samedi 25 novembre 2017

Suzanne Ciani : quand l'électronique d'avant-garde rejoint la musique ancienne


Surnommée parfois la « diva des diodes », Suzanne Ciani fait partie du cercle restreint des pionniers de la musique électronique. L'Américaine d'origine italienne s'est fait connaître dans les années 70 comme une experte du Buchla, ce synthé sans clavier contemporain du Moog, conçu par son ami Donald Buchla (1937-2016). Elle a ensuite gagné sa vie dans la pub – le pop & pour de Coca Cola n'est nullement le vrai bruit du brevage versé dans un verre, c'est elle ! – avant de commencer à vendre des disques. Pianiste classique, elle avait peu à peu abandonné l'électronique avant d'y revenir il y a quelques années. Pourquoi ? Comment ? Elle nous explique tout à l'occasion d'un concert au Buchla, donné dans le cadre du festival Terraforma, en Italie.


Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani explique le Buchla lors d'un workshop au Terraforma Festival 2017

Villa Arconati, près de Milan, le 25 juin 2017

Suzanne, hier soir, vous avez joué sur le Buchla.

Suzanne Ciani – Oui ! Le Buchla 200e !

Don Buchla / photo : Brandon Daniel
Don Buchla (photo : Brandon Daniel)
A part le Buchla, vous aviez aussi deux autres instruments.

SC – J'ai deux iPad. L'un d'eux est relié à une pédale d'effets Eventide H9. Je contrôle ainsi la réverbération, le retard, etc, depuis l'iPad. Sur le second, j'ai l'application Animoog, que j'utilise avec parcimonie mais que j'aime beaucoup. En plus, en tournée, c'est très commode d'avoir du matériel relativement compact. Le Buchla lui-même est un petit instrument.

Comme Donald Buchla nous a quittés l'année dernière, pouvez-vous dire quelques mots à son sujet ? Qui était-il pour vous ?

SC – Il a été la personne la plus importante dans ma vie électronique. Je l'ai rencontré en 1969, et j'ai travaillé quelques années pour lui dans son atelier californien. C'était une sorte de petite usine en fait, où tout était fabriqué à la main : dix personnes assises autour d'une table, assemblant des Buchla 200 en suivant des schémas électriques. A cette époque, les clients n'étaient que des institutions, à cause du prix très élevé des Buchla. Puis j'ai passé 20 ans à New York et ce n'est qu'en 1992, lorsque je suis retournée en Californie, que j'ai repris contact avec Don. Mais sans revenir pour autant au Buchla. Je n'ai plus touché à l'un de ces instruments jusqu'à… il y a cinq ans.

Suzanne Ciani et le Buchla en 1975 / photo : Lloyd Williams / source : sevwave.com
Suzanne Ciani et le Buchla en 1975
(photo : Lloyd Williams / source : sevwave.com)
Qu'est-ce qui vous a fait y renoncer ?

SC – J'ai abandonné le Buchla la première fois simplement parce qu'il s'est cassé et que je n'ai pas pu le réparer. C'était mon seul instrument, mon instrument préféré. J'étais à New York, Donald était en Californie. La machine avait un problème, je lui ai donc envoyée pour qu'il la répare. Il me l'a réexpédiée et c'est dans l'avion vers New York, pendant le vol, que le Buchla a subi un nouveau dégât. Ce n'était pas gérable. Je me suis alors tournée vers d'autres instruments. J'ai utilisé ma connaissance de la musique électronique et fondé ainsi ma propre maison de production à New York [Ciani/Musica, en 1974]. C'est ainsi que j'ai créé la plupart de mes jingles de pub. Une activité que j'ai poursuivie pendant 19 ans.

On vous doit la musique des publicités de grandes compagnies comme AT&T et Coca Cola. Mais comment se fait-il que vous ayez attendu si longtemps avant de sortir votre premier disque ?

SC – Ce n'est pas exact. J'ai toujours voulu enregistrer de la musique, mais aucune maison de disque ne voulait de moi. C'est pourquoi je me suis tournée vers la pub pour gagner ma vie. Pendant la semaine, je travaillais à mes contrats publicitaires, et je profitais du week-end pour faire ma propre musique. J'ai commencé la production de mon premier album en 1979 et je l'ai achevé en 1981. C'est devenu Seven Waves [1982, Finnadar Records]. J'ai ensuite auto-produit mon second disque, The Velocity of Love [1986]. Après ça, j'ai signé chez Private Music [la compagnie fondée par Peter Baumann] pour cinq albums, dont je ne possède plus les droits, parce que Private a été racheté par Sony.

Suzanne Ciani - albums / source : discogs.com
Suzanne Ciani : Seven Waves (Finnadar Records, 1982) – The Velocity of Love (1986) – Pianissimo (Private Music, 1990)

C'est justement à cette époque qu'on a commencé à parler de vous comme d'une artiste New Age. Que pensez-vous d'une telle étiquette ?

SC – Cette étiquette est venue un peu plus tard. J'avais déjà publié mes deux premiers albums quand le New Age est devenu une catégorie. C'était une bonne idée marketing, car personne ne savait exactement où ranger mes disques dans les rayonnages du magasin. A cette époque, tout se passait dans les magasins de disques, il n'y avait rien en ligne, pas moyen de chercher dans un moteur de recherche. D'où ce terme commode de New Age.

C'est donc une catégorie purement utilitaire, elle ne reflète aucune théorie, aucun concept sur la musique.

SC – Utile, et rien d'autre.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Quand on écoute vos expériences sur le Buchla, comme hier soir, et vos albums comme Velocity of Love ou Pianissimo, on ne peut qu'être frappé par le gouffre qui sépare ces deux univers. Pourquoi ?

SC – Hahaha. Il y a plusieurs raisons. J'ai joué sur le Buchla pendant presque dix ans à mes débuts. Je me sentais parfois très seule, parce que personne ne comprenait cette musique. Surtout pas les maisons de disques. Quand je jouais sur scène, les gens se demandaient d'où venait le son. Et quand je répondais : « de la machine », on me rétorquait : « non, non, c'est impossible ». A la limite, on me demandait où était la bande magnétique, parce que c'était quelque chose de connu à l'époque.

