lundi 20 mars 2017

Robert Schroeder : la musique vient du cœur, non des électrons


Après Froese, Göttsching, Roedelius, Schulze ou Mergener, Robert Schroeder rejoint la liste très fermée des pionniers de la musique électronique célébrés par les Schallwelle Awards. Son nom mériterait de figurer à ce glorieux palmarès même s'il n'avait fait qu'un seul album : le premier, Harmonic Ascendant, paru en 1979 sur le label de Klaus Schulze Innovative Communication. Avec ce disque, Robert Schroeder réhabilitait la figure du musicien qui, dans le champ de la musique électronique, avait trop tendance à s'effacer derrière celle du technicien. A Bochum, sous le dôme du planétarium, il revient sur la genèse d'Harmonic Ascendant, et raconte comment il a lui-même fabriqué ses premiers instruments. Son 36e album, Velocity, vient de sortir chez Spheric Music.

 

Robert Schroeder / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder dans son studio d'Aix-la-Chapelle, manipulant un synthétiseur modulaire de sa création.
(source de toutes les photos : Robert Schroeder - www.news-music.de)


Bochum, le 18 mars 2017

Robert Schroeder 1976 First Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le premier synthé créé par Robert Schröder (1976)
Comment es-tu venu à la musique ?

Robert Schroeder – Ma musique vient du cœur. Je n'ai aucune formation musicale. Je n'ai même aucune formation en musique électronique. Mes premiers synthétiseurs, je les ai construits moi-même ; le tout premier en 1975. A l'époque, les synthés du commerce étaient bien trop chers. Un Moog ne partait pas à moins de 3000 Marks. Mais je m'intéressais à la chose car j'étais fan de Klaus Schulze et je voulais moi aussi composer de la musique. Alors que faire ? J'ai décidé de fabriquer mes propres machines. Rien d'extraordinaire là-dedans. Beaucoup d'autres groupes de l'époque, comme Kraftwerk, construisaient eux aussi leurs appareils. Pour moi, ce n'était pas si mal. Je pense que ça explique en partie le succès rencontré. Tout le monde achète les mêmes instruments, or les mêmes instruments produisent forcément les mêmes sons. Alors que si tu construis ton propre matériel, tu inventes du même coup ton propre son. A cette époque, c'était important.


Robert Schroeder 1977 Second Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le deuxième synthé (1977)
Ça explique aussi pourquoi tu as attendu si longtemps avant de publier ton premier album.

RS – Comment ça ? Il ne s'est écoulé que quatre ans. Et puis il a bien fallu construire tous ces instruments !

Justement, d'où tenais-tu les connaissances nécessaires ?

RS – En allant à la bibliothèque, en empruntant et en lisant quatre volumineux manuels d'électronique. J'y ai beaucoup appris. Attention, je ne parle pas de livres spécifiquement dédiés aux synthétiseurs. Il n'y avait rien de tel. C'étaient des livres d'électronique très généralistes. Comment faire fonctionner un transistor ? Comment confectionner un circuit imprimé ? Ce genre de choses. Grâce à eux, j'ai inventé ma propre méthode pour construire un synthétiseur. Avec le temps, bien sûr, j'ai aussi fini par en acheter : un Minimoog, un PPG (que j'ai revendu depuis), un Roland XP 60. J'ai même de vieux appareils Syco. Tu connais ? C'est l'un des plus anciens fabricants au Japon. Ils n'ont sorti qu'un seul vrai synthétiseur. J'ai participé à sa fabrication avec Isao Tomita et un troisième consultant américain dont le nom m'échappe. Hélas, l'appareil n'a pas eu le succès escompté.

Robert Schroeder 1979 Fourth Selfbuild Synthi / source : Robert Schroeder
Le quatrième synthé (1979)
D'accord, mais comment as-tu fait par la suite pour faire publier ton travail ? Il a bien fallu que tu rencontres Klaus Schulze et les gens du label Innovative Communication.

RS – Mon fils venait de naître. Il s'appelle Klaus en hommage à Schulze. Ce dernier est même devenu son parrain. J'étais un grand fan. A l'issue de son concert à la Grugahalle de Essen en 1978, je l'ai carrément appelé de loin : « Aimerais-tu être le parrain de mon fils ? » Il a trouvé l'idée sensationnelle. Et c'est ainsi que j'ai rencontré Klaus Schulze ! Comme tu vois, mon fils a joué un rôle très important dans cette rencontre. Plus tard, Schulze est venu me rendre visite à la maison, à Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il a découvert à la fois mes synthétiseurs et ma musique. Il a immédiatement adoré. Or, coïncidence fort opportune, il venait de créer sa maison de disques, Innovative Communication. Aussi mon premier album est-il aussi le tout premier publié par IC.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder – Harmonic Ascendant (1979, IC)
Nous parlons bien sûr d'Harmonic Ascendant, un jalon incontournable de la musique électronique.

