis plus de vingt ans, l’œuvre fait figure de « prochaine étape », toujours retardée, de la carrière de Frank Bornemann. D’autres projets, d’autres obligations, l’ont à chaque fois accaparé. C’est au début des années 90, raconte-t-il, alors qu’il visite la cathédrale Notre-Dame à l’occasion d’un voyage à Paris avec son épouse, que Frank découvre un spectacle donné dans l’édifice. Il se trouve que la représentation est consacrée à la Pucelle d’Orléans. A-t-il d’abord été impressionné par les lieux ou bien par la mise en scène ? Quoi qu’il en soit, le musicien se laisse séduire par le personnage de Jeanne d’Arc, auquel il décide très vite de consacrer sa prochaine œuvre. Frank affirme que celle-ci fut dès le départ conçue comme un projet solo, sans rapport avec Eloy. Pourtant, il semble bien qu’il ait songé un temps à impliquer le groupe, alors constitué de son duo avec Michael Gerlach et de musiciens de session. C’est l’époque de l’écriture de l’album Destination (1992). Occupé à sa finalisation, Frank décide finalement d’intégrer au disque le matériel déjà écrit pour Jeanne d’Arc. Ce sera la dernière piste de l’album. L’année 1993 est celle des retrouvailles avec les anciens d’Eloy, aussitôt suivies d’un nouveau disque, The Tides Return Forever (1994), et du retour sur scène d’un vrai groupe. Là encore, le dernier titre, Company Of Angels, célèbre la Pucelle. Malgré la réussite de la tournée, Frank décide de reprendre son grand projet à zéro dès 1995. Mais cette fois, c’est une offre alléchante d’une maison de disques, BMG, qui le convainc de continuer avec Eloy. S’ensuivent un album, Ocean 2: The Answer, et une tournée. Cette dernière ressemble fort à une tournée d’adieux, et le disque, à un testament, car Frank Bornemann a pris à ce moment la décision d’enterrer Eloy. Son projet « Jeanne d’Arc » est toujours sur le feu, il envisage de le finaliser pour la fin de la nouvelle décennie. Hélas, comme on l’a vu, celle-ci coïncide avec la crise de l’industrie du disque, qui l’oblige à consacrer toute son attention aux finances des studios Horus. Pourtant, même après la création d’Artist Station et une fois la tempête apaisée, c’est à nouveau vers Eloy que Frank se tourne. Conçu pour remercier les fans de leur fidélité, Visionary sort en 2009. Le groupe retrouve la scène en Allemagne pour la première fois depuis treize ans lors du festival Night of the Progs, sur le site de la Loreley, le 8 juillet 2011. Très occupé par la tournée qui doit suivre, Frank affirme alors que The Vision, the Sword and the Pyre pourrait ne jamais voir le jour [2]. Il songe même à intégrer une fois de plus son travail à un possible successeur de Visionary. Mais début 2013, à la veille des trois concerts prévus en janvier, il réaffirme son intention de mener à bien son projet. Musicalement, les fans d’Eloy ne devraient pas être dépaysés. L’œuvre sera dans l’esprit de la chanson Company Of Angels. Musique symphonique et chœurs puissants prendront-ils l’avantage sur les parties plus rock ? Certains membres du groupe seront-ils associés ? Rien n’est encore décidé. « Ce projet est le plus grand défi de ma vie en tant que musicien », affirme Frank Bornemann, qui envisage de le présenter sur scène à l’occasion des fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans l’an prochain ou en 2015. L’homme célèbrera alors son soixante-dixième anniversaire. Il n’est jamais trop tard pour réaliser un rêve.



[1] J’ai consacré un article complet à l’impact d’Internet et du téléchargement, mais sur l’industrie cinématographique cette fois, disponible à l’adresse suivante : http://cinethiques.blogspot.fr/2011/08/a-propos-du-debat-sur-le-telechargement.html, publié également dans le magazine CUT.