Où alors : « où est le clavier ? »

SC – Aussi. Alors j'ai compris que je devais éduquer mon public. J'étais très patiente. Quand je faisais un concert, j'expliquais chaque étape : « Voici un Buchla, c'est un système modulaire, qui fonctionne comme ceci, comme cela ». Mais c'était très difficile. Un jour j'ai fait un concert à New York, au Lincoln Center. J'ai expliqué au staff technique que j'avais besoin de quatre haut-parleurs, parce que le Buchla est un instrument quadriphonique. Et la réponse fut : « On ne sait pas faire ça. On n'est pas équipés ». Or je ne peux pas jouer sans la quadriphonie.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Pourquoi ? Que se passerait-il en simple stéréo ?

SC – Ce ne serait pas la même chose. Don Buchla a voulu la quadriphonie. C'était son idée depuis l'origine. Je ne suis plus très sûre que le Buchla 100 avait la quadriphonie, mais j'ai beaucoup pratiqué le 200, et je peux vous assurer qu'il était quadriphonique depuis le début. Son grand intérêt était la maîtrise de l'espace. Il avait une réverbération contrôlée par la tension électrique, qui permettait de rapprocher ou d'éloigner le son à volonté. La conscience du mouvement spatial, comme élément constitutif de la musique elle-même, telle était l'idée de Don. Le plus fou, c'est que même si la quadriphonie a finalement attiré l'attention du commerce, personne n'a vraiment su quoi en faire ni comment l'exploiter. Donc ça a échoué.

Suzanne Ciani - Buchla Concerts 1975 / source : discogs.com
S. Ciani – Buchla Concerts 1975 (Finders Keepers, 2016)
L'album sorti par le label Finders Keepers l'année dernière, Buchla Concerts 1975, est une réduction stéréo, j'imagine.

SC – Oui… En fait non, même pas. En réalité, la prise de son a été faite avec deux micros placés dans la pièce. Le son ne vient pas directement de l'instrument. On peut même entendre le bruit des câbles quand je les branche, et même les camions qui passent dans les environs.

Allez-vous un jour combiner les deux univers ? Les envolées romantiques du piano solo et les expérimentations électroniques ?

SC – J'ai fait ça sur mon premier disque. C'est devenu ma formule, cette combinaison de mon arrière-fond classique et de l'électronique. Je suis diplômée en composition musicale de l'université de Berkeley. J'aime la mélodie, j'aime l'émotion, la romance. Cela vient sans doute de mes racines classiques, de ma sensibilité italienne. Après ce disque, j'ai fait tout un cheminement jusqu'à la pure musique acoustique, avec piano et orchestre. Puis j'ai fait tout un chemin jusqu'à l'acoustique total. En 1994, j'ai enregistré au piano un live à Moscou en compagnie du Young Russia Orchestra [il s'agit de l'album Dream Suite, le premier publié par Suzanne Ciani sur son propre label, Seventh Wave, après l'ère Private Music].

Je vois une connexion avec un autre grand pionnier de la musique électronique, Hans-Joachim Roedelius. Lui aussi a connu ce cheminement de la musique purement électronique au piano.

SC – Ah oui, oui. Et lui aussi revient maintenant à l'électronique ? C'est formidable de s'y remettre précisément aujourd'hui. Je n'ai plus besoin d'expliquer quoi que ce soit. Les jeunes savent déjà de quoi il retourne.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017

Justement, vous attendiez-vous a un public si jeune ?

SC – Non, pas du tout. Enfin, maintenant oui, puisque ça fait deux ans que je parcours à nouveau le monde avec mon Buchla.

Vous êtes célébrée comme une pionnière, mais pensez vous que la musique doive forcément être nouvelle ou révolutionnaire pour être bonne ?

SC – Que veux dire « nouveau » ? Nous sommes faits de deux réceptacles. Le premier, c'est ce que nous sommes et ce que nous voulons exprimer. Le deuxième c'est le réceptacle culturel : ce qui nous entoure et nous influence, même inconsciemment. C'est l'ambiance, c'est l'air qu'on respire. Ces deux choses, en se combinant, produisent toujours quelque chose de nouveau, car l'ambiance dans laquelle nous vivons évolue. Par exemple, l'ambiance de Terraforma, ici, me rappelle un peu celle des sixties : des jeunes aux cheveux longs et aux pieds nus, qui se droguent. Le retour à la nature, le côté relax. C'est ce que nous faisions dans les années 60. Mais la musique était très différente : The Jefferson Airplane, Bob Dylan, The Lovin' Spoonful. Nous avions de la très bonne musique, mais qui tirait sa source de la tradition folk. C'était notre musique. Celle que j'entends aujourd'hui est… numérique.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Je me demande dans quelle mesure la musique électronique, et même la musique amplifiée en général, n'est pas en contradiction avec l'idée de retour à la nature.

SC – Vous croyez ? Ecoutez, on entend les grillons, ils accompagnent la musique. On dirait qu'ils sont électroniques, eux aussi !

Je n'ai pas vu le film qui vous est consacré, A Life in Waves.

SC – Oui, c'est tout récent. Ça sort en ce moment.

Mais j'ai lu sur IMDb l'avis d'un internaute qui, commentant un passage du film où vous recevez un prix dédié aux femmes [le Lifetime Achievement Award by the Women in Audio Section of the Audio and Engineering Society, en 1997], dit ceci : « C'est une manière de la déprécier. [Suzanne Ciani] est une pionnière, un point c'est tout. Pas seulement parmi les femmes, mais parmi n'importe quel groupe de musiciens électroniques ».

SC – C'est vrai. Nous sommes souvent perçues ainsi. Quoi que nous fassions, c'est le women first qui vient spontanément à l'esprit. En réalité, il y a eu de très nombreuses femmes impliquées dans la musique électronique. Le problème, c'est qu'elles n'avaient pas de visibilité. Tous les magazines de musique électronique étaient dirigés par des hommes, jusqu'à aujourd'hui. Et ils ne voient tout simplement pas les femmes. Or les femmes ont besoin de visibilité. Elles ont besoin de voir d'autres femmes, de comprendre qu'elles ne sont pas seules. Je suis heureuse de donner un peu de confiance à des femmes plus jeunes. Souvent, elles viennent me voir après les concerts ou lors de mes workshops. Elles ont besoin de modèles auxquels s'identifier, de voir qu'une telle chose est possible.

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Une autre citation, cette fois de Johannes Schmoelling, membre de Tangerine Dream au début des années 80, donc après l'ère Peter Baumann. Les années 70 ont été pour Tangerine Dream des années d'improvisation. L'arrivée de Schmoelling, qui était pianiste, a coïncidé avec le début de la composition. Selon lui, l'improvisation était liée, je cite, « au fonctionnement intrinsèque des machines ». En effet, un séquenceur va faire des séquences, et rien d'autre.