RS – Un classique ! On me le dit souvent. Mais le disque doit beaucoup au violoncelle de Wolfgang Tiepold, un excellent instrumentiste qui a aussi joué chez Klaus Schulze [notamment sur Dune (1979) et Trancefer (1981)]. J'ai eu recours à de vrais instruments : un violoncelle, une guitare, un piano ; les instruments acoustiques d'un côté, mes synthétiseurs fabriqués maison de l'autre.

J'adore la succession : la guitare d'abord, puis le piano, puis l'intervention du séquenceur.

RS – L'escalade, oui. Cette structure te rappellera peut-être un peu Tubular Bells, de Mike Oldfield. Encore un artiste que j'adorais.

Robert Schroeder, octobre 1980 Floating Music / source : Robert Schroeder
Octobre 1980, lors de l'enregistrement de Floating Music (IC)

Il y en a eu d'autres ?

RS – Can, Pink Floyd. Can était dans une veine plus expérimentale. Ce qui m'a inspiré chez eux, ce sont bien sûr leurs propres inventions. Par exemple cet instrument à cordes très imposant qu'ils ne manipulaient pas comme une guitare, mais comme un glockenspiel, à l'aide de gros maillets. Voilà un bon exemple d'instrument fait maison, mais déjà électronique. Ils pouvaient le brancher, l'amplifier. Pareil chez Emerson, Lake and Palmer, avec leur orgue, ou chez Deep Purple, que j'ai découvert bien avant d'entendre la moindre musique électronique, avec Jon Lord, leur claviériste, grand spécialiste de l'orgue Hammond. Ainsi, je me suis éloigné peu à peu du rock et rapproché de la musique électronique, poussé par mon double goût pour le clavier et pour l'expérimentation. Pourvu qu'il y ait ce côté expérimental. On peut faire ça avec la guitare, du reste. Tu te souviens peut-être de ce vieux groupe, The Flock ? Une fois, ils n'ont pas hésité à jouer de la guitare au moyen d'une tige en fer. Les sons totalement inédits, c'est ça qui m'a toujours le plus passionné.

Robert Schroeder Aachen Studio 2010 / source : Robert Schroeder
Le studio d'Aix-la-Chapelle en 2010
Je ne connais malheureusement pas tes derniers disques. Le plus récent doit être New Frequencies vol. 1 en 2010.

RS – Oh, avec ça, j'ai voulu explorer une direction complètement différente. C'est une série un peu à part. Ne pense pas qu'il s'agit là de mon nouveau style. Ce n'est que l'un d'entre eux. Je continue ainsi à produire de la « Robert Schroeder Music », la musique électronique que tu connais. New Frequencies s'inscrit dans un projet dance music. Enfin, je pratique le genre chillout, un peu plus calme, conçu pour les clubs et la relaxation. Par exemple le disque Club Chill.

Quel genre a le plus de succès ?

RS – J'ai souvent changé de nom en fonction du style musical. Peut-être connais-tu mon duo Double Fantasy avec le guitariste Charly Büchel ? Nous n'avons publié qu'un album, à la fin des années 80, mais il a connu un succès international. Plus de 200 000 exemplaires sont partis dès la première année. Il a même atteint les charts américains.

Double Fantasy - Universal Ave / source : Robert Schroeder
Double Fantasy – Universal Ave. (1986, IC)
Ce style de musique aurait pu et dû devenir mainstream. Apparemment, tu y es presque parvenu. Selon toi, pourquoi cela ne s'est-il pas produit ?

RS – Ça a surtout marché aux Etats-Unis. A l'époque, on a même parlé de l'aube d'un nouveau genre musical : Californian Dreaming. Et puis il y a eu ces problèmes avec Innovative Communication. Nous avions un contrat pour six albums. Le premier a connu cet immense succès du jour au lendemain. Mais la maison de disques ne m'a rien reversé. Pas un centime, malgré notre contrat. Je les ai poursuivis en justice, ça a duré dix ans. Au bout du compte, j'ai perdu mon procès, et j'ai dû leur payer une fortune. L'horreur.

Robert Schroeder Aachen Studio 1984 / source : Robert Schroeder
Le studio d'Aachen en 1984
Oui, mais ce n'était plus Klaus Schulze, le patron, si ?

RS – Non, non, Klaus Schulze a toujours été super. Après lui, il y a eu l'ère Michael Weisser, de Software, mais il n'était qu'associé. Le vrai directeur était Mark Sakautzky, à qui Schulze avait cédé la firme [en 1983]. Ce fut un vol pur et simple. Il a tout volé à Klaus. Tu sais, ce type était un homme d'affaires, nous n'étions que des musiciens. Nous nous sommes fait arnaquer, voilà tout. Du coup, le projet Double Fantasy a été tué dans l'œuf. Finito !

Robert Schroeder @ Spheric Music / source : Robert Schroeder
Quelques disques de Robert Schroeder parus chez Spheric Music et qui illustrent ses genres de prédilection :
New Frequencies vol. 1 (2010) / Club Chill vol. 1 (2011) / Slow Motion (2013)

Désormais, tu travailles avec Spheric Music, la petite maison de disques de notre ami Lambert Ringlage.