[2] C’est bien ce que déclare M. Bornemann en interview en juin 2011 : http://www.dprp.net/wp/interviews/?page_id=443. Cet entretien en langue anglaise dresse un panorama complet de la carrière d’Eloy, le plus exhaustif à ce jour sur Internet.

samedi 26 janvier 2013

Kraftwerk live @ Kunstsammlung NRW, Düsseldorf – « Der Katalog – Retrospective 1 2 3 4 5 6 7 8 », « The Mix », 19 janvier 2013, 20 heures


Du 11 au 20 janvier 2013, les pionniers allemands de la musique électronique Kraftwerk donnaient une série de concerts dans le cadre prestigieux de la Kunstsammlung NRW, à Düsseldorf. Une rétrospective sur huit jours de l’intégralité de leur répertoire depuis Autobahn en 1974 jusqu’à Tour de France en 2003. Le 19, venait le tour de The Mix, le septième album de la liste, sorti en 1991.



L'étui des lunettes 3D distribuées lors du concert de Kraftwerk à Düsseldorf en 2013 / photo S. Mazars


Düsseldorf, le 19 janvier 2013

Musique Non Stop – Kraftwerk en tournée


Les Kraftwerk ne s’étaient plus produits chez eux, à Düsseldorf, depuis 1991. Dans les années 2000, le groupe a fait le tour du monde, jouant notamment les invités de marque dans les festivals de techno et de musiques électroniques en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Australie et en Asie. La nouvelle décennie marque la naissance d’un nouveau concept : « The Catalogue », tournée des plus importants musées à travers le monde, après avoir fait en 2009 l'objet d'une sortie sous forme de coffret au design épuré si caractéristique. Du 10 au 17 avril 2012, Kraftwerk présentait ainsi pour la première fois le catalogue en question, huit disques interprétés en intégralité lors d’une suite de huit concerts au MoMA, à New York. A l’époque, toutes les places se sont arrachées en deux heures sur Internet. La série à la Kunstsammlung de Düsseldorf, connue pour sa collection d’art contemporain et son fonds Paul Klee, marque la deuxième étape de la tournée, qui mènera également Kraftwerk à la Tate Modern de Londres du 6 au 14 février 2013. On se plaît à imaginer une suite à Beaubourg ou à l’Opéra de Paris.

Kraftwerk joue Expo 2000, Kunstsammlung NRW, Düsseldorf / photo S. Mazars

Abzug – Rien de nouveau en dix ans


Si Kraftwerk n’arrête plus de tourner, cela fait en revanche bien longtemps que la formation a arrêté d’enregistrer. Electric Café (1986) fut pendant très longtemps le dernier album de musique inédite. Depuis, seuls un single, Expo 2000 (1999), et un album, Tour de France (2003), auxquels il faut ajouter The Mix, le best-of de remixes paru en 1991, sont venus enrichir la discographie minimaliste de Kraftwerk. Soit huit disques, le groupe ayant depuis longtemps décidé d’ignorer ses trois premières œuvres, celles de la période « krautrock et cheveux longs » (quatre si on compte Tone Float, paru sous le nom de Organisation en 1969). Chaque soir, le public a ainsi droit à un album en intégralité, soit environ trois quarts d’heure de musique, que Kraftwerk complète de toute façon avec tous les autres titres incontournables. Le 19 janvier, les Allemands jouent ainsi deux heures, mais la soirée The Mix est un peu spéciale. D’abord, le concert est programmé deux fois, à 20 heures, puis à minuit. Ensuite, comme le disque original est déjà un best-of, la setlist n’en suit pas parfaitement l’ordre mais plutôt celui des shows standards de Kraftwerk de la dernière décennie. En outre, tandis qu’au MoMA, le public pouvait entendre les versions anglophones de The Robots ou The Model, Ralf Hütter chante cette fois Die Roboter et Das Modell en allemand.