SC – Composition et improvisation, c'est la même chose. J'ai appris la composition, je me considère d'abord comme une compositrice. Mas il y a différentes manières de composer. Avec le Buchla, on fait les deux. On s'occupe d'abord de l'architecture. Je viens sur scène avec ce que j'appelle du « matériel brut ». Je dispose de 4 séquenceurs de 16 pas chacun, conçus pour se combiner. Avec les vieux séquenceurs du Buchla 200, j'avais plus de contrôle. Je pouvais programmer les notes à l'endroit, à l'envers, dans un ordre aléatoire. Pour moi, le module le plus important aujourd'hui est le Multiple Arbitrary Function Generator (MArF), celui qu'on appelle le modèle 248. Le Buchla 200 en disposait, mais pas le Buchla 200e, qui en a une version simplifiée, le Dual Arbitrary Function Generator (DArF), moins puissant. Heureusement, un type en Russie a pu me mettre au point un clone du MArF. Je ne peux pas jouer sans ça. On introduit les 4 séquences dans le MArF, et alors ça devient une sorte de séquenceur à trois dimensions. On  accède aux quatre séquences dans n'importe quel ordre.

Un Buchla 200e / photo : Michael Tiemann
Un Buchla 200e (photo : Michael Tiemann)

C'est une manière de raisonner très horizontale, comme le contrepoint. En harmonie, quand on joue sur un clavier, on joue un accord, puis un autre. La musique ancienne, du XVe au XVIIe siècle, n'était pas fondée sur l'harmonie mais sur le contrepoint. Puis la musique a progressé pour devenir plus harmonique. On commence sur la tonique, on enchaîne sur la dominante et on revient à la tonique. L'harmonie a été notre manière de penser la composition depuis lors. Ce que j'aime, avec le Buchla, c'est qu'il revient au contrepoint.

Mais une fois que les séquenceurs sont programmés, vous avez cette possibilité, en live, de perdre le contrôle, de laisser la machine jouer elle-même.

SC – Je n'appellerais pas ça « perdre le contrôle ». La machine et vous, vous êtes partenaires. Votre travail est de savoir exactement, à tout moment, ce que le déclenchement de n'importe quel bouton va produire. Il y a beaucoup d'interaction. C'est pourquoi, la nuit dernière, j'ai joué dos au public. Je veux qu'il voie le Buchla, qu'il voie ce qui se passe vraiment. Aujourd'hui, chez beaucoup d'artistes, on ne sait rien du tout.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Ça a été mon sentiment en 2013 quand je suis allé voir Kraftwerk à Düsseldorf. On ne savait pas s'ils jouaient où s'ils vérifiaient leurs e-mails.

SC – C'est tellement vrai.

Dans un sens, contrairement à des artistes comme Kraftwerk ou Edgar Froese, qui n'ont jamais voulu montrer au public ce qu'ils faisaient sur scène, vous n'êtes pas seulement musicienne, vous êtes aussi une sorte de prof.

SC – Oui, exactement ! D'ailleurs, je vais faire un workshop dans un instant, ce sera une interview avec Hanna Bächer, de la Red Bull Music Academy. J'ai travaillé avec eux l'année dernière à Montréal, et aussi à Barcelone, à Sonar, cette année.

C'était il y a une dizaine de jours. Ça fait un long séjour en Europe.

SC – Après Sonar, j'ai passé cinq jours sur la Costa Brava, à nager, à naviguer, à faire de la bicyclette.

Par ailleurs, vous revenez souvent en Italie. D'où exactement êtes-vous originaire ?

SC – De Mirabella Eclano, en Campanie. Et je m'y rends dès demain !

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Quels sont vos projets ?

SC – J'ai encore un concert à Londres, puis je vais arrêter de tourner. Ensuite, je vais rester en studio jusqu'au mois de novembre. Mon but est de publier quelques-uns de mes concerts quadriphoniques. Je pense en sortir deux. Je n'ai qu'à parcourir les bandes et choisir. Celui d'hier soir n'a pas été enregistré. En outre, j'ai aussi en projet un album studio que j'ai écrit il y a cinq ans à Venise, en Italie, mais que je n'ai jamais enregistré.

Dernière question : j'aime beaucoup votre voix. Vous n'avez jamais chanté ?

SC – Je ne peux pas ! Je peux parler, mais je ne peux pas chanter, non.

Suzanne Ciani / DR / source : sevwave.com
Suzanne Ciani (DR. source : sevwave.com)


vendredi 25 août 2017

Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I)


Aujourd'hui 25 août, Eloy a publié son nouvel album, The Vision, the Sword and the Pyre (Part I), première partie d'un diptyque consacré à Jeanne d'Arc. Un projet annoncé depuis des années par Frank Bornemann, chanteur, guitariste et leader de la formation. Quel musicien ne prétend–il pas n'avoir jamais enregistré de meilleur album que le dernier ? Frank Bornemann ne s'est pas contenté de le prétendre : il l'a fait. Sans exagération, The Vision, The Sword and the Pyre est l'apothéose de la carrière d'Eloy. On peut regretter qu'aucune tournée ne soit prévue en raison des activités trop prenantes des autres membres du groupe. Mais Frank envisage toujours une adaptation sur scène en France, sous la forme d'un opéra rock ambitieux.


Strasbourg, le 25 août 2017

Eloy - The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Eloy – The Vision, The Sword and the Pyre (Part I) (Artist Station, 2017)
Quand j'ai su que Frank Bornemann se lançait dans un projet grandiose d'opéra rock consacré à Jeanne d'Arc, j'ai tout de suite été très enthousiaste et très inquiet. Jeanne d'Arc est la passion de Frank depuis un quart de siècle, et il n'a jamais cessé de méditer son projet depuis lors. Autrement dit, c'est le rêve de sa vie. Dans ces conditions, l'album qui devait émerger de tout cela ne pouvait être qu'un chef d'oeuvre ou ne jamais voir le jour. On sent bien qu'un disque simplement « bon » n'aurait pas été suffisant. Mais après des monuments comme Dawn, Ocean, Silent Cries and Mighty Echoes, Planets ou Time to Turn, comment faire encore mieux ? Or quel musicien peut se vanter de sortir son meilleur album au bout du 18e essai, après 50 ans de carrière ? Le temps des grands succès ne s'éloigne-t-il pas inexorablement ? L'inspiration ne s'émousse-t-elle pas avec les années ? Les artistes ne sont-ils pas enclins à se reposer sur leurs lauriers ?