RS – Ah, Lambert ! Un gars formidable ! Je l'ai rencontré en 2005. Il savait que j'avais quitté le circuit. Depuis 1998, j'avais arrêté toute activité musicale à cause de ce procès perdu qui m'avait coûté non seulement beaucoup d'argent, mais aussi toute envie de faire de la musique. Et puis un jour, j'ai reçu un coup de téléphone de Lambert. C'est lui qui m'a convaincu de revenir, et de rejoindre son label. C'est ce que j'ai fait. Je n'ai pas regretté mon choix. Un gars formidable, vraiment.

Robert Schroeder Cologne Live 1990-03-03 / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder live @ Cologne 1983
T'arrive-t-il de te produire sur scène ?

RS – Rarement, du moins ces derniers temps. Je suis en négociation pour participer au festival Electronic Circus en septembre à Detmold. Mais je ne sais pas encore si je vais accepter. Il y a une raison. Mes concerts mobilisent une importante logisitique. Je ne joue pas seul, il y a des danseurs, un guitariste, un batteur, un important lightshow. Ça coûte beaucoup d'argent, et on ne peut pas se le permettre dans une salle au public clairsemé, comme c'est le cas aujourd'hui. L'Electronic Circus attire autour de 300 personnes chaque année : c'est encore trop peu, car ils n'invitent pas que moi : il y a quatre ou cinq groupes, et chacun veut être payé. Pour que ça fonctionne, il faudrait qu'ils se limitent à une tête d'affiche et une ou deux premières parties.

Robert Schroeder Bochum Live 2011-03-12 / source : Robert Schroeder
Live @ Bochum 2011
Et as-tu pensé aux applications ?

RS – Les applis non, les logiciels, oui. Ces dernières années, j'ai beaucoup travaillé sur ordinateur, mais je souhaite revenir aux vrais instruments de musique. Leur dynamique est meilleure. Les ordinateurs ont tendance à applatir le son. Et puis, les presets sont archi-connus. De nos jours, tout le monde peut acheter un synthé bon marché. Par conséquent, sans surprise, tout le monde fait exactement la même musique. Ce n'est pas bon. Où est l'originalité ? Chacun devrait créer quelque chose de spécial.

Tu as entendu comme moi : 500 nouveaux disques rien que pour l'année 2016, et encore, dans un segment très spécifique de la musique électronique. C'est énorme. Du coup, je ne suis plus très sûr d'apprécier la musique électronique. Elle est de plus en plus dépendante du fonctionnement des machines.

RS – Hmmm, ça a toujours été le cas. Toujours.

Robert Schroeder / source : Robert Schroeder

Certes, mais les ordinateurs sont devenus si simples qu'ils parviennent presque tout seuls à produire une musique à peu près « décente ». Décente, mais sans âme. Ce n'est plus toi qui crée ta musique,…

RS – … c'est le type qui a programmé les presets. Exact. Où est l'intérêt ? Vois-tu, nous sommes des musiciens. Nous pouvons encore jouer [il mime le geste de la main sur un clavier]. Quand tu travaille avec des presets, tu t'empares du labeur d'autres gens. Ça ne m'a jamais plu. Je me souviens encore des premiers samples de batterie. Ils avaient été réalisés par Phil Collins. Voilà un musicien qui consacre toute une semaine à un seul son, et le monde entier peut se l'approprier en claquant des doigts. Or le résultat ne sera jamais aussi bon que Phil Collins. Phil Collins, lui, est bon. C'est lui qui a fait les sons originaux. Nous devons réapprendre à nous coller à nos instruments. Réapprendre à chercher nous-mêmes nos sons. Ce n'est qu'ainsi qu'un artiste se distingue d'un autre.

Robert Schroeder Oberhausen Live 1981-03-21 / source : Robert Schroeder
Schroeder live @ Oberhausen 1981
Connais-tu la nouvelle génération ? Par exemple, Kebu, ce Finlandais qui a joué tout-à-l'heure ?

RS – Non. J'ai appris son existence aujourd'hui. De même que celle de la plupart des nominés. Mais c'est très bien ainsi. Kebu, voilà au moins un musicien qui sait jouer avec ses dix doigts ! Je connais bien Ulrich Schnauss, il a su se faire un nom. Pourtant, je trouve sa musique très inégale. Parfois, je la trouve inaudible, parfois remarquable.

Et de ton côté ? Dirais-tu que tu as trouvé ton son ? As-tu un style ?

Robert Schroeder - Velocity / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder – Velocity (2017, Spheric Music)
RS – Je ne dirais pas que j'ai un style, mais des éléments de style. Par exemple, je recours souvent aux chœurs, ceux du PPG notamment, que j'utilise depuis fort longtemps. Encore aujourd'hui. C'est une sorte de signature. Une autre composante serait la manière dont j'arrange ma musique, dont je compose mes morceaux. J'aime les escalades : accumuler les pistes, accumuler les pistes… puis silence ! J'adore ! Ça me donne toujours des frissons. Ça, c'est mon style. Je l'ai emprunté directement à Klaus Schulze, spécifiquement à son album Timewind.