Autobahn – Kraftwerk, rampe de lancement des musiques électroniques d'aujourd'hui


Le hiatus de cinq ans entre Computer World (1981), considéré désormais comme le dernier classique, et Electric Café, rebaptisé depuis Techno Pop, a probablement été fatal à Kraftwerk en matière de créativité. Entretemps, les synthés avaient largement eu le temps de se populariser, et n’importe quel groupe de pop était désormais capable de produire les sonorités électroniques jusqu’alors apanage des Allemands. Depuis – et c’est un paradoxe –, ce groupe obsédé par l’idée de rester à l’avant-garde a préféré capitaliser sur son glorieux passé plutôt que de multiplier les productions studios qui auraient de toute façon eu toutes les chances de se voir surclassées par le premier DJ venu. Reste donc cette réputation, non usurpée, de précurseurs incontournables. La rareté du groupe, ainsi que son identité visuelle très forte, y ont d’ailleurs fortement contribué. De nos jours, Kraftwerk attire ainsi deux types de publics très différents. D’un côté, les fans d’elektronische Musik à l’allemande qui ne négligent pas non plus les sonorités plus romantiques, moins robotiques, de la Berliner Schule [1], parfois fans de la première heure, amateurs de krautrock, de rock progressif ou même de heavy metal. De l’autre, un public plus jeune de clubbers branchés qui se veulent un peu plus cultivés que leurs camarades défoncés au bigbeat. « Quoi ? Tu connais pas Kraftwerk ? La honte, quoi ! » Pourtant, ce soir-là, malgré le prestige des lieux, ce sont les premiers qui se sont déplacés. Quant aux clubbers, ils retrouveront Kraftwerk à Barcelone, lors du prochain festival Sónar, l’un des plus importants festivals de musiques électroniques d’Europe, le 14 juin prochain.

Kraftwerk joue Musique Non Stop, Kunstsammlung NRW, Düsseldorf / photo S. Mazars

The Robots – Qui sont les robots cette année ?


Pourtant, de la période classique (1974-1981), il ne reste plus qu’un seul membre original, Ralf Hütter, depuis la scission du duo fondateur en 2008 avec le départ de Florian Schneider. Depuis vingt ans, les deux hommes, seuls véritables maîtres à bord, étaient accompagnés sur scène par Fritz Hilpert et Henning Schmitz, compagnons de longue date de Kraftwerk, ingénieurs du son au sein du Kling-Klang-Studio, le studio fondé par Ralf et Florian à Düsseldorf. Si en 2012, les spectateurs du MoMA ont encore pu voir à l’œuvre Stefan Pfaffe, le successeur de Florian Schneider, c’est un autre bidouilleur de studio, Falk Grieffenhagen, né la même année que le groupe, qui office à sa place à droite de la scène depuis le début de l’année. Un certain mystère plane d’ailleurs sur le rôle de chacun sur scène, au point que quelques journalistes se demandent parfois si les quatre hommes, munis du même pupitre aux lignes épurées, jouent réellement quoi que ce soit. En fait, chaque sortie de Kraftwerk relève moins de la performance de l'instrumentiste que du set de DJ [2]. A Ralf le chant et les solos, Henning héritant des lignes de basse et Fritz des percussions. C’est, en tout cas, ce que permet de constater le finale du show, lorsque les opérateurs quittent la scène un à un. Quant à Falk Grieffenhagen, il semble qu’il soit, comme son prédécesseur, assigné au contrôle des animations 3D à l’écran.

Neon Lights – Kraftwerk et la 3D


Les spectateurs de la Kunstsammlung, munis de leurs lunettes 3D en carton / photo S. Mazars
C’est en 2009 que Kraftwerk a exécuté son premier concert en 3D. La tournée « The Catalogue » ne modifie pourtant pas fondamentalement l’identité visuelle du groupe sur scène, comme peut en témoigner la comparaison avec le DVD Minimum-Maximum, qui rendait compte de la tournée 2004. Ainsi, les extraits de Techno Pop, Expo 2000, Tour de France et Computer World reposent sur les mêmes animations, connues de longue date de tout amateur de Kraftwerk. C’est aussi le cas de Neon Lights, Das Modell et The Man Machine, extraits de l’album du même nom (1978). Mais dans l’ensemble, la 3D relève quand même un peu du gadget. Le défilé de mode vintage en noir et blanc basse définition qui sert de toile de fond à Das Modell conserve d’ailleurs ses deux dimensions. Autobahn et Die Roboter ont en revanche fait l’objet d’une optimisation pour la 3D. Mais là encore, en peut regretter que les mannequins qui s’agitent à l’écran sur Die Roboter ne remplacent pas carrément les musiciens sur scène, comme c’était le cas lors du concert de Moscou capturé sur Minimum-Maximum. Quant à Radioaktivität, le groupe s’est contenté d’une simple mise à jour. Lorsque vient le moment de la liste des catastrophes nucléaires dans le monde, Tchernobyl, Harrisburg, Sellafield et Hiroshima, cette dernière cède sa place à Fukushima.