J'ai entre les mains le nouveau Eloy, le 18e, donc : The Vision, the Sword and The Pyre (Part I). La première écoute, il y a quelques jours, m'avait déjà fait bonne impression. Je retrouvais le son éternel d'Eloy, ce dialogue de la guitare et des claviers, ces atmosphères planantes et ces riffs majestueux sans lesquels Eloy ne serait plus Eloy. Mais il m'a fallu quelques écoutes supplémentaires pour me rendre compte de l'évidence : The Vision, the Sword and The Pyre est une merveille. Non seulement Eloy est de retour, mais il va plus loin que jamais. Visionary, en 2009, était un bon album, mais il donnait surtout envie de réécouter Ocean. The Vision, the Sword and The Pyre ne résonne plus comme l'écho d'un glorieux passé, mais comme son couronnement. Comme si Ocean et Planets n'avaient fait qu'annoncer ce dernier opus. Un indice m'en a convaincu. Sitôt les dernières mesures passées, j'ai voulu réécouter le disque tout entier depuis le début, encore et encore. Une expérience de plus en plus rare.

En 1992, sur Destination, et en 1994, sur The Tides Return Forever, Frank Bornemann avait déjà consacré deux titres à son héroïne, respectivement Jeanne d'Arc et Company of Angels. Et il avait promis de les intégrer d'une manière ou d'une autre à son grand œuvre. Finalement, l'auditeur ne reconnaîtra que le refrain de Company of Angels sur le titre The Sword, avec ses chœurs olympiens, et les couplets de Jeanne d'Arc sur Early Signs, inscrits avec subtilité dans un environnement totalement repensé. Le nouvel album n'est pas seulement une œuvre du cœur, elle révèle aussi une grande intelligence d'exécution.

Frank Bornemann / photo : Kate Cymmer / source : Artist Station
Frank Bornemann (photo : Kate Cymmer)
Frank, sous son double béret de chanteur et de guitariste, a véritablement tout donné. En témoigne son superbe solo de guitare sur Vaucouleurs, l'un de ses meilleurs depuis Bells of Notre-Dame ou Poseidon's Creation, tandis que, sur Les Tourelles, il chante l'une de ses plus belles mélodies. C'est également lui qui a composé la plus grosse part des synthés, toujours secondé dans cette tâche par les incontournables Hannes Folberth et Michael Gerlach, malgré leurs disponibilités limitées. C'est dans ce domaine qu'on retrouve le plus le son classique d'Eloy, mais aussi, paradoxalement, qu'on s'en éloigne le plus. J'en veux pour preuve le titre The Prophecy, à l'introduction si inhabituelle, tandis que la conclusion renoue avec les bons vieux solos de clavier à la Planets. Sur Les Tourelles, on peut même entendre un orgue Hammond, comme un clin d'œil à Power and the Passion.

Frank Bornemann a porté aux voix un soin particulier. N'oublions pas qu'il s'agira plus tard d'un spectacle sur scène, avec des acteurs. A cet égard, il a réalisé avec brio un équilibre difficile entre les chansons et les passages parlés, savamment saupoudrés tout au long de l'album. Chœurs floydiens (Les Tourelles) solistes habitées (notamment Isgaard sur The Prophecy) et même un émouvant chœur d'enfants contribuent au frisson.

La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg / photo S. Mazars
La statue de Jeanne d'Arc à Strasbourg
Tout au long de l'album, Frank a pu compter sur les solides lignes de basse du génial et tranquille Klaus-Peter Matziol, sur l'agréable touche médiévale apportée par les flûtes de Volker Kuinke (Early Signs, Chinon) et sur les percussions de Kristof Hinz, un jeune batteur capable d'exécuter les tempos et les breaks les plus complexes. Trois, quatre, cinq temps : la grande réussite de l'album est en effet sa capacité à varier les signatures rythmiques, bref à s'affranchir des limites du rock binaire. A ce titre, The Vision, the Sword and The Pyre est un canon du rock progressif. Mais il nous faut rejeter cette étiquette. Bornemann n'est pas un musicien de rock progressif. C'est un musicien. Il n'est entravé par aucun formatage. Ce n'est pas le rock progressif qui est spécialement progressif, c'est le rock mainstream qui est binaire.

Eloy a placé la barre très haut avec cet album éblouissant, inspiré de bout en bout, et pratiquement dépourvu de faiblesses. Sans même anticiper sur la seconde partie, dont Frank a déjà composé quelques esquisses, on ne peut qu'espérer que son idée de spectacle en France se concrétise. Les qualités cinématiques de l'album, son expressivité, son intensité dramatique : tout y invite. Pourquoi pas sur le parvis de la cathédrale d'Orléans ?


dimanche 2 juillet 2017

Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival 2017


Depuis 2014, la villa Arconati, palais rural du XVIIe siècle entouré de jardins à l’italienne, accueille chaque année un festival de musique « expérimental et durable », le Terraforma Festival. La 4e édition recevait une foule d’artistes qui m’étaient inconnus, mais aussi Arpanet, Donato Dozzy, Laraaji, Andrew Weatherall et Suzanne Ciani. Au programme, de la musique, bien sûr, du matin jusque tard dans la nuit, des ateliers, des conférences, de la nourriture bio et de l’herbe, le tout sur un site très spécial, dont l’équipe de Terraforma contribue à la restauration. Programmée au milieu d'un labyrinthe végétal en construction, Suzanne Ciani a joué sur son célèbre Buchla. Sa tournée européenne qui est également passée par Sonar, à Barcelone, s'achèvera à Londres.

 

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani live @ Terraforma Festival

Villa Arconati, près de Milan, le 24 juin 2017

Villa Arconati, Bollate / photo S. Mazars
La villa Arconati
La villa Arconati offre, malgré ses murs décrépits et ses mauvaises herbes, le visage d’une grandeur passée, mais peut-être aussi à venir. Le site, en constante rénovation, est encore un vaste chantier. Le festival Terraforma n’investit pas la villa elle-même mais ses dépendances, où se côtoient un charmant jardin à l’italienne et un petit bois aux multiples recoins. Alain Resnais aurait pu tourner ici son film L’Année dernière à Marienbad. Les allées de graviers, les arbres savamment ciselés, les parterres de fleurs aux figures géométriques, les énigmatiques statues néoclassiques surgissant au détour d’un bosquet, tout cela aurait également ravi l’auteur du Jardin aux sentiers qui bifurquent, l’Argentin Jorge Luis Borges, connu pour sa culture classique et son obsession des labyrinthes.