Robert, j'espère que tu seras sur scène en septembre à Detmold, et j'espère qu'on pourra voir tes fameux synthés.

RS – Je les ai chez moi, ils fonctionnent toujours très bien. Si je joue, tu les verras, sois-en sûr !

Robert Schroeder 1979 / source : Robert Schroeder
Robert Schroeder en 1979


dimanche 19 mars 2017

Schallwelle Awards : où va la musique électronique ?


Quatre ans après Peter Mergener, Robert Schroeder, un autre représentant de cette « seconde génération » de la Berlin School, était à l’honneur à la cérémonie des Schallwelle Awards. Son premier album, Harmonic Ascendant, paru en 1979, est resté une référence pour le genre. Il démontrait que la musique électronique n’est pas toujours mécanique et sans âme, qu’elle est aussi pleine de chaleur, de vie et de drame. Un autre romantique, Ulrich Schnauss, clôturait la compétition, dominée comme l’an passé par Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream.

 

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Les Schallwelle Awards sous le dôme du planétarium de Bochum


Bochum, le 18 mars 2017

Pas moins de 500 nouveaux albums étaient présélectionnés cette année au titre de l’édition 2016 des Schallwelle Awards. Un record, même si, à en croire le docteur Alfred Arnold, fan absolu et membre du jury, ce chiffre s’explique par un élargissement du périmètre des genres musicaux considérés. En dehors de l’incontournable Berlin School, le jury cette année n’a pas hésité à aller chercher les artistes dans les genres les plus éclectiques : ambient, dub, pop etc. Toujours co-présentateur de la cérémonie aux côtés de Sylvia Sommerfeld, le journaliste Thomas Gonsior avoue n’avoir pas pu tout écouter, mais « presque tout ». Aveu plus inattendu : une vaste majorité n’est pas à la hauteur. Un tel jugement n’a rien de facile au sein d’un milieu si restreint où tout le monde se connaît. On ne veut blesser personne. Ainsi Sylvia se confond-elle en excuses parce qu’il n’y a qu’un gagnant dans chaque catégorie. Elle supplierait presque les perdants de ne pas lui garder rancune. Son état d’esprit résume peut-être celui de cette Allemagne merkelienne qui se damnerait plutôt que de prêter le flan au soupçon de discrimination. L’intention est louable, mais dans le cas de la musique, ne vaut-il pas mieux dire la vérité à un musicien médiocre plutôt que de le voir se fourvoyer ? Quitte à y mettre les formes : la brutalité des émissions de téléréalité, le goût pour l’humiliation des candidats éliminés représentent l’écueil inverse, tout aussi détestable que le « tout le monde a gagné ».

Le critère du bien en art

Sylvia Sommerfeld, Thomas Gonsior @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia Sommerfeld et Thomas Gonsior
Pendant ce temps, la qualité de toute cette musique reste la question tabou. Comment juger ? Le fonctionnement des Schallwelle est simple. Il s’agit d’un double vote : vote du public (sur Internet), vote du jury. Chacun s’exprime selon ses goûts, et la magie du vote se charge de transformer cet agrégat de subjectivités en une somme chiffrée, quantifiable, objective. Imparable. Mais si la vérité de tel ou tel artiste, c’est le nombre de suffrages obtenus aux Schallwelle, la même logique commandera de considérer que c’est aussi le nombre de hits sur YouTube, celui de likes sur Facebook et en dernière analyse, les chiffres de ventes. Au bout du compte, c’est donc le marché qui décide qui est un grand artiste et qui ne l’est pas. D’instinct, cette idée nous rebute. Un seul exemple nous confirmera nos soupçons : Boney M a vendu plus de disques qu’Edgar Froese. Alors ? Il existe bien un critère de jugement quelque part.