Radioactivity – Kraftwerk et l’engagement politique


En effet, on l’oublie parfois, Kraftwerk est aussi un groupe « engagé ». Mais en voulant dénoncer l'énergie nucléaire, l’industrialisation, la mécanisation et la robotisation, ces pionniers de la musique électronique inventèrent un univers audiovisuel tellement « tendance » qu’il finit par conférer à l’objet même de leur crainte une dignité inattendue. Dans leur jeunesse, Ralf et Florian furent d’authentiques hippies aux cheveux longs, vaguement écolos. Pourtant, on ne verra jamais d’animaux ou de forêt, en fait, pas le moindre brin d’herbe dans l’identité visuelle de Kraftwerk. Toute leur imagerie semble au contraire glorifier l’artifice humain : l’énergie nucléaire, les transports, les ordinateurs, les télécommunications, jusqu’aux robots. Le paysage très vert du clip d’Autobahn ne doit tromper personne. Ce n’est pas la campagne alentour, mais bien l’autoroute qui la traverse que célèbrent les images. De même que les cheminées des usines qui tournent à plein régime. Le paysage n’est pas sans rappeler la portion d’autoroute qui sépare Düsseldorf de Cologne, avec ses usines Bayer, ses éoliennes, et au loin ses centrales nucléaires. L’utilisation de technologies de pointe en matière d’ingénierie sonore, le bannissement radical de tout instrument conventionnel au profit d’équipements de pure synthèse, énergétiquement très gourmands, ne manquent pas d’aggraver le paradoxe.

Computer World – Kraftwerk entre culture et consommation


Adeptes du progressisme le plus débridé dans leurs choix technologiques, Ralf Hütter et les siens n’en trahissent pas moins cet affect écologique radicalement conservateur, totalement opposé. Or c’est bien lui que le groupe met en œuvre artistiquement depuis trente ans, peut-être inconsciemment. Car, si on peut regretter les dégâts causés à la nature par l’homme, c’est justement pour la grandeur de l’homme et de ses réalisations que Kraftwerk semble s’inquiéter aujourd’hui. Comme si, en ces temps de désindustrialisation que connaît l’Europe occidentale, l’artifice humain devenait à son tour un patrimoine fragile qu’il faut préserver. En ce sens, le fait même de ne plus avoir rien produit de neuf, ou si peu, depuis un quart de siècle, en dit long. Au lieu de démultiplier la nouveauté, et de condamner à l’obsolescence tout ce qui l’a précédée, Kraftwerk creuse le même sillon, cultive son propre héritage. Rien ne peut être plus éloigné de la logique de la société de consommation, dont la fraîcheur et la nouveauté sont par essence les critères de jugement moral. Rien ne peut être plus proche de la tradition conservatrice, qui cultive l’ancien et l’améliore sans cesse, au lieu de le détruire. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de voir Kraftwerk faire la tournée des musées. Qu’on les considère comme de vieilles reliques poussiéreuses ou comme les sages qui rassemblent l’essentiel en prévision de la fin du monde, c’est là qu’est leur place.

Planet der Visionen




Numbers – La setlist


Die Roboter. – Computerliebe. – Taschenrechner / Dentaku. – Autobahn. – Geigerzähler. – Radioaktivität. – Trans-Europa Express. – Spacelab. – Das Modell. – Neonlicht. – Die Mensch-Maschine. – Nummern. – Computerwelt. – Heimcomputer. – Tour de France 1983. – Tour de France 2003. – Vitamin. – Expo 2000. – Planet der Visionen. – Electric Café. – Boing Boom Tschak. – Techno Pop. – Musique Non Stop.




[1] … dont Klaus Schulze, Tangerine Dream ou Ashra sont les précurseurs. Une scène très importante en Allemagne et dont nous reparlerons. 
[2] Une vidéo toute récente (en allemand) éclaire le fonctionnement des concerts de Kraftwerk à la Kunstsammlung : http://youtu.be/np_bhcpE91A.