Terraforma Festival / photo S. Mazars
De labyrinthe, il y en a un. Il est encore rudimentaire : seulement deux rangées de haies basses aisément déchiffrables. Mais il est aussi en cours de restauration. L’équipe du festival ne se contente pas d’établir ses quartiers une fois l’an à la villa. Elle participe activement à sa réhabilitation, du moins, à celle des espaces verts. En 2018 devrait s’achever le projet de restauration du labyrinthe qui, croit-on, existait là au XVIIIe siècle, et qu’on ne connaît plus que d’après les gravures de Marc'Antonio Dal Re.
Laraaji @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Laraaji

C’est justement dans le labyrinthe que le concert de Suzanne Ciani était programmé le samedi soir. L’après-midi même, la violoncelliste canadienne Julia Kent occupait la scène principale tandis que l’Américain Laraaji se produisait un peu avant sur une scène annexe, le « Sound System », toujours accompagné de sa cithare et de son mbira, deux instruments qui ont fait sa réputation. L’ambiance n’a pas changé depuis Day of Radiance, son album fondateur, sorti en 1980 et produit par Brian Eno. Féru de culture orientale, Laraaji animait aussi à Terraforma l’un de ses Laughter Meditation Workshops qui, paraît-il, sont célébrés dans le monde entier. En un mot, il s’agissait d’une sorte de yoga pour zygomatiques.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani lors du workshop

Suzanne Ciani, elle, présentait un instrument à la fois mythique et de moins en moins pratiqué : le Buchla, synthétiseur sans clavier inventé par son ami Donald Buchla dans les années 60. C’est en 2014 seulement que Suzanne Ciani a repris pied dans l’univers de la musique électronique. On a peine à croire qu’avant cette date, chaque concert de cette pionnière était une suite de pièces romantiques au piano. Suzanne, musicienne classique reconnue et diplômée, éprise de mélodie, est bien la même Suzanne qui a fait carrière dans la pub avec ses expérimentations électroniques et qui, ce soir, s’amuse comme au premier jour avec son Buchla, ses improvisations et ses bruitages la limite de l’atonalité.

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival / photo S. Mazars
Suzanne Ciani et son Buchla 200e
Même si elle tourne le dos au public, Suzanne Ciani sait lui transmettre son enthousiasme. Le labyrinthe est rempli d’un auditoire jeune et attentif à ses moindres mouvements. Avec le Buchla, on n’entend pas seulement la musique, on la voit en train de se faire. C’est aussi le souhait de la musicienne, qui sait se faire pédagogue. Le lendemain, un workshop organisé sous le patronage de la Red Bull Music Academy lui permettra de mieux expliquer sa démarche.

Le concert n’a duré que 45 minutes, interrompu par une gigantesque panne de courant. De l’aveu même de Suzanne : une première dans sa carrière. J’ignore ce qui a provoqué la panne. Mais n’est-ce pas la magie de l’improvisation que tout peut arriver ? Ce soir-là, cette logique est allée à son terme.


A propos du festival Terraforma : l'écologie et nous


De retour du Terraforma Festival, une manifestation que j’ai découverte cette année spécialement pour voir et interviewer Suzanne Ciani, j’ai été ébloui par le cadre choisi : les jardins d'un palais rural du XVIIe siècle, la villa Arconati de Bollate, au nord de Milan. J’ai aussi été séduit et intrigué par le concept du festival, « expérimental et durable ». Les festivaliers, en revanche, m’ont procuré un pénible choc esthétique. Ces hipsters moustachus et ces filles si débraillées qu’on aurait pu les croire vêtues de frusques biodégradables juraient avec le cadre, tout simplement. Dans le texte qui suit, j’ai essayé de rationnaliser ce sentiment. Tout vient d’une contradiction. Entre nos préoccupations écologiques et la démultiplication exponentielle de nos désirs, il va falloir choisir.

 

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Les jardins à l'italienne de la villa Arconati

Villa Arconati, près de Milan, 23-25 juin 2017

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Expérimental et durable, tel se veut le festival Terraforma, qui donc fait tout pour diminuer son « impact » sur la nature en proposant par exemple de la nourriture bio – il est vrai que des bananes fraîches et des avocats, c’est très inhabituel, surtout pour moi qui ai l’habitude des festivals allemands, de leurs saucisses et de leur bière – ; mais aussi en ayant recours à l’énergie solaire et aux matériaux renouvelables. Le tout dans des infrastructures tout en bois qui respectent les lieux, conçues en partenariat avec un cabinet d’architecture : ainsi de la grande scène, des décors qui agrémentent les allées, jusqu’aux bacs à tri sélectif.

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Mais il y a un problème : le public. Il n’est pas sûr que celui-ci vienne chercher ce que les organisateurs espèrent lui offrir. J’ai croisé essentiellement des Italiens, mais aussi des Français, des Allemands, des Néerlandais, des Britanniques. J’ai discuté surtout avec les Allemands et les anglophones. Tous voyaient dans ce festival une opportunité de fuite loin de la civilisation, de retour à la nature. Or il me semble que ce n’est pas tout à fait ce que les organisateurs voulaient exprimer. Ils occupent, après tout, les jardins d’un superbe palais, fleuron de la civilisation du XVIIe siècle italien. Certes, j’ai vu des fruits frais, mais aussi les kebabs qu’on trouve à n’importe quel coin de rue d’une grande ville. Certes, j’ai vu des jeunes gens couchés dans l’herbe, mais accrochés à leurs smartphones. Quant au camping, il offrait toutes les commodités. Comme si ces gens avaient emporté avec eux tout ce qu’ils croyaient vouloir fuir. Comme s’ils avaient voulu mettre en pratique, le plus sérieusement du monde, la boutade d’Alphonse Allais : « On devrait construire les villes à la campagne, car l’air y est plus pur ».

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Suzanne Ciani a cru reconnaître en eux les hippies de sa jeunesse. Les mêmes pieds nus, les mêmes cheveux longs, les mêmes drogues. Peut-être n’est-ce qu’une illusion. J’ai surtout vu des punks déguisés en hippies. Les hippies ne fuyaient pas la civilisation, car élever des chèvres et cultiver un potager, c’est déjà le début de la civilisation. Ils fuyaient la société de consommation. Il importe à ce stade de dissiper un malentendu. Depuis les Lumières, nous avons tendance à confondre civilisations et Civilisation : les civilisations, au pluriel, sont des précipités de traits moraux, culturels et politiques ; la Civilisation, au singulier, c’est le progrès en opposition à la barbarie, c’est la société équipée, celle qui bénéficie de toutes les innovations techniques du moment. Il s’agit d’une conception évolutionniste, darwinienne, qui appelle à l’élimination des sociétés moins avancées – ce qui s’est produit lors de la colonisation.