Or nous n’aimons pas juger. Peut-être parce que nous ne sommes pas sûrs de notre propre jugement, ou que celui de l’autre nous intimide, mais surtout parce que nous partageons tous cette crainte d’être pris en flagrant délit de discrimination. Juger, c’est déjà distinguer. C’est pourquoi nous nous réfugions tous derrière nos goûts. Qui n’a pas prononcé les phrases suivantes : « Tout ça, c’est une affaire de goûts », « Chacun ses goûts », « Des goûts et des couleurs, on ne discute pas » ? Eh bien moi, j’aime discuter. Ce relativisme passe pour le comble de la tolérance alors qu’il ne fait que renforcer en chacun le dogmatisme : « j’ai dit ce que j’avais à dire, j’ai proclamé mon opinion à la face des autres, je n’ai pas à écouter la leur ». Comment le relativisme me permettrait-il d’accorder le moindre crédit à l’opinion d’autrui ? C’est l’idée même de vérité objective qui s’effondre. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des points de vue.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
En revanche, l’idée de discussion n’a de sens que si j’envisage mon opinion comme potentiellement imparfaite, lacunaire, voire fausse. J’accepte la possibilité d’une opinion plus autorisée que la mienne. On comprend bien qu’il ne s’agit pas ici de faire jaillir une hypothétique objectivité de la confrontation ou de l’addition d’opinions également vraies ou fausses. Au contraire, cette perspective postule qu’il existe quelque chose comme une vérité objective, en dehors de toute opinion et de tout point de vue. Le danger qui guette cette manière de penser s’appelle le dogmatisme. Une opinion prétend se confondre avec la vérité objective. C’est pour conjurer le retour de toutes les logiques inquisitoriales que nous avons proclamé le relativisme. Or nous remarquons que lui aussi mène au dogmatisme, et même bien plus sûrement, car il fait de chacun de nous des inquisiteurs. Ce faisant, il détruit l’idée même de débat public.

Dans le milieu qui nous occupe, la question pourrait se poser de la manière suivante : y a-t-il quelque chose comme de la bonne musique ou tout est-il relatif ? C’est là qu’une autre tentation nous guette. Certains artistes avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter concèdent que tout n’est pas relatif. Mais pour refonder l’idée d’une certaine qualité objective de la musique, ils se réfugient une fois de plus derrière ce qui est quantifiable : le mixage, le mastering, toutes choses qui dépendent entièrement du matériel et non du musicien : de son talent, de son inspiration, de sa virtuosité. Je leur parle « musique », ils me répondent « son ». Là encore, le débat a glissé imperceptiblement de la qualité de la musique à celle de la prise de son.
Sylvia Sommerfeld, Stefan Erbe @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Sylvia et son vieil ami Stefan Erbe
Il arrive que le même homme cumule les deux casquettes : musicien et ingénieur du son. Je ne nie pas qu’il soit possible de juger ainsi le travail du second, mais dans l’affaire, on n’a toujours pas parlé du premier. J’affirme que la qualité de la musique et celle du mixage sont indépendantes. Si cela n’était pas vrai, apprécier la musique de rue et les vieux disques qui craquent serait une impossibilité logique.

J’ai écouté un certain nombre des artistes et des disques nominés. Or il n’y a jamais rien à redire sur le mixage. Ces gens – je ne parle pas seulement des grands noms – savent manifestement ce qu’ils font. Mais leur musique a-t-elle une âme ? Tel est le critère à retenir. Et c’est à l’aune de ce critère qu’on peut juger le palmarès de cette nouvelle édition des Schallwelle Awards.

Les Schallwelle entre enracinement et appel du grand large

Cette édition, la neuvième, fait prendre conscience du chemin parcouru. L’esprit familial des débuts tend à se dissiper. La première fois que j’ai assisté à la cérémonie, en 2013, il y avait foule, et les petits artistes grouillaient autour des stands de disques et se pressaient dans les travées. C’est qu’ils avaient encore de bonnes chances de gagner un trophée. Suivant une évolution amorcée l’année dernière, les grands noms ont, cette fois encore, trusté toutes les premières places. Cette évolution est sans doute volontaire, et probablement justifiée. L’association Schallwende, promotrice de l’événement, souhaite internationaliser les Schallwelle Awards, gagner en crédibilité.

Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss, Robert Waters (Loom) et Thorsten Quaeschning

Tâche difficile, au milieu de tous ces artistes et labels microscopiques qui, d’une part, méritent une grande considération compte tenu des pépites qu’ils continuent à produire ici et là, mais qui d’autre part entretiennent tous les clichés nuisibles à l’image de marque du genre (les rêves, les étoiles, la science-fiction). On se souvient de la polémique engagée l’année dernière par Kilian Schlömp-Uelhoff, le patron de SynGate Records. La hache de guerre semble enterrée : SynGate a même eu droit cette année, pour la première fois, à son propre stand. Il n’en reste pas moins que la grande famille de la musique électronique « traditionnelle » n’était pas au complet, loin s’en faut. Seuls les fidèles BK&S ou Tommy Betzler font désormais le déplacement alors qu’ils ne sont pas nominés.

Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Pari risqué pour la manifestation. Le danger serait de s’arrêter au milieu du gué : se couper de la base sans avoir encore atteint les grands. Car ceux-ci ne se déplacent pas encore. Certes, côté allemand, Tangerine Dream et Loom étaient au rendez-vous, mais ces deux formations ne bénéficient plus de l’aura mondiale d’Edgar Froese. Sa mort a interrompu une phase ascendante, dont témoignaient la BO du jeu GTA et le revival autour du film Sorcerer de William Friedkin. Ulrich Schnauss en a conscience. Selon lui, Tangerine Dream réfléchit actuellement à une nouvelle manière de publier sa musique, peut-être sur de nouvelles plateformes plus dans l’air du temps. Sans cela, la fanbase du groupe pourrait bien se réduire à cette scène Schallwelle / Berlin School sans commune mesure avec son passé grandiose. C’est pourquoi le prochain disque, le sans cesse repoussé Quantum Gate, pourrait bien être le premier depuis longtemps à ne pas paraître chez Eastgate.