Julia Kent @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Julia Kent @ Terraforma Festival 2017
Le succès de la société de consommation n’est pas seulement lié à sa promesse d’assouvir tous nos désirs. C’est qu’elle les présente comme des droits. Et comme des choix. Il devient ainsi très difficile de la remettre en cause sans passer pour un réactionnaire. Les hippies l’ont fait en s’imposant à eux mêmes un mode de vie loin de ses sirènes. Les gens que j’ai vus à Terraforma, en revanche, sont hyperconnectés, et pas pressés de ne plus l’être. Lorqu’ils mangent du quinoa, ils le font savoir sur Instagram. Ils n’ont pas l’intention de changer leur mode de vie, mais le vôtre. Pourquoi en changeraient-ils puisqu’ils ont déjà fait leur part ? « Je suis allé à un festival écoresponsable, j’ai agi, je me suis engagé, ce serait tellement bien si tout le monde faisait pareil, mais bon, il ne faut pas trop y compter ». Voilà la petite musique que j’ai entendue (la deuxième partie de la phrase, explicitement). Ce n’est pas une prise de conscience, c’est une manière de se donner bonne conscience. Contrairement à l’esprit hippie, qui se remet lui-même en cause, l’esprit punk accuse toujours les autres : « C’est la faute de la société ». On interprète généralement la vieille rengaine « Si tout le monde voulait se donner la main » (le Imagine de John Lennon) comme un chant d’espérance. Au contraire, c’est un réquisitoire, c’’est une réduction du monde à deux camps : le bien et le mal, ceux qui « jouent le jeu » et les autres. Si tout va de travers, il y a toujours un coupable à pointer du doigt, mais ce n’est pas moi. Moi, j’ai chanté la chanson.

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Ecoutez les conversations : le capitalisme est unanimement désigné comme l’ennemi. Or le capitalisme, en tant qu’instrument du Progrès, est lié à la notion de Civilisation, au sens où l’entendait Condorcet. Le rejet du capitalisme devrait donc entraîner en toute logique celui du Progrès et de la Civilisation. Or ce n’est pas ce qui se produit. Comme l’Occident a été le catalyseur du progrès, ce n’est pas la Civilisation, mais une civilisation parmi d’autres, la civilisation occidentale, qui suscite l’aversion et les coups des anticapitalistes. Or la civilisation occidentale, sa morale, sa culture, furent les premières victimes du capitalisme, avant que celui-ci ne s’attaque à toutes les autres cultures. Nous comprenons ce dernier point. Nous comprenons qu’il est urgent de sauver le mode de vie des Indiens d’Amazonie contre le capitalisme, symbolisé par les bulldozers, mais nous sommes incapables de comprendre que la culture occidentale a été, et est toujours, victime du même assaut. Au contraire, la confondant avec son bourreau, nous nous en prenons à celle-là plutôt qu’à celui-ci. Nous préférons les boutiques Apple aux vieux livres poussiéreux, la monoculture du soja à la corrida. Si bien que ces festivaliers sont d’assez inoffensifs pourfendeurs du capitalisme. Il ne viendrait pas à l’idée d’un hipster de ne pas se réclamer du Progrès. Le Progrès n’est-il pas le contraire de la Réaction ?

Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Logiquement, ce rejet, non de la Civilisation, mais de la civilisation, ne se cristallise nullement dans un retour à la nature, mais dans un retour au nomadisme, symbolisé lors du festival par les tentes des campeurs et surtout les tipis. L’émergence des civilisations fut liée à la sédentarisation. Littéralement, la sédentarité, c’est « être assis », c’est se poser. Le sédentaire trouve donc le temps de faire autre chose que les tâches qui permettent simplement d’assurer sa survie. D’où le développement des arts. Le nomade, lui, épuise les ressources d’un pays avant de passer à un autre. Dans cette perspective, le nom même du festival, Terraforma, prend une signification inquiétante. La terraformation consiste à rendre une planète compatible avec la vie humaine. Il s’agirait donc de migrer sur une autre planète une fois la Terre rendue inhabitable. Je ne pense pas que les organisateurs aient eu cela en tête. Je les crois habités par un souci écologique sincère, qui consisterait à terraformer la Terre elle-même, c'est-à-dire à faire en sorte qu’elle demeure toujours habitable.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars

Suzanne Ciani @ Terraforma Festival 2017 / photo S. Mazars
Il nous semble cohérent de nous tourner vers le nomadisme en guise de protestation contre le capitalisme. Ce dernier ne fait-il pas de nous autres, consommateurs, ce qu’on appelle des hyper-sédentaires ? Oui, mais le mot sédentaire est ici employé au sens propre, alors qu’il est une métaphore dans l’opposition sédentaire/nomade. Le consumérisme n’est pas un sédentarisme. Au contraire, le capitalisme nous pousse à bouger. Dans l’histoire, il a marqué un retour au nomadisme. Sans même évoquer l’exode rural, la concentration urbaine et l’explosion des migrations internationales dont il est directement responsable, il a fait du bougisme une valeur en soi. Nous déménageons constamment, nous voyageons partout, bien plus qu’à n’importe quelle autre époque. Si, dans le même temps, nous sommes obèses, c’est parce que nous n’avons pas d’activité physique. Ce qui n’est pas la même chose. Nos ancêtres, qui habitaient le même village sur des générations, étaient sédentaires au sens métaphorique du terme. Mais s’ils ne bougeaient pas, ils se bougeaient : leurs activités étaient principalement physiques. Ils étaient donc le contraire de nos hyper-sédentaires d’aujourd’hui, qui sont en réalité les nouveaux nomades. Le capitalisme est un mouvement incessant. Partout où il triomphe, il met un terme à toute idée de stabilité. Par conséquent, en affichant des valeurs « nomades », nous ne combattons nullement contre lui, nous nous contentons de brandir l’un de ses préjugés.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
Nous n’avons pas besoin d’un retour à la nature pour enrayer la crise écologique. Le respect de la nature devrait suffire. C’est l’objectif que promeut le festival. Mais même cela est hors de portée de cette génération. Pour respecter la nature, il faudrait d’abord que nous acceptions de respecter ce qui est donné. Or nous récusons le donné au nom de nos choix. Le respect est un  concept important en philosophie, notamment chez Kant. Il implique une mise à distance, il accuse une limite : tout n’est pas possible. Respecter la nature reviendrait à accepter de limiter notre pouvoir sur elle (c'est-à-dire revenir sur toute la philosophie moderne depuis Descartes). Or cette génération ne se sens pas concernée. Elle pense que ce sont les autres qui abusent de ce pouvoir (les puissants, les multinationales, les riches, les automobilistes, les occidentaux, les juifs), sans comprendre que son niveau de vie, son confort, son équipement, ne sont pas tombés du ciel. L’exploitation massive de la planète est bien le fait des multinationales. Mais elles ne sont que les pilotes d’une machine que nous avons voulue : la machine à bonheur. Celle qui assouvit tous nos désirs, compris comme des choix. Si nous plaçons nos choix au dessus du donné, alors nous aurons toujours besoin d’exploiter la planète, toujours besoin des exploiteurs. L’eau potable pour tous, les médicaments pour tous, le soja pour tous, Internet pour tous et même la musique électronique pour tous sont à ce prix.

Terraforma Festival 2017 Villa Arconati / photo S. Mazars
C’est le grand paradoxe de toute cette affaire. Peut-on efficacement protester contre la pollution en programmant de la musique électronique ? Ou toute autre forme de musique amplifiée ? Car les arbres de la villa Arconati cachaient une autre forêt, qu’on pouvait apercevoir en balayant un peu sous la litière : une forêt de câbles électriques. Le DJ L.U.C.A., qui se produisait le samedi après-midi, avait inséré des chants d’oiseaux dans son set. Comme si numériser des cris d’animaux ou créer des modèles en 3D d’espèces en danger pouvait contribuer de quelque manière que ce soit à leur protection. La Fête de la musique à Strasbourg le 21 juin dernier avait été interrompue par une panne de courant. Le concert de Suzanne Ciani s’est achevé dans les mêmes circonstances. C’est peut-être un signe. Le signe qu’une critique du capitalisme, pour être efficace, pour être seulement crédible, ne peut pas se passer d’une remise en cause de notre philosophie des choix. Tant que nous voudrons forcer la nature à se conformer à nos choix, nous serons nous-mêmes forcés de déployer un arsenal technologique toujours plus invasif. Autrement dit, tant que nous n’accepterons pas la nature comme un don à respecter, nous lui ferons violence.



samedi 17 juin 2017

Carpe diem oder die Gegenwart als Geschenk


Geschenk des Augenblicks – Gift of the Moment. Das ist der Titel, den Hans-Joachim Roedelius für eine seiner Platten der 80er Jahren gewählt hat. Als er mir sagte, dass er das als Thema seines nächsten Festivals More Ohr Less wählen möchte, haben wir uns gefragt, wie dieser Ausdruck ins Französische übersetzt werden könnte. Es kam uns nichts besseres in den Sinn als „cadeau du moment“. „Cadeau du moment présent“ oder, amüsanter, „présent du présent“ („Geschenk der Gegenwart“), alle diese Ausdrücke passen, aber nur in dann, wenn man versteht, dass man keineswegs auf der Suche eines „Geschenk des (heutigen) Tages“ ist, so wie man zum Beispiel ein „Menü des Tages“ finden kann. Nein, es handelt sich eher um diese Gegenwart selbst als Geschenk. Hier meine Gedanken zu diesem Thema, die Hans-Joachim Roedelius mir ermöglischt hat, mit den Teilnehmern des Festivals zu teilen.

 

Baden (Österreich) den 11. Juni 2017
Übersetzung : Alexandra Pignol

Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984) / source : www.discogs.com
Hans-Joachim Roedelius – Geschenk des Augenblicks (1984)
Der Ausdruck „Geschenk des Augenblick“ hat eine enge Beziehung mit einem anderen, lateinischen Ausdruck, den wir alle kennen, vom Dichter Horaz, und zwar Carpe diem. Carpe diem, quam minimum credula postero. „Pflücke den Tag, und glaube nicht an den Tag danach“. Heutzutage verstehen wir und übersetzen wir auch den Ausdruck ein bisschen anders : „Geniesse den Tag, ohne dich um Morgen zu kümmern“. Er wäre ein Manifest des Hedonismus, aber auch des Individualismus: kein Stress, keine Sorge, kein Leid, deshalb auch keine zu komplizierte Beziehungen. Was empfehlt eigentlich dieses Manifest? Das Leben ist kurzfristig. Nehmen Sie jede Chance wahr und erzielen Sie das Beste daraus. Verwirklichen Sie Ihre eigenen Wünsche, und nicht die Wünche der Anderen. Lassen Sie sich niemals von den eigenen Träumen ablenken, weder von den Anstands-regeln, noch von Ihrem Vater, oder von dem was die Leute denken werden. Ehrlich gesagt, das geht so in die Richtung: „Mach was du willst und sei nicht verantwortlich“.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius
Doch wenn wir gut aufpassen, merken wir sofort dass die Gurus der Komsumgesellschaft, die multinationalen Unternehmen gar nichts anders sagen: „Selbst sein“ (Yves Rocher), „Do it“ verordnet Nike, „Dein Parfum, deine Spielregeln“ sagt Hugo Boss. Die Vielfalt, die sie bieten ist ein guter Weg, Komfort und Bequemlichkeit zu erreichen. Klar. Dann wird aber das Wort „geniessen“ langsam als Synonym für „konsumieren“ verstanden. Ist das wirklich was Horaz im Sinne hatte?

Harald Blüchel & Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Harald Blüchel & Roedelius
Mehr als eine Einladung zum Geniessen, ist Carpe diem eine Einladung zur Weisheit, das zu schätzen, was man hier genau im jetzigen Augenblick, vor den Augen hat. „Der Weise ist derjenige der in der Gegenwart zu wohnen vermag“ und der sich nicht vorstellt, dass „alles besser sein wird, wenn er dies oder jenes verändert hat, Schuhe, Haarschnitt, Freunde, Mann, Frau, Haus“ (Luc Ferry). In diesem Sinn kann nicht das Carpe diem mehr entfremdet sein von unserer heutigen Konsumgesellschaft. Horaz schreibt nicht in einer individualistischen Perspektive, die damals nicht existierte. Man muss sich dann nicht wundern, dass der individualistische Standpunkt nicht in der Lage ist, die Phrase von Horaz anders als eine solcher zeitgenössischen Maximen für Coaching oder zur persönlichen Entwicklung zu verwerten. Der Konsum, der allem zugrunde liegt, ist natürlich verpflichtet, uns zu überzeugen, dass alles schlecht geht, und dass es morgen wieder besser gehen wird. Vorausgesetzt natürlich, dass man ihre Produkte kauft, dass man ihre Dienste nutzt. Das Ziel ist hier ganz nobel: es ist das Glück. Aber es liegt hier auf dem Postulat zugrunde, dass das Glück zuerst etwas ist, dass man produziert. Aber Horaz lädt uns nicht ein, zu produzieren, sondern zu pflücken. Es handelt sich darum, etwas zu schätzen, dass schon vorhanden ist.