Yello @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Dieter Meier et Boris Blank : Yello
Il est certain qu’en nommant Jean-Michel Jarre, Vangelis ou même Enigma (souvenons-nous de Pink Floyd l’année dernière), Sylvia Sommerfeld et ses amis ne s’attendaient pas forcément à les voir débarquer au planétarium. Dieter Meier et Boris Blank, les deux compères de Yello, nommés dans la catégorie Artiste international de l’année, se sont contentés d’un message enregistré. Jean-Michel Jarre, vainqueur comme l’année passée dans les deux catégories internationales (artiste et disque), était une nouvelle fois représenté par Matthias Eislöffel, responsable de son fan club allemand (Jarrelook). Sylvia et Matthias lui remettront ses trophées plus tard, comme en novembre dernier à l’occasion d’un concert de Jarre à Münster.

Et à la fin, c’est toujours Tangerine Dream qui gagne

Jean-Michel Jarre - Oxygène 3
Jarre fait toujours l’unanimité, semble-t-il. Pourtant, difficile de percevoir ce qui distingue ses dernières livraisons – les deux Electronica et Oxygène 3, l’album récompensé ici – de n’importe quel morceau électronique en vogue sur le marché mondial de nos jours. J’ai déjà dit que la nouveauté ne devrait pas être recherchée pour elle-même. Mais quel dommage de voir Jarre courir après de plus jeunes et de moins doués que lui ! C’est propre, c’est bien fait, c’est fort. Mais les autres peuvent en dire autant. Où est l’âme ? Comme n’importe quel produit de consommation, la musique électronique se mondialise, car elle est de plus en plus dépendante de ses conditions de production. Les machines sont tellement performantes qu’à la limite, elles seraient capables de composer sans l’aide de l’humain. C’est un véritable piège pour l’artiste, dans un environnement où tout le monde, y compris (et c’est dommage) ceux qui n’ont rien à prouver, cherche à se distinguer par le degré d’originalité de son équipement. « Suis-je toujours à la pointe du progrès ? », « Suis-je toujours le roi de l’expérimentation ? » C’est tout le débat autour de la musique expérimentale : l’exotisme de l’équipement peut coïncider avec la qualité de l’inspiration, mais il ne la cause pas. On peut expérimenter sur un simple piano. On peut aussi faire de belles choses sans innover pour un sou.

Kebu live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Kebu live @ Schallwelle Awards

Les mêmes sons, les mêmes rythmes et donc les mêmes travers se retrouvent lors du premier concert de la soirée, signé Kebu, un musicien finlandais ovationné après son set. Ses deux rappels, le thème de Streethawk de Tangerine Dream, et celui de Midnight Express de Giorgio Moroder, n’y sont pas étrangers. Même succès, et pourtant mêmes défauts chez Tigerforest et Sasa Tosic, les gagnants des catégories Découverte de l’année et Meilleur Espoir, à nouveau séparées pour cette édition.

Tangerine Dream @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Tangerine Dream semble vouloir se détacher de cette philosophie en revenant à l’improvisation. Telle était la grande obsession d’Edgar Froese à la fin de sa vie, raconte le très en verve Ulrich Schnauss. D’après lui, le fondateur de TD projetait de rendre entièrement transparente la création musicale sur scène. Il prévoyait de grands écrans montrant les gestes de chaque membre du groupe. Pour l’instant « nous en sommes loin, tempère Ulrich. Nos sets se divisent toujours en trois couches à peu près d’égale importance : un tiers correspond aux pistes de playback dont nous avons encore besoin. Le second tiers est piloté par Ableton Live. Le dernier tiers correspond aux solos joués en direct ».
Ulrich Schnauss - No Further Ahead Than Today
Tangerine Dream et Ulrich Schnauss sont les vainqueurs de la soirée côté allemand. Le second pour son album No Further Ahead Than Today, les premiers au titre d’Artiste national de l’année : un prix régulièrement remporté par TD, souligne Sylvia (elle pourrait ajouter Picture Palace music, ce qui fait que Thorsten Quaeschning monte souvent sur scène pour recevoir un trophée).

Espérons que les prévisions de Schnauss se réaliseront. Même si Tangerine Dream n’est plus Tangerine Dream sans Edgar, le trio semble assez solide pour composer de très belles choses à l’avenir (le duo, devrait-on dire, car Hoshiko Yamane ne participe pas à l’écriture, comme elle le confirme à demi-mot – elle parle mal allemand – au micro de Thomas Gonsior). C’est à Ulrich, justement, que revient l’honneur de clôturer la cérémonie avec le second mini-concert de la soirée, véritable plongeon dans l’univers tour à tour joyeux ou mélancolique du dernier membre en date de TD. Schnauss s’appuie sur des cordes suaves et atmosphériques, aux antipodes des accents bruitistes et des rythmes cassés de son complice Thorsten. Ces deux-là sont faits pour s’entendre, à l’image de deux autres duos célèbres : Roedelius / Moebius et Rother / Dinger. Un hippie et un punk, un romantique et un tourmenté. Le romantique, ici, c’est Schnauss.

Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards / photo Sylvain Mazars
Ulrich Schnauss live @ Schallwelle Awards

Robert Schroeder, le romantique

La filiation avec Robert Schroeder, autre grand romantique, est évidente. Schnauss cite d’ailleurs Harmonic Ascendant comme une référence de la musique électronique. Avec Peter Mergener et Klaus Hoffmann-Hoock, notamment, Robert Schroeder fait partie de la « seconde génération » de la Berlin School, celle qui a émergé sur le label Innovative Communications de Klaus Schulze. Harmonic Ascendant, le premier album de Schroeder (et le premier disque IC) fut un grand succès public à sa sortie. Il est resté une pierre angulaire du genre, un classique, au même titre que Departure from the Northern Wastelands de Michael Hoenig, et qu’une bonne demi-douzaine d’albums de TD. Il était donc normal que les Schallwelle Awards lui rendent hommage un jour ou l’autre. Et c’est Klaus Hoffmann-Hoock qui s’est chargé de l’éloge du lauréat. C’est également lui qui a lu le message d’amitié de Winfrid Trenkler, malheureusement retenu en Suède. Robert Schroeder était le choix numéro un de Trenkler. L’ancien animateur avait souvent diffusé sa musique dans l’émission Schwingungen.

Robert Schroeder - Harmonic Ascendant
Je ne dirai rien du petit discours de Robert Schroeder lui-même, car il recoupe l’interview qu’il a eu la gentillesse de m’accorder. Je dirai simplement que, pour ce qui le concerne, je partage très largement le sentiment général.

Palmarès. Prix spécial : Robert Schroeder. – Meilleur Artiste allemand : Tangerine Dream. – Meilleur Artiste international : Jean-Michel Jarre. – Meilleur Album allemand : No Further Ahead Than Today (Ulrich Schnauss). – Meilleur Album international : Oxygène 3 (Jean-Michel Jarre). – Découverte de l'année : Tigerforest. – Meilleur espoir : Sasa Tosic.


lundi 13 mars 2017

Broekhuis, Keller & Schönwälder live @ Repelen 2017


Comme chaque année depuis treize ans, Broekhuis, Keller & Schönwälder entament leur saison électronique en l’église de Repelen, où ils reviennent sur leur passé tout en présentant un avant-goût de leurs dernières créations. Un nouveau CD accompagnait cette édition, Red Live @ USA, qui documente leur escapade américaine de 2012. Conformément à la tradition, c’est en trio qu’ils se sont produits le premier soir, avant que le guitariste Raughi Ebert, le violoniste Thomas Kagermann et son épouse, la danseuse Eva Kagermann, ne les rejoignent le lendemain. Cette année, un artiste britannique assurait la première partie du vendredi : David Wright, accompagné par la chanteuse Carys. Leur collaboration peut être écoutée sur l’album Prophecy, publié le 3 mars dernier.


BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017. De gauche à droite :
Raughi Ebert, Bas Broekhuis (masqué), Detlef Keller, Mario Schönwälder, Eva et Thomas Kagermann

Repelen, les 10 et 11 mars 2017

David Wright @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
David Wright
Je n’avais encore jamais eu l’occasion d’évoquer David Wright sur ce blog. C’est qu’il représente une imposante bifurcation dans la vaste généalogie de la musique synthétique. Bifurcation géographique d’abord : David Wright est originaire du Suffolk, en Angleterre. Bifurcation stylistique ensuite : Wright représente tout un univers, mais aussi toute une écurie, au travers de son label AD Music et de son festival E-Scape. Si, parmi les artistes AD Music, Klaus Hoffmann-Hoock nous est déjà familier, citons aussi Glenn Main, Robert Fox, Steve Orchard, Andy Pickford, et même un Français, Sylvain Carel. La liste est loin d’être exhaustive. Nous aurons l’occasion de reparler de et avec David Wright.

Le terme de rock électronique – autrefois utilisé faute de mieux pour qualifier la musique de Tangerine Dream et consort – qualifierait assez bien la musique de Wright.

David Wright & Carys @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
David Wright & Carys
Je parlais d’une double bifurcation géographique et stylistique : David et – en partie – son label s’inscrivent dans une vision plus rythmée, plus distrayante également, de la musique électronique. Sur ce point, le voici sans doute sur la même longueur d’ondes que VoLt ou John Dyson, Britanniques comme lui, mais aussi Ron Boots et cie. Les moments ambient ne sont pas absents, les bons vieux séquenceurs non plus. Mais David Wright revient constamment aux mélodies catchy. De quoi séduire la télévision, dont de nombreux programmes ont fait usage de sa musique.