More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Vollmond über Baden, More Ohr Less 2017

Man hat die Modernität erwarten müssen, damit diese individualistische Perspektive sich durchgesetzt hat, und mit ihr alle Versuche der Realisierung des Paradieses auf Erden. Der Individualismus begnügt sich nicht mit einfachen Freuden. Warum sollte ich mich damit begnügen, wenn mein Nachbar mehr besitzt als ich selbst?

MOL Brainstorming Orchestra @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
MOL Brainstorming Orchestra
Die individualistische Perspektive vergisst aber dass der Mensch, als lebendes Wesen, derjenige ist, der Verbindungen herstellt. Wir sind keine Individuen, wir sind Personen. Das Individuum ist allein, die Person ist mit anderen Personen verbunden. Die Modernität hat effektiv versucht, und das mit einem gewissen Erfolg, aus uns ein einfaches Rädchen von dem Mächanismus der Produktion zu machen. Das ist das Individuum: Ein kleines Rad mit einer einzigen Funktion, und somit ersetzbar. Als Personen haben wir keine Funktionen, sondern Rollen zu spielen, weil wir mit bestimmten Personen verbunden sind eher als mit anderen. Und daher sind wir unersetzbar. Das offensichtliche Beispiel: Eltern zu ihren eigenen Kinder. Die Person hat mehr Grösse als das Individuum.Sie ist es, und dazu das unsichtbare Netz der Verhältnisse, die sich um sie weben. Das Individuum ist nur eine sterbliche Hülle.

Ecki Stieg, Carl Michael von Hausswolff @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Ecki Stieg, Carl Michael von Hausswolff
Jedoch, je ob wir uns Individuen oder Personen fühlen, werden wir nicht „den gegenwärtigen Augenblick geniessen“ auf der gleichen Weise. Wenn meine Existenz meinem biologischen Leben unterworfen ist, dann kann ich von nichts profitieren, wenn ich zB ein Handicap trage, oder zu schwach bin, oder ganz einfach zu alt bin. So interpretiert ist der Hedonismus den machtlosen verboten. Der Genuss ist den Impotenten verweigert. Dies erklärt vielleicht unsere Obsession der Leistung, unsere Trachten nach unendlicher Jugend. Denn das biologische Leben ist alles was uns bleibt, wenn wir keine Verbindungen haben wollen. Im Gegensatz dazu wendet sich das Carpe diem an Personen. Weil der Mensch Verbindungen schafft, ist er auch in der Lage, Liebe zu empfinden. Die Liebe ist ein Impuls, dass uns zu den anderen führt, wo der Andere unvollkommen sein kann, wo er nicht unbedingt meinem Ideal gleichkommt. Liebe ist in diesem Sinn ein Spezialfall des amor fati, der Liebe unseres Schicksals zu der Horaz uns aufruft. Doch diese Fähigkeit hängt nicht von unserem Physischen Zustand ab. Sie ermöglicht mir, mich an der Welt zu erfreuen, so wie sie ist. Das heisst auch, so wie ich eben bin. Und das, was ich auch sei: sei ich alt, sei ich impotent.

More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
More Ohr Less 2017

All dies ergibt nur dann einen Sinn wenn wir akzeptieren, dass es effektiv einen Anteil an Gutem in dieser Welt gibt, trotz der Ungerechtigkeiten, die uns revoltieren, und der Dramen, die uns quälen. Aber woher kommt das Gute? Für ein Glaübiger ist die Antwort ganz einfach. Es ist ein Geschenk. Ein Geschenk Gottes. Aber was wenn wir keine Glaübiger sind? Dann ist die Antwort nicht so einfach. Dann müssen wir Menschen entscheiden, dass es so etwas wie „Das Gute“ gibt. Es wäre doch eine willkürliche Entscheidung, ohne richtiger Grund. Wir sind frei, wir könnten anders denken. Nichts garantiert dass der Mensch, wenn er autonom gelassen wird, in der Immanenz, unbedingt das Gute wählen würde.

Symposium Geschenk des Augenblicks @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Symposium Geschenk des Augenblicks
„Wir brauchen absolut keine Transzendenz um Spiel-Regeln zu erfinden, die uns ermöglichen uns nicht gegenseitig umzubringen, uns nicht gegenseitig zu berauben, uns nicht gegenseitig schamlos Hörner aufzusetzen (...). Dennoch brauchen wir sie, vielleicht sogar dringend, um nicht so sehr die Regeln der Co-Existenz zu erklären, sondern die Gründe der Existenz. Betrachten wir dass das Leben genügend gut ist, so dass man das recht hätte, andere in das Leben aufzurufen, denen man nicht nach ihrer Meinung befragen kann? Manche Autoren, obwohl sie sich als Hedonisten bezeichnen sagen ganz eindeutig dass man keine Kinder haben sollte, weil das Leben nicht so rosig aussieht“ (Rémi Brague).

DJ Michael Rosen @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
DJ Michael Rosen
Diese Menschen könnten nicht weiter entfernt von dem Carpe diem sein. Für sie ist die Gegenwart kein Geschenk, sie ist ein Fluch, sie ist ein Gift. Nur die Zukunft gilt. Umgekehrt betrachtet, wenn man die Gegenwart als Geschenk begreift, führt es keineswegs zur Gleichgültigkeit gegenüber der Zukunft. Im Gegenteil: es ist nur wenn die Gegenwart als Geschenk betrachtet wird, dass man erwägen kann, neue Leben in die Welt zu bringen. Denn es ist absolut wahr, dass es kein grösseres Zeugnis des Vertrauens in der Zukunft gibt, als Kindern Geburt zu geben.

Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017 / photo S. Mazars
Hans-Joachim Roedelius @ More Ohr Less 2017