Carys @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Carys
Sur scène avec Carys, sa complice depuis 2013 – on entend sa voix sur plusieurs albums de David et de Code Indigo, le duo que David forme avec Robert Fox – David Wright interprète de larges extraits du nouvel album, Prophecy. Egalement originaire du Suffolk, Carys a tout de la chanteuse folk. Mais elle n’apporte que ça et là ce type de contribution à la musique de David. Le duo interprète bien quelques chansons, mais c’est surtout comme instrument à part entière que Carys utilise ici sa voix. Le procédé n’est pas nouveau dans le milieu qui nous occupe – le duo Alien Voices en a fait sa marque de fabrique – mais trop rarement utilisé. Or la voix humaine, mise à contribution de la sorte, se marie admirablement avec les synthés.

BK&S @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S @ Repelen 2017

Bas Broekhuis @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Bas Broekhuis
C’est à un show 100% synthés qu’invitent ensuite Broekhuis, Keller & Schönwälder. Detlef Keller indique vouloir placer la soirée sous le patronage de la Berlin School. On s’attend alors à entendre les morceaux les plus froesiens de BK&S. Raté. Le trio ne fait pas du TD mais du BK&S. Pas d’inquiétude : le set principal, une longue suite ininterrompue de trois quarts d’heure, est un hymne à l’empire du séquenceur. Mais on sent que nos amis ont d’autres amours également.
Mario Schönwälder @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Mario Schönwälder
Et ils continuent à évoluer technologiquement. Mario n’a pas sorti son Memotron cette année, mais les sons typiques sont bien là, en librairie, stockés dans un autre instrument. Quant à Bas, il a fini par succomber au charme des applis. S’il a bien son set habituel autour de lui, il a trouvé cette fois une nouvelle surface à cogner : l’écran de sa tablette tactile !
Detlef Keller @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
Detlef Keller
Finalement, c’est la harpe laser de Detlef qui fait figure de dinosaure. Elle représente même le seul bémol de ce concert autrement sans anicroche : visuellement spectaculaire (c’est le but), mais tout de même diablement peu maniable et donc peu propice aux brillantes improvisations.

En rappel, une belle surprise attend les aficionados. Une séquence de quatre notes fait d’abord dresser l’oreille. Puis vient cette mélodie reconnaissable entre toutes : il s’agit bien du thème du film Sorcerer créé par Tangerine Dream, que les trois compères font malicieusement évoluer jusqu’à le rendre méconnaissable.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017

BK&S a d’autres amours. Le constat se vérifie le lendemain avec leurs fidèles amis Raughi Ebert, Thomas et Eva Kagermann. En leur compagnie, le trio explore d’autres horizons. Impossible d’abandonner la Berlin School (notamment avec le bien nommé One Step Backwards), mais l’ambiance sait aussi se faire plus légère. Deux des morceaux, First et Second Lounge, en témoignent par leur titre.


Raughi Ebert
Mais c’est surtout la guitare flamenco de Raughi Ebert et le violon de Thomas Kagermann qui donnent à la soirée sa véritable coloration. Leurs lumineuses interventions voudraient qu’on emploie le cliché usuel de deux musiciens « très en forme ». Un jugement littéralement inexact concernant le malheureux Thomas, handicapé par une lombalgie épouvantable et qui, malgré tout, s’exclamera après le show avoir vécu l’un de ses meilleurs moments à Repelen !
Thomas Kagermann

Les deux hommes se fendent même en fin de concert d’une de leurs vibrantes improvisations. Là, les synthés se taisent. Et c’est bien volontiers que les trois autres leur laissent la vedette, comme s’ils avaient peur de briser ce fragile instant. De quoi alimenter bien des méditations, y compris sur un blog consacré à la promotion de la musique électronique. Comme cette question : avions-nous vraiment besoin de la technologie pour être heureux ? Une guitare, un violon : c’est comme au coin du feu.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
BK&S & Friends @ Repelen 2017. Les costumes fantaisistes d'Eva Kagermann

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars
L’élément de surprise est encore renforcé par les pas de danse d’Eva. Chacune de ses apparitions est un spectacle en soi, y compris pour les musiciens, qui ignorent tout de ses costumes jusqu’au dernier moment. Eva ne répète pas avec eux, ils découvrent donc la nature de son intervention en même temps que le public. De temps à autres, l’un d’eux ne peut s’empêcher d’observer incrédule ses déambulations, au point qu’on craint qu’il en oublie qu’il n’est pas un spectateur. Eva a gardé tous ses costumes des éditions précédentes : accumulation de masques bizarres, de voilettes bariolées et de couvre-chefs extravagants. Les spectacles de BK&S sont à l’image de ces costumes. Leur musique aussi : tour à tour comique ou dramatique, grave ou légère, souriante ou mystérieuse.

BK&S & Friends @ Repelen 2017 / photo Sylvain Mazars